Nous ne parlons pas des formes légères de l'hystérie
lequel aucune opération mentale ne se produit. Ces conditions anormales du corps échappent à l'observa Jon directe : l'œil ne suit pas, dans un être vivant, le phénomène normal ou anormal qui circule, si l'on peut ainsi parler, dans un filet nerveux, qui part d'un centre ou se dirige vers ce point. Mais il est quelques faits extérieurs qui se relient plus ou moins intéf?ralement avec les désordres nerveux et qui tombent sous l'observation sensible. Les sens, personne ne l'ignore, sont les pourvoyeurs deTintelligence, tantôt directement et tantôt par l'intermédiaire de la mémoire et de l'imagination. On peut même soutenir, en bonne philosophie, qu'il n'est pas d'opération normale de Tesprit où les sens ne prennent une part actuelle et directe. Les muscles, d'autre part, sont, moyennant des nerfs spéj'.iaux, les instruments des opérations extérieures de la volonté, et même la condition de beaucoup d'af.tes internes. Or, chez les hystériques confirmés, les troubles de l'intelligence et de la volonté ont comme leur prolongement, nous ne disons pas leur expression, dans les organes des sens et dans ceux du mouvement, dont les fonctions sont plus ou moins empêchées.
Le docteur Lebreton, comprenant ces deux formes mor^ bides sous le nom de paralysie, en parle de la sorte * : (f. Rien de plus capricieux que la marche de cette singulière affection. Elle disparaît souvent d'elle-même ; d'autres fois, née après une convulsion, elle cesse après une nouvelle attaque. Fugitive dans son apparition, elle peut ne durer que quelques heures ou quelques jours. Ou bien rebelle à tout traitement, elle persiste pendant trois, quatre ou cinq ans, puis disparaît subitement sans laisser de traces. Si l'état hystérique s'améliore, la paralysie dis-
1. Des différentes variétés de la paralysie hystérique. - Paris, 1868. Delahaye, p. 17.
parait graduellement ; il en est de même lors de la réapparition de la mensiruaLion supprimée depuis longtemps. Cependant ce n'est souvent qu'une guérison apparente, car la paralysie est de tous les symptômes de l'hystérie celui qui disparaît le dernier. Des transformations, des déplacements instantanés viennent surprendre le malade et le médecin. L'anesthésie (trouble des sensations) se change en akinésie (impuissance de se mouvoir) ou réciproquement. La paralysie paise d'un côté du corps à l'autre. Ou bien l'hémiplégie (paralysie de l'une des moitiés latérales du corps) est remplacée par la paraplégie (paralysie de la moitié intérieure du corps). Chez d'autres, la perte de la sensibilité et du mouvement affecte successivement un bras, une jambe, les muscles du larynx, l'œsophage. On observe l'amaurose (paralysie de la rétine), la surdité et des paralysies de la vessie, de l'intestin, alternant avec des akinésies. D'autres fois, les phénomènes paralytiques sont remplacés par d'autres manifestations hystériques, telles que délire, douleurs à la région précordiale, dyspnée, gastralgie, entéralgie. La durée, ainsi que nous pouvons le présumer, est variable. Elle oscille entre quelques heures et plusieurs années. Cependant, d'après M. Lasègue, si la paralysie dure plus de quatre à cinq ans, il est bien probable qu'il y a eu erreur de diagnostic, ou que quelque complication surgissant aura dénaturé la maladie primitive. »
Observons en passant qne l'étude de l'hystérie intéresse particulièrement la psychologie, à cause des troubles mêmes qu'elle fait naître avec tant de variété dans les opérations de l'àme. L'anesthésie prend les formes les plus diverses et montre dissociées des sensations que l'on serait tenté de confondre. Dans le toucher, par exemple, elle distingue à merveille la sensation du contact, celle de la température, celle de l'humidité, celle du chatouillement, celle du plaisir et c^lle de la douleur; elle met sur-
tout en évidence cette sensation qu'on a appelée musculaire et qu'on éprouve dans les profondeurs du muscle en exercice. La paralysie des nerfs de cette dernière espèce de sensation met la malade dans un état vraiment étrange. Pour remuer le membre ainsi affecté, l'hystérique a besoin de s'aider du sens de la vue, car elle n'a plus conscience des mouvements qu'elle exécute. Il en résulte que, dans l'obscurité, elle est condamnée à rester immobile exactement comme si la paralysie avait envahi les nerfs de mouvement. Le sentiment de la pression du corps sur le sol pendant la station de la marche a pareillement disparu.
Ordinairement la paralysie de l'hystérique occupe seulement une moitié de son corps. Elle s'arrête brusquement le long d'une ligne qu'on dirait tracée avec un fd rigide. Aussi, dans la paralysie (hémiplégie) de la sensation de contact, l'hystérique s'imagine que les objets qu'elle porte à sa bouche sont cassés ; elle ne les sent que par une moitié de ses lèvres et de sa langue.
Tout est singulier, étrange dans Thystérie. En particulier, la paralysie, bizarre dans sa forme, l'est encore dans ses manifestations. L'application de certains métaux la fait quelquefois disparaître; l'application d'un aimant la fait changer de place. « Si, par exemple, dit M. Ch. Richet, à une malade insensible du côté droit, on applique un aimant, au bout d'une demi-heure, je suppose, le côté droit sera devenu sensible, tandis que le côté gauche aura perdu sa sensibilité. » M. Ch. Richet choisit le côté droit comme exemple de paralysie hystérique ; mais il est bon de savoir que, par un nouveau trait de bizarrerie, la paralysie hystérique affecte de préférence le côté gauche.
Le déplacement si facile de la paralysie hystérique nous semble démontrer, non moins que l'imprévu de sa disparition, que le mal tient à quelque chose de plus subtil qu'une lésion organique. On dirait que les phénomènes extérieurs sont une image du caractère mental de l'hvsté-
rique : tout est en dehors des rèf»les, tout est capricieux. Briquet, le maître le plus autorisé en cette matière, enseigne que V hystérie est une maladie de Vencéphale ; mais, dans Tencéphale même, il n'y a pas de lésion appréciable. Il faut se rejeter sur les fonctions, sans trop pouvoir expliquer ce qui atteint la fonction en elle-même. Un auteur qui a eu le tort d'oublier ses principes dans l'application, écrit ceci :
« L'influence de l'àme est évidente dans l'hystérie; ce ne sont pas seulement les causes physiques qui ont le privilège d'impressionner vivement les femmes atteintes de cette maladie, la moindre contrariété ou la moindre bonne fortune est capable de déterminer dans ces natures si délicates toute une succession de syncopes, de convulsions, de cris, de pleurs et de sanglots. Au sein de la crise elle-même (il sera question des crises plus loin), les effets purement organiques sont les moins considérables; ceux qui requièrent l'intervention de l'àme sont les plus nombreux et les plus importants, paroles, gestes, rires, hallucinations, réflexions sages ou insensées, résolutions hardies ou extravagantes. Nous avons vu que les contractures même de la seconde période sont d'une nature psychique (c'est-à-dire l'expression extérieure et volontaire d'un état d'àme); c'est l'effort d'un homme qui se raidit contre la douleur et la soufifrance\ » Cet auteur va jusqu'à dire que la paralysie de l'hystérique est une erreur de son esprit : « elle croit ne pouvoir marcher, mais c'est elle qui se maintient en place; mettez-la en face d'un grand péril auquel elle ne puisse échapper que par la hiite, convainquez-la une bonne fois qu'elle est capable de se mouvoir, vous verrez la contracture cesser comme par enchantement. «L'anesthésie même, supposé, ce qui n'est
1. Les phénomènes hystériques et les révélations de sainte Thérèse» par G. Hann, s. j., p. 34.
pas sûr, que Tàme ne la produise pas, peut être empêchée par elle, cela est « certain par Texpérience. » — Nous avons de la peine à ne pas voir dans ce dernier trait quelque exagération. Nous ne dirions pas non plus, avec le même écrivain, que « ce mal a une nature psychique. » Mais il n'est pas douteux que TacLion et la réaction entre Fàme et l'organisme est manifeste dans l'hystérie. Il n'est pas jusqu'à l'éducation qui, par son influence morale, n'agisse comme cause éloignée de l'hysérie.
Écoutons à ce sujet Landouzy, professeur à l'École de médecine de Paris, et auteur d'un ouvrage estimé sur la célèbre névrose : « Nous n'avons pas besoin, dit-il*, de ciler ni l'oisiveté, ni la vie et les professions sédentaires, ni les bals, ni les spectacles, ni les concerts, ni cette coquetterie que la jeune fille suce avec le lait, ni la culture prématurée et immodérée des ans expressifs et surtout de la musique, ni cette littéiature passionnée et flétrissante des romanciers, ni le mysticisme religieux qu'on substitue trop souvent à la religion, ni l'abus des parfums, ni l'usage des boissons excitantes, du caé, du thé, de la vanille, etc., ni un régime alimentaire trop succulent et trop substantiel relativement aux habitudes inactives de la plupart des jeunes lilles ou des jeunes femmes, ni enfin les jeûnes prolongés qui diminuent la résistance de la constitution aux agents de l'excitation nerveuse. »
Le docteur Landouzy ne veut pas tenir compte de toutes ces causes, parce que, à ses yeux, elles sont trop évidentes. Tout le passage néanmoins n'est pas à l'abri de la critique. Ce qui en ressort d'une manière incontestable, c'est que, en cédant habituellement aux instincts passionnels et sensibles, on crée en soi le tempérament hystérique. Pourquoi? Parce que l'on convertit en habitude, et, qu'on le remarque bien, en habitude psychologique, dont la raison
l. Traité complet de l'hystérie.
pénètre les orRanes mêmes, Pabanclon de soi aux émotions de la sensibilité. Cet abandon énerve la volonté au piel de la lettre. Tout se fond dans ce laisser-aller universel, et enfin le système nerveux est livré sans frein au liasard de toutes les impulsions. Pour que l'hystérie éclate dans toute sa force, il ne faudra plus qu'une occasion, une émotion violente et imprévue, une simple crise de la nature.
IIÏ. — Il nous reste à décrire l'attaque hystérique. Pour parler avec une autorité irrécusable, nous nous contenterons de transcrire les paroles d'un observateur d'une parfaite compétence. « A mesure, dit M. Gh. Kichet*, qu'on étudie de plus près les attaques d'hystérie épileptique, on s'aperçoit que la maladie présente des pério les ré^^^ulières bien distinctes. Rien n'est livré au hasard. Chaque symptôme, quelque désordonné qu'il paraisse, se manifeste à son heure avec une régularité, je dirais presque avec une ponctualité surprenante. M. Gharcot et ses élèves ont montré qu'il y avait à l'accès démoniaque^ trois périodes bien caractérisées.
« La première période est analogue à l'attaque d'épilepsie proprement dite. Brusquement il y a perte de connaissance. La malade tombe par terre, les muscles se contractent, se raidissent; la face bleuit; le cou se gonfle; les traits de la figure font une grimace horrible ; les bras se fléchissent; les poings se ferment; quelques instants après, tous les muscles sont animés de tremblements convulsifs qui vont en augmentant d'abord, puis en s'atfaiblissant de plus en plus. Enfin, les muscles, épuisés par cet effort violent et prolongé, se i-elàchent : un sommeil complet, stupide, profond, succède à l'accès tétanique.
« Cependant ce sommeil dure très peu de temps, et
2. Celte épithète, sicrnifîcative dans rintention de M. Cli. Ricliet, Xi*a pasMe sens hors de là.
quelques minutes à peine après le début de l'attaque, apparaît la seconde période, celle que M. Charcot a appelée période de clownisme, car elle rappelle les attitudes bizarres et les dislocations invraisemblables dont les clowns nous donnent le charmant spectacle dans les cirques. A ce moment de leur accès démoniaque, les malades exécutent des bonds prodigieux. Le corps se courbe en arc de cercle, de sorte qu'il ne repose plus sur le lit que par la tète et les pieds- La figure est grimaçante, quelquefois terrible, et les traits, tirés en tous sens^ donnent une expression hideuse à la physionomie; quelquefois tout le corps se soulève d'un coup brusquement, puis retombe pesamment sur le lit. « La malade entre en furie contre elle- « même, dit M. P. Richer en décrivant une de ces atta- « ques, elle cherche à se déchirer la figure, à s'arracher « les cheveux^ elle pousse des cris lamentables, et se « frappe si violemment la poitrine avec son poing qu'on « est obligé d'interposer un coussin ; elle s'en prend aux « personnes qui l'entourent, cherche à les mordre et, si « elle ne peut les atteindre, déchire tout ce qui est à sa « portée, ses draps, ses vêtements; puis elle se met à pous- « ser des hurlements de bête fauve, frappe son lit de la « tête en même temps que des poings, répétant ce mou- « vement jusqu'à satiété (?) ; elle se redresse, jette les « bras de tous côtés, fléchit les jambes pour les étendre « brusquement, secoue la tête en la balançant d'avant en « arrière, et en poussant de petits cris rauques, ou bien, « assise, elle tourne alternativement le corps d'un côte à « l'autre en agitant les bras. »
« A la troisième période, on n'observe plus ces attitudes bizarres, acrobatiques. Les membres ne sont plus projetés dans tous les sens par l'excitation démesurée de la moelle épinière. La vie cérébrale, qui, depuis le début de l'attaque, avait été complètement abolie, est revenue, et la
LES MEHYEILLES DE E HVSTEHIE. 348
conscience a reparu, du moins en partie. C'est le moment où se dressent des hallucinations de toute sorte, tantôt gaies, tantôt tristes, tantôt religieuses ou extatiques. Chaque fois qu'une image a surgi dans l'esprit, aussitôt les mouvements des membres, les traits de la physionomie, l'attitude générale du corps, tout se conforme à la nature de cette hallucination. Ces poses, ces attitudes passionnelles, ont une vivacité, une vigueur d'expression qu'on ne saurait retrouver ailleurs. Le plus habile acteur ne sera jamais en état de représenter l'effroi, la menace, la colère, avec autant de véracité et de puissance que ces pauvres filles hystériques, qui se démènent agitées par un furieux et mobile désir. Celle-là se croise les bras et lève les yeux au ciel dans une attitude de religieuse admiration, comme si elle voyait les nuages s'entr'ouvrir pour lui montrer des saints ou des dieux. Cette autre parle à sa petite fille, dont elle est éloignée depuis longtemps et à qui elle adresse les plus tendres paroles. Celle-ci voit des animaux immondes, des lézards au bec rouge, aux yeux tout sanglants, des chauves-souris énormes, et ses traits expriment une indicible horreur. »
C'est entre cette troisième période et l'extase que l'on tâche d'établir une assimilation. Mais il importe de faire deux observations. La première, c'est que la troisième période de l'attaque hystérique suppose les deux autres, une attaque épileptique d'abord, puis les aff"reuses convulsions dont on vient de nous donner une idée. La seconde, c'est que chaque hystérique a une hallucination qui lui est propre et qui revient la même à chacune de ses attaques. « Ce sont les mêmes personnages qui apparaissent, dit M. Ch. Richet, les mêmes scènes qui se reproduisent à toutes les attaques. L'ordre dans lequel les hallucinations ont lieu n'est pas modifié, et pour peu qu'on ait d(\jà assisté à quelques accès subis par la môme malade, on peut prévoir la fm de ses attaques par la nature de ses halluci-
nations. Chez l'une, c'est la fanfare d'une musique militaire; chez une autre, c'est le bruit du chemin de fer; chez une autre encore, c'est l'apparition d'animaux immondes, de vipères, de corbeaux, de crapauds, de rats. La régularité de ces délires frénétiques est bien faite pour surprendre. A entendre les vociférations, les hurlements des démoniaques, à voir leurs contorsions furieuses, il semble que le hasard seul dirige cet effroyable drame. En réalité, tout est prévu, réglé, déterminé; tout ce désordre marche avec la précision mathématique d'une horloge bien remontée. »
IV. — Qu'on nous permette maintenant de rapporter un exemple où tout ce que nous venons de lire sur l'hystérie se trouve esquissé, sinon résumé, et sera mieux compris. Nous prions le lecteur de faire attention au rôle qu'y joue le médecin, de bien remarquer comment il provoque ou modifie certaines phases de la névrose, qui seraient autres ou ne seraient même pas du tout s'il n'intervenait pas. On comprendra plus loin l'utilité de cette observation.
Nous empruntons cette étude à V Iconographie de MM. Bourneville et P. Regnard.
La jeune fdle qui en est l'objet avait dix-neuf ans quand elle était à la Salpêtrière. Son caractère et son tempérament annonçaient une grande mobilité d'imagination. « De quinze à dix-huit ans, disent les auteurs de Vlconographie, Suzanne (c'est le nom de cette hystérique) a demeuré chez sa mère, travaillant à la couture; elle est habile, active, mais elle n'aime pas le travail, et. préférant les plaisirs, la toilette, elle déclare qu'elle n'est pas faite pour travailler. Elle a toujours été fantasque, exaltée. Parfois, elle avait des tristesses qui duraient plusieurs jours; dans d'autres moments, elle avait une gaieté exagérée. »
Quand elle fut admise à la Salpêtrière, après ses pre-
mières attaques, on ne put que constater l'exactitude des renseignements fournis au sujet de son caractère. Les fonctions de la sensibilité se trouvaient profondément troublées. Ainsi, « le contact, le pincement, le chatouillement, le froid et la chaleur, ne sont perçus ni d'un côté ni de l'autre, sauf au niveau du pied gauche, de la jambe et du pied, à droite. » La plupart des muqueuses sont insensibles. « Le chatouillement est perçu dans la narine droite. » Parmi les sens, l'ouïe paraît normale, l'odorat est obtus, le goût est aboli. « La vue présente les troubles suivants : des deux côtés, Suzanne distingue le vert, le rouge, le jaune et le blanc; le bleu lui parait gris; le violet, rouge. A certains jours, elle reconnaît mieux les couleurs. »
Elle a de la peine à s'endormir. Elle est longtemps poursuivie par des demi- visions, qui l'épouvantent et l'obligent d'appeler. Endormie, elle a des cauchemars, voit des bêtes, tombe dans de grands trous, est poursuivie par des malfaiteurs; on l'a tuée, sa tombe est creusée. Bref, son imagination fiévreuse la fait passer par toute sorte de rêves pénibles.
Nous notons seulement en passant trois sièges des régions hystérogènes : à la tête (cloti hystérique); à l'épine dorsale, vers la dixième vertèbre; et à la poitrine, du côté gauche. La pression du clou ne provoque pas d'attaques; il en est autrement pour les deux autres régions, et Suzanne est même entrée en crise une fois pour s'être heurtée à la poitrine.
Voici comment les attaques s'annoncent, quand elles arrivent spontanément; nous laissons la parole aux rédacteurs : « S... est agacée, irascible, se fâche pour le motif le plus léger, ne veut plus travailler, a besoin de mouvement, elle a des secousses. » Bientôt les symptômes immédiats se manifestent. « Elle éprouve la sensation d'une boule qui monte de la région ovarienne gauche à'
Fépigastre et descend. Ces montées et ces descentes se reproduisent une dizaine de fois ou davantage deux ou trois heures. La boule parfois gagne la partie inférieure du cou; si la malade peut l'avaler, pour employer ses expressions, il y a une sorte d'arrêt dans Vaura. Ce phénomène s'accompagne de palpitations cardiaques et d un sentiment d'anéantissement. — Dans une seconde phase, la constriction épigastrique est plus forte; il survient des palpitations cardiaques, du laryngisme. « Je sens comme des pattes d'araignée qui serrent en dedans du larynx », dit S... La boule ne redescend plus. Enfin apparaissent les troubles céphaliques : brouillard gris des deux côtés; bourdonnements dans les deux oreilles; bruits de cloches au lointain; battements dans les tempes; hallucinations de la vue (chats, singes, araignées de couleur grise). S... sent que son cou se raidit, que ses bras tournent, et assure qu'elle se voit tomber. C'est à cet instant qu'arrive la perte de la connaissance. »
L'attaque a trois périodes : elle commence par la rigidité de tout le corps, après quoi surviennent les convulsions. La malade met les bras en croix pendant un quart de minute; puis elle plie son corps en arc de cercle, roule sur elle-même, fait d'autres mouvements, et prend enfin l'attitude de la sirène : appuyée sur le ventre, elle fléchit les jambes vers le dos, les mains portées en arrière vers les pieds, la tête rejetée en arrière. Au bout d'un certain temps, la malade se remet brusquement sur le dos et s'étend tout de son long. C'est alors que commence la troisième période, celle du délire, pendant laqudle Suzanne assiste à des scènes tantôt gaies et tantôt tristes.
Ici le médecin suspend l'attaque au moyen de certaines pressions. Mais tout recommence bientôt avec une intensité peut-être plus grande. Pendant la période délirante, elle dit par phrases entrecoupées ce qu'elle voit : « Ah! que c'est joli!... quel beau bateau qui arrive!... Je n'en ai
jamais vu un comme ça... Quel est ce beau bâtiment?... Il doit être américain... Ils sont originaux, ces Américains... La mer est belle... comme elle écume!... On entend lèvent... C'est une tempête qui se prépare,.. Nous ferons bien de rentrer, etc. » La description continue. Nous en avons rapporté une partie, à cause du jeu de l'association des images, qui paraît ici en toute évidence. La scène change bientôt, mais on y remarque toujours l'imagination fidèle à sa loi d'évolution. Après le délire, la malade revient à elle.
Dans ses diverses attaques, « S... revoit souvent les scènes décrites plus haut : les singes, la mer, la tempête; récite les mêmes fragments de poésie; il s'y ajoute aussi les scènes les plus effrayantes des romans qu'elle lit. »
Pour donner une idée de la fréquence des crises, nous rappellerons qu'en une seule année, du mois de mars à la tin de décembre, Suzanne a éprouvé 907 grandes attaques et 479 attaques épileptiformes. Son état s'améliora considérablement l'année suivante.
Les rédacteurs de VIconographie affirment que cette jeune fille offre, c. mme dans son type le plus parfait, un spécimen du caraclcre, de la physionomie, des allures, des goûts et des caprices de Thystérique.
Il nous reste à dire quelque chose des expériences d'hypnotisme auxquelles les médecins de la Salpêtrière l'ont soumise.
Ou emploie pour l'endormir le procédé si simple que nous avons indiqué, le regard fixé sur les yeux. Le sommeil arrive au bout de trois ou quatre minutes. Les paupières palpitent, les yeux se portent rapidement en haut et en dedans, la tête s'incline sur l'épaule droite; la résolution est complète. Le pouls donne 84 pulsations.
En ce moment, la malade est insensible au pincement, à la piqûre. Il n'est pas un muscle que l'on ne puisse mettre en état de contracture^ laquelle persévère lorsque
la jeune fille est réveillée. On ramène les membres à l'état normal en tapotant les muscles contractures.
On la remet dans Tétat de sommeil et on la fait causer. « On place dans ia main droite des objets variés, elle les reconnaît, dit leur nom sur commandement; on dénature le nom des objets, elle accepte le nom faux qu'on leur donne. Mêmes erreurs pour le sens de l'ouïe, de l'odorat, du goût. On la fait assister à un concert imaginaire, sentir des odeurs supposées, voir des animaux, etc. » On lui commande de réciter certains vers d'Alfred de Musset, elle obéit; mais on ouvre les paupières de l'œil droit, elle s'arrête; on les ferme, elle se tait; on reprend le dernier hémistiche du dernier vers qu'elle a récité, elle le reprend à son tour et continue sa récitation.
L'ouverture des paupières de droite et de gauche la met en catalepsie. Alors la contracture des muscles est impossible, aucune excitation ne la produit; mais les membres prennent et conservent toutes les positions qu'on leur donne.
C'est dans cette période que se produisent les phénomènes de suggestion. « Suivant les attitudes imposées aux membres, au tronc, la physionomie reflète des sentiments très divers, mais correspondant toujours à l'attitude. » Le médecin qui l'a hypnotisée, la regardant dans les yeux, fait un geste d'etfroi comme à la vue d'un animal dangereux : l'attitude et la physionomie de la. malade expriment aussitôt un sentiment analogue. On lui suggère l'idée du Paradis, Suzanne parait heureuse, elle voit la Vierge et les saints ; on lui suggère l'idée d'un concert, elle écoute et semble avoir du plaisir à entendre.
Nous croyons devoir compléter ces renseignements par quelques observations faites sur une autre jeune fille, en qui les phénomènes d'hypnotisme étaient encore mieux caractérisés. Endormie artificiellement, après d'autres expériences, on lui ferme les yeux, on lui pose des ques-
LES AfEUVEILLES DE L HYSTERIE. 331
tions, elle répond ; on lui commande de compter, elle dit : « Un, deux, trois, quatre. » A ce moment on ouvre les paupières de l'œil droit, elle s'arrête ; on les referme, elle reprend : « Cinq, six, sept, huit. » Après av^oir réveillé la malade, on la conduit dans un cabinet noir, et on allume une lampe d'un grand éclat : la malade tombe aussitôt en catalepsie. Pendant cette période, si l'on place les mains de la malade dans la position d'une personne en colère, sa physionomie exprime la colère ; si on joint ses mains, c^est la supplication qui se peint sur ses traits.
« L'expérimentateur prend le regard et s'éloigne. La malade marche vers lui, repoussant violemment des chaises placées sur son passage, écartant avec une vigueur surprenante, pour passer entre eux, deux assistants qui se sont adossés l'un contre l'autre. Si quelqu'un essaye de prendre son regard, elle le bouscule, lutte et cherche l'expérimentateur primitif. »
Voici maintenant des faits de suggestion : « L'expérimentateur simule le geste d'un animal qui court : X... cherche en riant, bouscule tout, se jette sous le lit; elle paraît essayer d'attraper Tanimal imaginaire. — On lui montre le ciel en lui joignant les mains. Elle se met à genoux et on l'interroge. « Que vois-tu? — Le bon Dieu.
— Que vois-tu encore ? — La Vierge. — Comment est-elle?
— Elle a les mains jointes.., un serpent est sous ses pieds... un arc-en-ciel au-dessus de sa tête... Il y aune belle lueur derrière elle... rouge... blanche... Je croyais qu'il n'y avait qu'un Jésus... il y en a des quantités... »
Pour passer d'un ordre d'expériences à un autre, on abaisse les paupières de la malade, ce qui la met en léthargie; puis on lui relève les paupières, ce qui la met en catalepsie, avec des dispositions toutes fraîches à prendre la direction que l'on voudra. Il serait inutile de rappeler tout ce qui a été observé par ce moyen, d'autant plus que les phénomènes sont au fond du même genre. Donnons-en
seulement deux exemples. « A l'aide des doigts placés devant les yeux de la malade, on prend son regard : elle suit alors les doigts, qui font le simulacre d'une mouche qui s'envole. X... essaye de chasser l'être imaginaire, secoue son tablier et dit : « Quel bourdon ! quel bourdon f » L'expérimentateur... exécute le geste de sentir un mouchoir avec plaisir. Le mouchoir est placé sous ses narines, et on lui demande ce qu'elle sent. Elle est contente, et répond : « Le lubin. » — Même manœuvre, mais avec une expression de dégoût. Le mouchoir est mis sous le nez de X... Alors son visage décèle le dégoût ; elle éternue. — X... est endormie et placée en catalepsie. L'expérimentateur lui dit : « C'est donc le jour de la leçon de musique? » X... écoute. On reprend : « Il y a une valse là-haut. » X... se met à valser. On la réveille... Elle s'imagine encore entendre la musique. »
Terminons par un exemple curieux de sommeil provoqué. « On ordonne à la malade de frapper trois coups dans ses mains, en la prévenant qu elle s'endormira au troisième coup. Elle obéit, et, au troisième coup, elle s'endort... X... est réveillée. On laisse choir tout à coup, avec bruit, un morceau de fer : X... s'endort. »