De Relig
360 LES CONTRiîFAÇONS DU MIRACLE.
est, dans Textatique, le contraire de ce qu'on appelle vulgairement l'extase. La vie des saints ne manque pas d'exemples où l'opération divine interne, par un privilège gratuit, laisse ou plutôt rend aux organes de la vie externe toute leur liberté.
Si un organisme sain est naturellement condamné à défaillir, à cause de l'afflux des forces vitales vers le siège des opérations supérieures, à plus forte raison devra-t-on s'attendre aux mêmes effets dans les organismes déjà affaiblis par la maladie. Allons plus loin, il peut arriver que le sujet soit déjà sous l'influence chronique de quelque névrose. Dans ce cas, non seulement les accidents extérieurs se manifesteront avec plus de facilité, mais ils se manifesteront avec quelques-uns des caractères de la névrose. Nous disons quelques-uns, et non tous, parce que le phénomène intérieur, qui préside à l'évolution du phénomène extérieur, n'est pas un phénomène qui suive les lois des névroses, ni même aucune loi naturelle. Voilà pourquoi beaucoup d'extatiques présentent comme des frafjments de sf/mp tomes de névroses caractérisées, mais jamais des symptômes complets ni surtout Vensemble de tous les symptômes, et voilà pourquoi les nosographes perdent leur temps et leur peine lorsqu'ils entreprennent de classifîer les extases dans leurs catégories pathologiques.
III. — L'extase extérieure, qui en elle-même est une défaillance ou une manifestation morbide, est souvent accompagnée de circonstances que les médecins ont grand soin d'oublier, et qui sont de vrais mh^acles : telles sont les transfigurations des extatiques et diverses dérogations aux lois de la pesanteur. Nous allons en donner plusieurs exemples, qui parleront assez d'eux-mêmes.
« Un jour, saint Golombin de Sienne, se promenant dans les champs au milieu de ses compagnons, se mit à leur parler de la sagesse et de la bonté du Créateur, qui éclatent même dans les herbes et dans les fleurs. Comme
LES MERVEILLES DE L ilYSTERlE. 361
il s'enflammait toujours davantage au milieu de ces entretiens, il tomba à terre et cessa déparier. Les siens, se souvenant de l'épouse des Cantiques, qui, languissant d'amour, demande pour se soutenir des fleurs et des pommes de grenade, allèrent cueillir des fleurs et en couvrirent le corps du saint tout entier ; puis quelque temps après ils les lui otèrent pour les garder comme des reliques. Mais lorsqu'ils voulurent découvir le visage, ils furent éblouis par l'éclat qu'il répandait, de sorte qu'ils ne pouvaient le regarder. Cet éclat diminua peu à peu, et son visage reprit sa couleur ordinaire. Ses joues seulement gardèrent un doux incarnat, comme celui que les peintres cherchent à exprimer quand ils veulent représenter un séraphin \ »
Esperanza de Brenegalla, de Valence, en Espagne, avait la pieuse habitude de rester en prière devant le saint Sacrement jusqu'à minuit : on la trouva souvent ravie en extase et illuminant toute Téglise d'une clarté merveilleuse.
Quelqu'un étant venu visiter Dominique de Sainte-Marie dans sa cellule, vit très distinctement tout son corps, mais ne put reconnaître son visage, parce que l'éclat en était si brillant que, d'après les expressions même du témoin, il ressemblait au soleil.
Lorsque Ida de Louvain recevait les sacrements, de ses yeux partaient de vrais rayons de lumière éclatante. Une de ses compagnes, la voyant prier avec une grande ferveur devant le tabernacle, un jour de Noël, s'approcha d'elle et souleva son voile : elle vit alors sur son visage un éclat comparable à celui des étoiles. Une autre fois, dans Toctave de la Toussaint, comme la sainte assistait à la messe, elle devint lumineuse au point que les rayons partis de sa personne se réfléchissaient sur le mur de l'édifice.
La lumière miraculeuse ne rayonne pas toujours du corps du saint comme de son foyer. Le frère Léon de Ga-
i. Gôrres, II, p. 64.
tane priait souvent dans l'église avec un autre frère d'une grande sainteté. Pendant longtemps, un paysan, qui demeurait près de là, vit la nuit un globe de lumière s'élever du faîte de l'église. Étonné à la vue de ce spectacle, il s'approche de l'église, et il aperçoit deux colonnes de feu qui montent vers le ciel. Plus surpris encore, il sonne et éveille le portier du couvent. Celui-ci, qui le connaissait, lui ouvre la porte de l'église, et ils virent tous deux en entrant Léon et son compagnon en extase et soulevés de terre.
Des globes de feu, des étoiles se sont bien souvent montrés au-dessus de la tête des saints. On peut voir au Louvre un miracle de ce genre immortalisé par le pinceau de Lesueur. L'auréole des saints n'est pas uniquement une fiction poétique, c'est l'image de manifestations lumineuses, qui fréquemment ont une réalité historique.
La légèreté que l'extase communique au corps de plusieurs extatiques, n'est pas moins merveilleuse. Nous avons déjà parlé de saint Thomas de Villeneuve. Dominique de Jésus-Marie, ravi en extase devant le roi Philippe II, planait au dessus de la terre, et paraissait tellement soqslrait aux lois de la pesanteur, que le souffle de la bouche suffisait pour le mouvoir. Marie d'Ajïréda s'élevait également au-dessus de la terre pendant ses extases, et restait ainsi trois heures environ. Saint Jean Marinon expliquait le mystère de l'Ascension. Quand il fut arrivé à ces mots : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel ? » on le vit s'élever lentement au-dessus (le terre. Saipt Pierre d'Alcantara, étant en voyage, se mit à genoux au milieu de la route, après avoir déposé son bissac, afin de réciter son bréviaire, croyant être seul. Dans la ferveur de la prière il fut bientôt ravi et enlevé en l'air. D'autres voyageurs, venant à passer par là, s'arrêtèrent frappés d'étonnement en le voyant ainsi élevé de plusieurs pieds audessus de terre, et ils attendirent qu'il fût revenu de son
exL\s9 pour lui demander sa bénédiction. Quand le saint reprit ses sens, il s'empressa de s'éloigner couvert de confusion, à cause de sa grande humilité. Il resta une fois suspendu en l'air pendant trois heures, lorsqu'il disait la messe chez les Bernardines d'Avila.
Ces mêmes prodiges ont été constatés en la personne d'une foule de saints, de saint Bernard, de saint François- Xavier, de sainte Lutgarde, de saint Albert, de saint Ignace de Loyola, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Thérèse, de sainte Etienne de Hongrie, de Nicolas Fattor, d'Ange de Milan, de Casper de Florence, de Marie Gomez, de Camille de Lellis, d'Angèle de Brixen, de Françoise Olympe, d'Ursule Benincasa, de Catherine de Seins, d'Agnès d'Assise, de Libérât de Civitella, de Pierre de Gorde, et de beaucoup d'autres. Il ne s'agit donc pas d'un phénomène isolé, que l'on puisse révoquer en doute, sous prétexte d'observation superficielle. La multitude des témoins rend le fait incontestable \
Il est même arrivé plus d'une fois que l'extatique s'élevait à de grandes hauteurs et se transportait en divers points à travers les airs. « Saint Pierre d'Alcantara s'était fait à Badajoz, dans les jardins du couvent, une petite solitude au milieu de pins magnifiques, où il pouvait, dans
1. Oa a osé récemment tancer ces merveilles parmi les phénomènes naturels, en leur donnant le nom baroque de léoitation (allègrement). Ce nom est toute la raison de la tentative. Car l'hypothèse d'un médecin Belge, appelé Charbonnier, qui parle à ce sujet de chanfïement de densité (!), et celle d'un écrivain Indien, Bavadjee D'Natts, qui parle d'électricité positive et négative, ne signifient rien, et il n'y en a pas d'autre. Du reste, on peut toujours répondre au sujet de ces faits, comme au sujet de tous les faits vraiment surnaturels : « Les faits naturels une fois constatés tombent au pouvoir de l'homme, qui peut toujours les reproduire pourvu qu'il en renouvelle les conditions. A l'œuvre donc, messif^urs, montrez-nous par votre exemple que l'homme se soustrait quand il lui plaît aux lois de la pesanteur et qu'il plane à son gré dans les airs. »
la retraite et le silence, se livrer au mouvement de sa ferveur. On le vit là bien souvent élevé en l'air dans la contemplation, au dessus du sommet de ces arbres, et rester longtemps en cet état. Là aussi, on l'avait vu souvent planer en l'air à une grande hauteur, les mains en croix, pendant qu'une multitude de petits oiseaux, voltigeant autour de lui et formant par leurs chants un concert agréable, venaient se poser sur ses bras et y restaient jusqu à ce qu'il fût réveillé. » Mais nous ne pouvons tout raconter : des volumes y seraient nécessaires. Ces quelques exemples suffiront au but que nous nous sommes proposé.
On en conviendra, ces diverses circonstances de l'extase ne sont ni des effets morbides ni physiologiques, ni même naturels. Tout cela est réellement miraculeux. Les phénomènes de suggestion et de fascination que le docteur Charcot produit à volonté sur ses jeunes hystériques, à l'exemple de beaucoup de magnétiseurs, ne présentent aucun élément pour expliquer comment un corps humain peut prendre l'éclat des astres ou perdre totalement sa pesanteur spécifique. Impressionner fortement l'imagination ou les sens d'une hystérique est un prodige qui n'a pas de quoi décourager 1 habileté d'un médecin ni d'un homme ordinaire ; mais l'imagination la plus exaltée, le sens le plus vif ne saurait engendrer le moindre rayon de luuiière matérielle, ni soustraire le moindre atome aux lois de la gravitation. Il n'y a qu'un phénomène, dans les extases, qui présente quelque analogie avec la docilité de l'hystérique hypnotisée : un exemple fera comprendre ce que nous voulons dire.
Dominique de Jésus-Marie, dont nous avons déjà parlé, fut ravi en extase une fois pendant qu'il s'entretenait de choses spirituelles. Au bout d'une heure, son prieur, voulant le mettre à l'épreuve, dit à quelques ecclésiastiques de le réveiller en son nom; mais en parlant ainsi, son intention était de fait qu'il ne revînt pas à lui. Les ecclésias-
LES iMEHVKILLES DE L HYSTEUlE. 365
tiques allèrent et l'appelèrent, mais sans succès. Le prieur, après quelques instants, dit en particulier à quelques personnes présentes qu'il avait l'intention de le réveiller. Or, à peine avait-il prononcé intérieurement son commandement, que le saint revint à la vie ordinaire. Un jour que Dominique était tombé en extase devant le général de son ordre, celui-ci voulant à son tour l'éprouver, lui commanda, sans avoir toutefois la volonté d'être obéi, de reprendre l'usage de ses sens , mais Dominique ne sortit pas de son état. Le général, après cela, lui commanda de réciter Gomplies avec un autre pendant son extase : il le fit aussitôt, au grand étonnement des spectateurs. Il lui dit d'aller dans sa cellule : il y alla. Les personnes qui l'y avaient accompagné, envoyèrent au bout de quelque temps prier le général de le rappeler à lui. Celui-ci dit au messager d'aller lui-même réveiller Dominique de sa part. Dominique n'obéit pas. Les assistants qui commençaient à se scandaliser de ce qu'ils prenaient pour une désobéissance,firent avertir le général par deux ecclésiastiques. Le supérieur sourit à cette nouvelle, et dit aux ecclésiastiques qu'il avait rétracté intérieurement son commandement. Puis il ajouta : « Pour que l'on voie combien il est obéis- « sant, commandez-lui maintenant de revenir à lui aussi- « tôt et de se mettre au lit. » On le fit, et sur-le-tîbamp Dominique sortit de son extase, prit congé des assistants et se mit au lit.
Les exemples de docilité merveilleuse aux ordres d'un supérieur légitime sont très fréquents dans l'histoire des extatiques. Est-il possible d'en donner une explication naturelle? Il faudrait pour cela, croyons-nous, au moins un signe extérieur de la volonté qui ordonne avec autorité. Or ce signe évidemment n'existe pas, lorsque le commandement est donné à de grandes distances, ou sans communication possible, et surtout lorsqu'il est tout juste le contraire de ce qui est manifesté.
Mais nous avons quelque honte d'insister sur ces rapprochements entre les attaques des hystériqueâ elles extases ; de faire des efforts pour opposer des manifestations angéliques à des scènes d'hôpital. Nous devons cependant ajouter encore quelques considérations, afin d'indiquer le point essentiel et fondamental par oii l'extase non seulement diffère de tout accident morbide, mais s'élève audessus des plus hautes opérations uatureHes de l'àme.
IV. — L'homme enseigne l'homme. C'est pour cela qu'il y a tant d'écoles, tant de chaires, tant de conversations. Il est vrai que beaucoup parlent pour briller ou seulement pour parler, mais beaucoup aussi parlent pour instruire. Il y a d'homme à homme un échange de paroles significatives, c'est-à-dire qui désignent plus ou moins fidèlement quelque vérité. Mais tout n'est pas dans cet échange. Il faut de plus, pour qu'il y ait enseignement, que celui qui entend, mette par un acte intérieur le sens sous les mots; c'est alors seulement que la vérité est connue, que rhomme est enseigné. L'acte du disciple n'est pas moins essentiel que celui du maître.
Cette opération intérieure n'est pas aussi simple qu'elle le paraît d'abord. Ce n'est pas seulement une sorte de recours au vocabulaire intellectuel que nous avons dans la mémoire; l'intelligence, l'acte d'intellection demande autre chose : il faut que l'auditeur reconstruise en luimême une pensée semblable à celle de son interlocuteur. S il s'agit d'événements, il en fait surgir le tableau devant le regard rapide de son imagination ; s'il s'agit de vérités abstraites, il les rattache lui-même à leurs principes et en perçoit l'ordre logique qu'il affirme : il ne comprend rien que par cette affirmation qui est son verbe vivant.
Or, ce que l'homme peut à l'égard de l'homme, nous croyons naïvement que Dieu le peut aussi. Dieu peut donc enseigner l'homme, comme l'homme l'enseigne : en lui
parlant au moyen de l'air agité, par des paroles articulées. Mais Dieu peut quelque chose de plus.
Il est assez puissant pour se faire entendre sans intermédiaire de sons articulés. Il peut porter dans le cerveau de l'homme un discours tout fait, le porter, disons-nous, immédiatement sans se servir du sens de l'oreille. 11 peut aussi mettre devant l'imagination des symboles figuratifs de la vérité, laissant à l'intelligence le soin de les interprêter et de découvrir la vérité qu'ils renferment. Mais nous allons plus loin encore : il peut remplir dans le disciple, pour le disciple, et infiniment mieux que le disciple, les fonctions du disciple.
Dieu, croyons-nous, connaît assez bien toutes les avenues de l'intelligence qu'il a créée. Intelligence lui-même et principe de toute intelligence, il a le secret d'y pénétrer quand il lui plaît, de lui faire saisir la vérité d'une manière plus ou moins immédiate. Il peut alors supprimer les signes, les images, sans lesquels nous ne comprenons rien naturellement, et mettre l'intelligence nue en face de la vérité nue, comme cela se passe naturellement dans les pures intelligences. Bien plus, il peut substituer une lumière plus haute à l'appareil des principes et des vérités générales qui sont la base de toutes les opérations de notre esprit, nous donner de connaître intuitivement ce que nous ne connaissons que diseur sivement II peut nous manifester ainsi d'une manière soudaine des vérités que nous n'arrivons à comprendre qu'à grand renfort de réflexions et de raisonnements; il peut aussi nous faire voir des vérités supérieures à l'objet naturel de notre intelligence; il peut nous faire voir la vérité suprême, c'està-dire lui-même.
Est-il un homme sage, un savant, un médecin qui, dans le calme de sa raison; trouve que l'on est téméraire d*admettre tout cela? Si ce critique se rencontre,il faut le plaindre: il ne connaît ni l'homme, ni son intelligence, ni Dieu.
us Lb:S CONTBEFA(;ONS DU iMIRACLE.
Autre considération. Tout n'est pas égal entre les actes du maître et ceux du disciple, dans ce discours d'où résulte l'enseignement. Le maître dirige tellement l'intelligence du disciple qu'il lui fait voir des vérités qu'elle n'aurait pas vues d'elle-même, du moins aussi vite, ni de la même manière. Cette apparition a pour effet, non seulement d'instruire, mais d'abord de captiver l'attention et, quand elle est éclatante, l'admiration. L'admiration réveillée et l'attention captivée ont pour effet, à leur tour, de fermer les avenues de l'intelligence à tout ce qui n'est pas cette vérité offerte à l'esprit avec cette séduction Voyez par exemple, ce qui se passe dans un auditoire où un homme de talent parle avec une véritable éloquence. En l'entendant, on oublie d'une certaine façon non seulement le reste du monde, on oublie l'orateur lui-même pour ne voir en esprit que les choses qu'il dit. Malheur à l'orateur qui ne concentre pas sur sa parole l'attention de son auditoire; qui lui permet de penser même à sa parole, à son éloquence, à son art. Ce phénomène de concentration est plus frappant encore au théâtre, où l'on a besoin d'efforts répétés pour ne pas se laisser transporter mentalement comme en pleine réalité dans un monde imaginaire, mais vraisemblable. Et qu'on remarque bien que cette vraisemblance en fait tout Tattrait.
La vérité en effet exerce naturellement sur nos esprits un attrait irrésistible. L'orateur et le poète ne séduisent que parce qu'ils savent présenter et dans la mesure où ils présentent une vérité ou un ensemble de vérités sous un aspect vrai. D'autres réserveraient peut-être ce privilège de séduction aux vérités qui se rapportent à la vie humaine. Les vérités humaines, pour qui sait comprendre, ne sont telles que parce qu'elles sont plus vérités — elles l'emportent de beaucoup à ce titre sur la vérité scientifique, dont la modestie n'est pas aujourd'hui la vertu préférée. Mais, si la vérité présentée par l'homme à
LKS MERVEILLES DE L HvSTEUlE. 369
l'homme est quelquefois si puissante, que ne fera-t-elle pas si Dieu, principe de toute vérité, la présente lui-même à l'intelligence, dans toute sa splendeur, dans toute sa vérité! Que ne iéra-t-elle pas, s'il la présente immédiatement à l'intelligence, sans se servir du ministère du corps par où la lumière n'arrive à nos esprits que successivements réduite à de faibles lueurs et sous une forme étrangère? Les organes, les sens, les muscles, suspendront leurs fonctions, alors parfaitement inutiles, gênantes même, afin que l'àme puisse embrasser tout à son aise, par ses puissances intérieures, l'objet ravissant dont l'éclat l'inonde. C'est là un effet tout naturel de ces rapports extraordinaires de l'àme avec la vérité. En y réfléchissant bien, on se demande s'il ne faudrait pas un miracle pour que les sens. extérieurs fussent alors encore capables d'agir. Or voilà l'extase des mystiques et en voilà l'explication. Écoutons à ce sujet une grande mystique s'expliquant elle-même pendant une extase. Sainte Catherine de Sienne s'exprime ainsi au nom même de Dieu qui remplit son intelligence :
« L'àme » alors « brûle du feu de l'amour et goûte en moi la divinité même. Elle s'unit tellement à cet océan tranquille, qu'elle ne peut avoir de pensée qu'en moi. Dès sa vie mortelle, elle goûte le bien de l'immortalité, et, malgré le poids de son corps, elle reçoit les joies de l'esprit... La mémoire ne contient d'autre chose que moi, l'intelligence ne contemple d'autre objet que ma vérité, et Tamour, qui suit l'intelligence, n'aimeetne s'unit qu'à ce que voit Tintelligence. Toutes ses puissances sont unies, abîmées et consumées en moi. Le corps perd tout sentiment. L'œil en voyant ne voit pas, l'oreille en entendant n'entend pas, la langue en parlant ne parle pas, à moins que quelquefois, à cause de la plénitude du cœur, je ne permette à la langue de le laisser déborder et de parler pour la gloire de mon nom... Tous les membres sont liés
et retenus par les liens de l'amour*. » Les communications que Dieu fait à une àme par cette voie extraordinaire doivent en général surpasser ce que l'intelligence humaine est capable d'atteindre par sa propre vertu. Saint Paul, après une extase, s'écrie : « L'œil de l'homme n'a pas vu, son oreille n*a pas entendu, son esprit ne saurait comprendre ce que Dieu réserve à ses amis. » Il y a toujours dans l'extase des saints quelque rayon de cette lumière surhumaine. Gomment l'extatique expliquera-t-il aux hommes ordinaires et dans leur langue les faveurs dont il est l'objet ? comment adaptera-t-il ce rayon à l'œil de leur esprit ?
Supposez une nation d'aveugles, qui n'aurait jamais eu de communication avec des hommes clairvoyants : assurément l'idiome de cette nation n'aurait aucun terme pour exprimer les couleurs et les autres, accidents de la lumière. Qu'un étranger, doué du sens de la vue, arrive au milieu de ces aveugles et essaye de leur faire comprendre dans leur langue les merveilles de là vision, il y trouvera certainement des diflicultés inouïes. Or les extatiques ont encore plus de peine à s'expliquer dans une langue humaine, lorsqu'ils veulent parler des faveurs qu'ils ont reçues pendant leurs extases, par des moyens distincts des sens, de l'imagination, des idées et des principes de la raison, par des moyens que la nature ne possède pas. Ce n'est pas assez de dire que la langue adaptée aux opérations ordinaires de l'esprit humain est forcément insuffisante; les idées mères, ces idées par lesquelles nous comprenons tout, parce qu'elles sont la base de nos jugements, ne s'appliquent plus aux intuitions de l'extase, qui sont d'un ordre infiniment supérieur. Ce n'est point à l'aide de déductions, de raisonnements plus ou moins faciles et
1. Dialogue de sainte Catherine de Sienne, traduit de l'italien par L. Cartier, 1. 1, p. 203.
fécouds, que la vérité arrive à la connaissance de l'extatique, comme cela se vérifie pour nous : la vérité se révèle dans l'extase, du moins à son plus haut degré, immédiatement, par intuition ; c'est, suivant l'expression qui revient constamment sous leur plume, par expérience, expérimentalement, qu'ils connaissent l'objet sublime qui se manifeste à eux en leur donnant de pouvoir le contempler. Or, il n'est pas possible de faire comprendre une opération de Vexpérience, à moins d'invoquer une expérience semblable éprouvée par celui que l'on veut instruire. Ainsi l'on n'imagine pas quelle est la saveur d'un fruit si l'on n'a pas goûté des saveurs analogues. Pour comprendre les dons intellectuels des extatiques, il faut les avoir reçus, il faut être extatique.
Angèle de Foligno marque bien cette impuissance dans sa langue d'ailleurs si claire et si vive. Voici en quels termes s'exprime, à ce sujet, son secrétaire, le frère Arnaud : « Angèle dictait, et j'écrivais; mais elle parlait malgré elle. Au milieu de ses révélations, elle s'interrompait pour me dire : « Tout ce que je viens d'articuler « n'est rien! tout cela n'a pas de sens! Je ne peux pas « parler. » — Quelquefois, dans les instants les plus sublimes, quand la parole lui manquait, vaincue par la hauteur des choses, comparant ce qu'elle disait avec ce qu'elle avait voulu dire, elle s'arrêtait et me criait : « Je « blasphème, frère, je blasphème! » Notre pauvre langage humain ne convient guère que dans les occasions où il s'agit des corps et des idées : au delà, il n'en peut plus. S'il s'agit des choses divines et de leurs influences, la parole meurt absolument.
« Quelquefois elle se servait de paroles qui m'étaient absolument inconnues et étrangères : c'était immense, c'était éblouissant ; c'était mille fois plus admirable que tout ce que j'ai écrit. Elle ne pouvait rien formuler. J'entrevoyais quelque chose d'inouï; mais, ne sachant pas
372 r,KS CONTREFAÇONS DU MIRACM:,
quoi, je restais là sans écrire. Quelquefois j'ai vu Angèle dans une douleur profonde, parce qu'il lui était impossible de rien manifester.
Après avoir écrit sous sa dictée, je relisais à Angèle, afin de soumettre Tœuvre à ses corrections. Très souvent elle me disait : — « C'est singulier! Qu'avez-vous donc écrit? « Je ne « reconnais pas cela. » — Un jour elle me dit : « Je « ne sais comment vous faites : ce que vous avez écrit là « n'a aucune saveur. » — Une autre fois, elle me fit cette « remarque : — « Les paroles que vous avez écrites servent « tout au plus à me rappeler de loin le souvenir de celles « que j'ai entendues. Mais si je ne voyais les choses dans « la lumière intérieure, ce que vous avez écrit là ne m'en « donnerait pas la moindre idée. » — Un autre jour : « Tout ce qu'il y a de bas et d'insignifiant dans mes « paroles, me dit-elle, vous l'avez écrit; mais la substance « précieuse, la chose de l'àme, vous n'en avez pas dit un « mot. »
Mais, si le mystique est absolument incapable de donner uriO connaissance adéquate de ce qu'il a vu surnaturellement dans le sanctuaire des choses divines, il peut, au moyen d'analogies, en suggérer quelque idée affaiblie, de même qu'en traçant quelques lignes sur la poussière avec un bâton, un habile dessinateur pourrait rappeler, d'une manière horriblement imparfaite, par exemple, la Transfiguration de Raphaël. Tels sont les écrits des mystiques, quelques traits à peine commencés d'objets dont la perfection est infiniment ravissante Or, ces ébauches, si grossières par rapport à leur objet, que sont-elles par rapport à nous?
Des hommes dont la culture intellectuelle n'est pas à révoquer en doute, et qui, après tout, sont les juges compétents en pareille matière, les théologiens, en un mot, déclarent que ces ébauches, que les écrits des mys-
tiques sont admirables au point de vue de la théologie. Or, la théologie ne serait-elle pas ce qu'elle est, c'est-à-dire le désespoir de la philosophie sérieuse, qui en admire les conclusionssans pouvoir y atteindre par ses propres efforts; la théologie ne serait-elle qu'une construction hypothétique de quelques esprits amoureux de systèmes métaphysiques, elle est encore assez belle et assez élevée pour dépasser la portée d'une tête de femme dans la plénitude de son bon sens. Lors donc que des théologiens découvrent dans une œuvre une doctrine théologique admirable, on peut s'en remettre à eux pour croire qu'il y a là quelque chose qui honore l'esprit humain. Mais, sans recourir à ces autorités, y a-t-il un homme de quelque instruction qui ne trouve dans les écrits, par exemple, de sainte Thérèse les marques d'une intelligence puissante et d'un rare bon sens? qui ose blâmer 1 Église d'avoir donné à cette femme le titre de docteur ? Eh bien ! sainte Thérèse est encore plus célèbre par ses extases que par son esprit.
Les livres des mystiques, du reste, tout fermés qu'ils sont au commun des lecteurs, présentent çà et là des traits qui dépassent, je ne dis pas la portée d'une hystérique, ni même celle d'un savant médecin, ou d'un professeur de philosophie de la Sorbonne, mais le coup d'œil de l'esprit d'un Descartes ou d'un Bossuet. Qu on nous permette d'en rapporter quelques exemples, sans espérer néanmoins qu'ils seront compris de tous.
Nous venons de parler d'Angèle de Foligno. Ses révélations, recueillies par le frère Arnaud et traduites par Ernest Hello, sont, en vérité, semées d'éclairs.
Voici d'abord quelques traits sur l'humilité, cette vertu si peu connue et qui n'est en somme que la connaissance sentie et goûtée de la grandeur de Dieu et du néant de l'homme : « Quand je cherche la source du silence je ne la trouve que dans le double abime où l'Immensité divine est en tête-à-tête avec le néant de l'homme. Et la lumière du
double abîme, cette lumière, c^est rhumilité.» Parlant de l'abîme humain, elle s'écrie ailleurs : «L'humilité m'a engloutie comme un océan sans rivages. » Un autre mystique, Rusbrock, qui fut appelé l'Admirable, dit dans le même sens : « Notre essence est une solitude ifrmense, un désert à perte de vue^ où Dieu vit et règne.» Quelle profondeur! «Seconnaître,connaîtreDieu ! ditAngèle,nécessitésuprême qui domine toute nécessité! Être éternellement penché sur le double abîme, voilà mon secret! » Cette doctrine si belle et si solide est exprimée ailleurs par l'extatique de Foligno dans un langage moins brûlant : « Cette humilité de cœur que Dieu vous demande et vous enseigne, est une lumière merveilleuse et éclatante qui ouvre les yeux de l'âme sur le néant de l'homme et l'immensité de Dieu. Plus vous connaîtrez sa bonté immense, plus vous connaîtrez votre néant. Plus vous verrez votre néant et votre dénuement propre, plus s'élèvera dans votre âme la louange de l'Ineffable : l'humilité contemple la bonté divine, elle fait couler de Dieu les grâces qui font fleurir les vertus. »
Veut-on des observations psychologiques supérieures à celles des plusgrands philosophes, écoutez ceci : « L'homme aime comme il voit. » Nous dirions, nous : « L'abstraction tue l'amour; » pédantisme d'école ! Mais, réciproquement, l'amour éclaire les yeux, comme le signifie cette prière : « 0 Mère désolée, sainte Marie, dites-moi quelque chose de la Passion du Fils : car vous en avez vu plus que tout autre saint, à cause de votre grand amour. Vous l'avez vu avec les yeux du corps et avec ceux .de l'àme ; vous avez beaucoup vu, parce que vous avez beaucoup aimé. » Et cependant Angèle affirme que la Mère des douleurs, malgré tout ce qu'elle a vu dans la lumière de son amour, est incapable de raconter la Passion telle qu 'elle est. « Si quelqu'un, ajoute-t-elle, me racontait la Passion telle qu'elle fut, je lui répondrais : « C'est toi, c'est toi qui Vas soufferte ft! »
Mais c'est l'amour de Dieu qui se révèle surtout d'une
manière merveilleuse dans les paroles d'Angèle : <■<■ Dieu ne demande à l'àme que l'amour : car lui-mfme aime sans mensonge, et lui-même est l'amour de Tàme. » Pesez ces dernières paroles; pesez-les. Elles sont profondes*. — Que Dieu soit l'amour de l'àme, il me le faisait sentir par une vive représentation de sa Passion... et il ajoutait: «Regarde « bien ; trouves-tu en moi quelque chose qui ne soit' pas « amour ? » En parlant de l'Eucharistie, Angèle dit : « Gomme ses entrailles criaient vers nous, il s'est jeté là tout entier, tout entier et pour toujours, jusqu'à la consommation des siècles. » Qu'est auprès de cet amour inconcevable, l'amour des âmes les plus ardentes? Angèle le dit dans sa langue inimitable. « Au lieu où j'étais, je cherchai l'amour, et je ne le trouvai plus. Je perdis même celui que j'avais traîné jusqu'à ce moment, je fus faite le non-amour, » Elle avait dicté pourtant, quelques pag;es plus haut, ces autres paroles de feu. « Je fus remplie (elle parle d'un de ses ravissements) d^'un amour auquel je ne crains pas de promettre l'éternité ; et si une créature me prédisait la mort de mon amour, je lui dirais : « Tu mens » ; et si c'était un ange, je lui dirais : « Je te connais : c'est toi qui es tombé du ciel. »
Arrêtons-nous, car il faudrait tout citer. Montrons seulement par un exemple qu 'Angèle avait appris, dans ses visions, outre la langue aux traits de feu, l'éloquence abondante : « Mon âme est souvent ravie aux secrets divins. Je comprends alors... et quand je reviens des secrets divins, je puis prononcer quelques petits mots avec assurance. Mais s'il s'agit des opérations ineffables, s'il s'agit de Téblouissement de gloire, n'approchez pas, parole humaine; ce que j'articule en ce moment me fait l'effet d'une ruine, et j'ai l'épouvante qu'on a quand on blasphème. Si toutes
1. L'explication de ce pafîsap^e se trouve flans un antre endroit où nous lisons : « Dans cette lumière, je vis que ce n'était pas moi qui aimais. Je me voyais pourtant dans l'amour; mais c'était en vertu d'un don. » La charité est une infusion de l'Esprit-Saint.
les consolations spirituelles, si toutes les joies célestes, si toutes les délectations divines qui ont été senties depuis le commencement du monde ; allons plus loin, disons autre chose, que dirai-je bien? si tous les saints qui ont vécu avaient sans cesse parlé de Dieu, et si toutes les délectations, bonnes ou mauvaises, qu'a jamais senties la créature terrestre étaient changées en délices pures, en délices spirituelles, en délices éternelles, et si ces délices devaient me conduire à l'inénarrable joie de Dieu manifesté; si l'on m'offrait tout cela réuni, et si, pour le tenir, il me fallait donner et changer un instant de ma joie suprême, un instant de mon éblouissement, le temps qu'il faut pour lever ou pour fermer les yeux, je dirais : Non, non, non. »
Nous venons de citer Rusbrock l'Admirable, le solitaire de la Vallée-Verte. Voici en quels termes en parle un homme bien capable de l'apprécier, Denys le Chartreux : « C'était un homme ignorant, qui ne savait seulement pas le latin. Mais la science surnaturelle lui fut donnée en partage. Il écrivit dans un idiome vulgaire les plus délicates et les plus profondes vérités, avec une sublimité telle, que les plus excellents professeurs de la sacrée théologie, avouant leur immense infériorité, éperdus d'admiration, n'ont plus d'haleine en sa présence. » C'est à l'âge de soixante ans que Rusbrock se retira dans la Vallée- Verte, où l'Esprit divin accordait à son àme les plus merveilleuses faveurs. « Quand il sentait en lui, dit Surius, les splendeurs de l'inspiration, il allait seul au cœur de la forêt; quand il avait puisé aux sources de l'Esprit, il écrivait ce qui se présentait*. » Voilà comment cet ignorant
1. Voici un exemple qui peut runseigner sur le genre de vie que menait Rusbrock :
« Touché de Dieu, comme à son ordinaire, il s'était un jour enfui dans les profondeurs de la forêt; là, il s'assit sou? un arbre. Foudroyé i»ar la douceur divine, il souffrit un excès d'esprit. Le ravissement dura beaucoup plus longtemps qu'à l'ordinaire. Les frères
fut élevé au-dessus des plus grands maîtres. M. Ernest Hello, traducteur de Rusbrock d'après le latin de Surius, dit de sa manière d'écrire : « Un océan de flamme qui brûlerait sur place, ressemblerait un peu au style de Rusbrock. C'est plus haut que l'azur, plus profond que la nue, et les quatre horizons seraient pour lui un vêtement trop étroit. Mais dans cette grandeur tout est précis. »
Aussi quelques paroles lui suffisent pour distinguer clairement les réalités de l'union mystique des folies du panthéisme alexandrin. « Quand je parle d'unité entre Dieu et l'homme, je l'ai déjà dit, et je le répète, il ne s'agit ni d'unité de nature ni d'unité d'essence, mais d'unité d'amour. Je veux insister sur ce point. L'essence de Dieu est incréée, la nôtre est créée : l'abime est infranchissable, la distinction est éternelle. Jamais les prodiges de l'amour ne l'effaceront; jamais les transports de l'union ne produiront l'unité de la nature. Nous nous perdons quant aux transports de la jouissance; mais nous nous perdrions quant à la substance, si nous étions anéantis dans un certain sens de ce mot; dépourvus de connaissance et d'amour, nous serions incapables de béatitude. » Rien de plus ferme, mais un philosophe de sens aurait pu dire cela; ce que les plus habiles penseurs du monde, abandonnés à leurs propres lumières, n'auraient jamais trouvé, ce sont ces quelques mots placés immédiatement
l'attendaient. Rupbrock ne revenait pas. Les frères tombèrent dans l'anxiété. Ils se dispersèrent, pour le chercher, de tous côtés à la fois. On le cherche partout dans les environs, et partout vainement... Parmi les frères, Rusbrock avait un ami particulièrement intime. Celui-ci cherchait avec une diligence inexprimable. Tout à coup, de très loin, il aperçut un arbre illuminé, et, autour de l'arbre, un cercle de feu qui l'entourait comme un fossé entoure une place forte. Le frère s'avança dans le plus profond silence. Quand il approcha, il distingua sous l'arbre Rusbrock. Mais Rusbrock n'était pas encore revenu à lui. Assis sous l'arbre, il était dans l'ivresse, » {Snrius, traduit p^r E;rne8t liello,)
à la suite de ceux que nous venons de citer : « Notre essence est une solitude immense, un désert à perte de vue; or nous sommes condamnés à errer dans ce désert, à moins qu3 l'amour ne nous enlève plus haut que nousmêmes, dans le sein de Dieu. »
Cette ascension n'est pas l'œuvre de l'homme; elle est l'œuvre du Christ, moyennant certaines conditions, qui dépendent en partie de l'homme. « Le Christ, — nous citons encore l'admirable mystique, — le Christ dit en esprit : Sortez de vous-même, sortez, comme je vous attire. Mais cette attraction est ineffable; elle ressemble à une invitation intérieure et à une exigence de la vérité sublime, qui nous demande pour s'unir à nous. Cette invitation est une jouissance inconnue, et une activité sublime émerge de cet océan : car l'homme s'ouvre et se dilate, » Il avait déjà dit : « Toutes les jouissances du monde ne sont rien auprès de la jouissance dont je parle : car c'est ici Dieu qui coule au fond de nous avec toute sa pureté, et notre âme n'est pas seulement remplie, mais débordée. Cette expérience est la seule lumière qui puisse montrer à l'àme l'épouvantable misère de ceux qui vivent sans amour. » Quelle parole! Parcourez tout ce qui a jamais été écrit humainement par des hommes, depuis Thot l'Égyptien jusqu'aux penseurs d'aujourd'hui les plus fiers de leur pensée, certainement vous ne trouverez rien qui en approche. C'est en lisant, ou plutôt en pénétrant des phrases comme celles-là, que l'on comprend bien ce qu'est une pensée pleine, et, par contre, ce qu'est une pensée creuse, pensée de surface, pensée d'apparence, pensée froide, pensée morte, c'est-à-dire celle qui compose la plupart des livres, même les plus estimés et les plus estimables au point de vue humain.
L'intelligence et les autres facultés supérieures ne s'élèvent jamais plus haut que dans les phénomènes de la vie mystique. Les signes équivoques obtenus à la Salpêtrière
avec tant de peine, au moyen de procédés minutieusement prévus et sur des personnes remplissant certaines conditions indispensables de tempérament, d'âge, de santé, de préparation soutenue, sont loin d'être des signes de raison; ce ne sont en somme que des niaiseries. Quiconque a l'honneur d'avoir un jugement d'homme et d'en faire usage, ne peut non plus établir une confusion entre ces deux ordres de faits qu'entre le génie et l'idiotisme. Mais les partisans de la pathologie à outrance ont réponse à tout ; qu'opposeront-ils à notre démonstration par les faits? Sans confondre les catégories, ce qui serait par trop se moquer des méthodes scientifiques, ils diront sans doute, avec Moreau de Tours, que le génie est une névrose, et que, par conséquent, les plus sublimes pensées des mystiques peuvent fort bien n'être qu'un etfet de quelque cas morbide.
Nous pensons que le mot du médecin tourangeau fait plus d'honneur à son esprit qu'à sa science médicale, qui n'était pas petite, à la vérité, mais qui" de ce côté s'esttrouvée courte. Le génie, une névrose 1 Ceci revient à dire que la fonction arrive au plus haut degré de perfection lorsque l'organe qui l'exerce est lésé : c'est à peu près comme si l'on disait que, pour bien courir, il faut d'abord se casser une jambe; que, pour bien voir, il faut avoir mal aux yeux ; que, pour bien parler, il faut que le nerf de la langue soit paralysé. Le génie ne se manifeste que par Inintelligence, et l'intelligence, quoi qu'on fasse, ne s'exerce pas sans le cerveau. Si donc le cerveau est atteint d'une névrose, il est empêché dans ses fonctions, et il ne peut plus servir régulièrement ni le génie ni l'intelligence la plus ordinaire. Ce qui fait illusion, c'est que certaines maladies, certaines névroses même, comme nous l'avons déjà fait observer, activent le mouvement de l'imagination, et que l'imagination est faussement prise pour l'in-. telligence par maints physiologistes. Toute fièvre exci.
aSO LES CONTREFAÇONS DU MIKACLE.
tante, à cause de la rapidité plus grande qu'elle donne à la circulation sanguine, multiplie les images dans le cerveau, exactement comme un courant d'air plus fort, c'està-dire plus rapide, donne plus d'ampleur aux vibrations des anches d'un orgue. Mais, qui ne l'a remarqué? cette succession des phénomènes d'imagination, non moins irrésistible que rapide, est pour la faculté qui examine, qui abstrait, qui raisonne et qui juge, en un mot, pour l'intelligence, une cause d'affaiblissement. Et n'est-ce pas pour cette raison que la femme, dont l'imagination est naturellement si mobile, fait presque toujours preuve de faiblesse de jugement, et, sous ce rapport, reste fort audessous de Thomme? Une imagination vigoureuse, qui représente exactement, fortement et clairement, est l'auxiliaire indispensable des facultés supérieures; mais une qualité doit en elle accompagner les autres, sous peine de les rendre inutiles : c'est la docilité. L'intelligence n'est puissante que lorsqu'elle domine facilement l'imagination, en évoque à son gré les images vives et fidèles, et les maintient sous son regard comme il lui plait et autant de temps qu'il lui plait. Or, cela suppose l'intégrité du cerveau : dès qu'il y a lésion, les vibrations d'oii dépend le fonctionnement de l'imagination peuvent être accélérées, mais elles sont faussées et surtout plus ou moins soustraites à la direction de la volonté raisonnable, ce qui entraine fatalement une imperfection dans les opérations de l'intelligence. Qu'attendre d'un musicien dont l'instrument n'est plus accordé, et dont les doigts sont plus ou moins paralysés? Qui a jamais découvert le moindre trait de génie dans ces maisons oii l'on recueille les malades dont le cerveau est lésé? Non, le génie ne saurait être une névrose; la névrose ne peut être le principe d'opérations intellectuelles supérieures à tout ce que présente l'esprit humain dans l'état de santé.
En somme, l'attaque hystérique, comme celle de toutes
.T.ES MERVEILLES DE L HYSTERIE. 38l
les névroses, éclate sous Taction de causes morbides, c'està-dire physiques et matérielles, presque toujours inévitables. L'extase proprement dite est en elle-même un état tout spirituel : les symptômes matériels qui l'accompagnent sont de purs accidents, qui peuvent se manifester ou non, avec telle forme ou telle autre, sans que le phénomène principal en soit modifié.
L'extase résulte de la présence et de l'influence naturelle ou surnaturelle de quelque objet éminemment propre à exercer notre puissance de connaître et notre puissance d'aimer, et qui, à cause de cette aptitude singulière, attire à lui toutes les énergies de notre âme. Il doit en résulter pour le corps, surtout s'il n'est pas vigoureusement constitué, une sorte de deliquium, d'évanouissement; et, s'il s'y rencontre des dispositions à quelque névrose, il est tout naturel que le deliquium présente des symptômes de catalepsie^ de tétanisme et autres. Mais alors la névrose ne suit jamais son évolution, elle est tout extérieure, ne pénètre pas jusqu'aux opérations psychologiques, lesquelles jouent toujours le rôle de cause et ne sont jamais effet. C'est là qu'est le miracle, invisible à d'autres yeux qu'à ceux de la conscience; l'extase extérieure n'est pas plus merveilleuse en elle-même que la crise nerveuse chez les malades du docteur Gharcot.
L'hystérie et l'extase des saints * sont radicalement opposées : celle-là est toujours accompagnée, sinon constituée, par un affaiblissement des facultés mentales; celle-ci résulte d'une exaltation extraordinaire des facultés intellectuelles et des facultés affectives de lame.
1. Nous abandonnons l'extase des faux mystiques à la pathologie, cela va sans dire. Mais nous défions qu'on y constate les caractères do l'extase des saints.
382 LES CONTUE FAÇONS DU MIHACLE.
SECTION m
Que les saiuts ne peiiveut être hystériques.
Une distraction regrettable ou la mauvaise foi ont pu seules prétendre retrouver les caractères permanents de l'hystérie dans des saints approuvés par l'Église.
En effet, de tout ce que nous avons rapporté, des autorités invoquées par nous et des considérations que ces faits et ces autorités suggèrent, il résulte avec évidence, croyons-nous, que les désordres de la volonté passés en habitude sont, sinon la cause, du moins un élément essentiel de l'hystérie. Cette névrose résulte d'un affaiblissement de la volonté ou bien en est la cause, de telle sorte que ce désordre habituel organique ne va pas sans ce désordre mental. Dans la maladie confirmée, l'hystérique est tellement impuissante qu'elle perd toute responsabilité ou peu s'en faut; il n'en est pas de même à Torigine, la volonté se pervertit par sa faute. Nous pouvons juger par là et en passant, si Landouzy a toujours vu juste en énumérant les causes du tempérament hystérique. Il peut y avoir quelque exactitude à soutenir que le mysticisme et les jeûnes prolongés débilitent la volonté ; car il y a un faux mysticisme, un mysticisme sensuel, et les jeûnes peuvent n'être pas sagement réglés. Mais, s'il s'agit de la pratique des vertus chrétiennes, de la mortification qui est une de ces vertus, il n'est pas douteux que le savant professeur s'est complètement mépris. On n'est chrétiennement vertueux qu'à la condition de commander par la volonté précisément à ce flot d'émotions sensuelles dont l'invasion désordonnée créé le tempérament hystérique. Vertus chrétiennes et prédispositions hystériques sont deux termes qui se repoussent comme feu et glace. Aussi les mé-
(lecins, s'ils sont avisés, devront-ils, dans leur prophylaxie hystérique, attribuer la place d'honneur aux vertus chrétiennes. Mais allons plus loin.
Si nous nous rappelons l'état déplorable dans lequel se trouve l'esprit des hystériques confirmées, cette effervescence de l'imagination, ce caprice, ce dévergondage des résolutions, cet égoïsme qui étouffe les affections les plus naturelles et les plus invincibles, cet oubli des convenances qui se confond avec l'impudeur, cette révolte perpétuelle contre le sens commun, cette loquaciténiaise même quand elle semble spirituelle, ces rires et ces pleurs sans raison, cette mobilité incessante des désirs, de la volonté, cette absence de raison quand il arrive à la volonté de vouloir fermement, certes, nous pourrons excuser ces pauvres malades, nous devrons même les plaindre ; mais ne serions-nous pas privés de bon sens aussi bien qu'elles, si nous trouvions dans leur état mental la place de la moindre vertu chrétienne et même simplement humaine? Car, répétons-le, la vertu n'est pas autre chose que la volonté qui a l'habitude de se commander à elle-même et de commander aux impulsions instinctives de la nature saine ou malade. L'hystérique ne commande jamais, elle est toujours dominée, même lorsqu'elle s'entête.
Il y a donc lieu d'être étrangement surpris que, aux yeux d'hommes savants, sages et religieux, des saints proposés par un jugement solennel de l'Église ii la vénération et à l'imitation des fidèles, aient pu passer pour des hystériques, c'est-à-dire pour des malades paralysés de la volonté d'une façon aussi déplorable que nous venons de le dire. Ignore-t-on avec quelle gravité, quelle attention scrupuleuse, quelle sévérité de jugement, sont conduits les procès de canonisation? Il ne suffit pas d'avoir fait preuve de probité humaine, d'avoir même observé fidèlement les commandements de Dieu et de l'Église, pour mériter unculte public. Il faut avoir pratiqué toutes les vertus à un
degré héroïque. Et comprend-on bien tout ce qu'il y a sous cette expression : «Pratiquer toutes les vertus à un degré héroïque ? » Énumérons, par exemple, d'après saint Thomas, ce que renferment les seules vertus cardinales : la prudence, la force, la justice et la tempérance. La prudence, c'est la raison qui discerne sûrement le devoir et les moyens de l'accomplir : elle doit chasser de l'âme l'inconsidération, la témérité, la précipitation, l'inconstance, l'astuce même, la fraude, l'intrigue, les calculs intéressés, l'habileté sordide de l'avare et tout savoir-faire dont le mal est la fin. La force est la disposition de la volonté que nul obstacle n'arrête quand il s'agit de pratiquer le bien : elle la met au-dessus des privations, de la faim, de la soif, de la pauvreté, des persécutions, des tourments, de la mort. La justice est l'attention constante à rendre à chacun ce qui lui est dû : c'est envers Dieu, la religion; envers les parents et la patrie, la piété; envers les bienfaiteurs, la gratitude; envers les supérieurs, l'obéissance et le respect; envers les égaux, l'affabilité et la bienveillance; envers les inférieurs, la bienfaisance; envers tous, le respect de tous leurs droits. La tempérance ordonne l'homme intérieur, elle met l'ordre dans tous ses mouvements ; elle comprend donc : la chasteté, la sobriété, la douceur, la modestie, la paix de l'àme, la décence intérieure et extérieure, le détachement des richesses, des honneurs, des satisfactions de la vanité. Na disons rien des vertus chrétiennes, beaucoup plus hautes et beaucoup plus difficiles. Restons à ce niveau modéré qui semble accessible à tous les hommes, quand on ne voit les choses que de loin. Après l'énumération que nous venons de faire, croit-on qu'une volonté ordinaire puisse pratiquer tant de vertus sans en oublier aucune et sans faiblir jamais t Que les âmes les plus fortes s'interrogent et répondent. Si quelqu'un a le courage de dire : « Moi, je le puis» ; assurément il prouvera par là qu'il en est exceptionnellement incapable. Eh bien! ce que
l'Église couronne d'abord dans ses saints, c'est précisément cette constance, cette fermeté et cette universalité de la volonté bonne dont les plus énergiques caractères se déclarent humainement incapables. Et, parmi ces héros de la volonté, se trouveraient des hystériques, des âmes à volonté nulle 1 N'insistons pas, un tel rapprochement dit tout.