‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 88 sur 123 · L'Homme et l'Intelligence, p · texte numérisé non relu

L'Homme et l'Intelligence, p

2. Nous avons entre les mains quatre manuscrits qui nous serviront ù la rédaction de ce chapitre ;

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« Les 14 juges que le roy avoit ordonez pour faire le procès à Grandier, étant arrivez à Loudun, jugèrent tous que côme cet affaire étoit toutte extraordinaire, et qu'ils auroient autant à se démêler d'avec les démons, que d'avec les homes ils auroient un besoin particulier de récourire à Dieu, ils arrêtèrent donc, qu'ils dévoient tous cômencer, pour se mettre bien avec luy, en faisant des confessions mêmes générales, et réceuant le très saint Sacrement. Ils arrètterent encorre que pendant qu'ils jugèroient ce procès, les 40 Heures seroient tour à tour dans les églises et que le matin, les exorcistes et les juges iroient processionnellement dans l'église marquée pour être à l'exposition du Saint-Sacrement et y entendre la messe; tout cela fût observé, et ensuite les exorcistes alloient à l'exorcisme et les juges alloient examiner le procès avec le même ordre qu'on êtoit allé à l'église et le soir ils révénoient de même à l'heure du salut pour y assister; ils furent encore 40 jours à examiner cette

l'^ Les Mémoires du P. Surin, en 2 vol. ia-i". La quatrième partie de ces mémoires a été seule publiée, avec quelques légères modifications.

2° L'Abrégé de la véritable histoire de la Possession des religieuses Ursulines de la ville de Loudun au diocèse de Poitiers. Arrivée en Van 1632, et qui a duré plusieurs années. Écrite par le R. P. Jean Joseph Surin, de la Compagnie de Jésus^ exorciste pendant trois ans. Rédigé en ordre et divisé en trois parties par une personne solitaire Écrit d Paris en 1729 le 21 septembre. Ce manuscrit est incomplet L'auteur, dans sa préface, donne la description d'un manuscrit d^ tout point conforme à notre n" l. Il en fait Is fond de sa compilation; mais il a rais en même temps à contribution « plusieurs petits livrets que les autres exorcistes de cette même possession firent imprimer à la Flècbe en 1634 et 37 chez GeorfTRs Grivaux », et des mémoires sur la Mère Jeanne des An<:es « qui m'ont été fournis par les Rcres de ce couvent de Loudun. » L'Histoire des Diables de Loudun, publiée en 1694 à Amster lam par un « autheur qui paroit assez être un huguenot » est visée par l'Abrégé de notre solitaire.

3« La science expérimentale ou Vhistoire véritable de la possession

affaire. » Il est facile de. parler à ce sujet d'hypocrisie, ainsi que le docteur Légué ne manque pas de le faire. Mais ceux qui ont recours à ce procédé commode devraient bien se souvenir que rien n'est plus difficile à prouver que l'hypocrisie, et qu'une accusation grave non prouvée est une bonne calomnie. Entre l'hypocrisie et la calomnie, que faut-il préférer ?

Pour nous, l'axiome de droit : Nemo malus nisi probetur, prime sur tout. Et nous tiendrons les juges de Grandier pour d'honnêtes gens, jusqu'à ce que leur malhonnêteté ait été démontrée autrement que par des qualificatifs injurieux. La nature humaine n'est pas capable de ce degré de perversité qui fait le niai pour le mal ; et dès qu'il est établi qu'un crime est inutile, on peut et on doit admettre qu'il n'a pas été commis. Quel fruit retiraient les juges de Grandier d'un sacrilège continué pendant quarante jours ? Dira-t-on qu'ils couvraient ainsi le projet infâme d'un assassinat juridique? A quoi bon cette couverture, puisque Grandier, au vu et au su de tous les

(les religieuses Ursulnies de Loudun, [au diocèse de Poitiers, arrivée en l'an 1632 jusqu'en 1638. Par le R. P. Jean-Joseph Surin, de la Compagnie de Jésus, exorciste de ces mêmes religieuses. Ouvrage divisé en trois parties par un solitaire. Et réduites en meillnir ordre par un ecclésiastique, lequel, pour appuier la vérité de cette histoire, y a ajouté plusieurs faits remarquables, tirés de ses expé- ,riences, ayant lui-même pris soin de plusieurs possédés secrets^et de l'ordre exprès de son prélat, durant plus de vingt ans, en forme d'annotation sur les deux livres. Ce manuscrit iii-4», a été rédigé peu de temps après la révocation de l'ÉdiL de Nantes, comme le prouvent les faits qui y sont rapportés.

^^ Abrégé de l'histoire delà possession des religieuses Urmlinesde Loudun. ln-4* de date relativement récente, mais copié sur un ancien texte. On lit sur la garde : « Ce livre appartient à Sœur Marie Colombe, du monastère de la Visitation, rue Saint-Antoine, copié par elle en grande partie. Elle le tenait du P. Dugas misslonnair, elle en fait homage a ses descendants rue des Postes leur demandant leur st sacrifice à sa mort. »

habitants de Loudun, avait assez commis de crimes pour mériter la mort?

Mais nous ne voulons pas insister davantage sur une question de soi médiocrement intéressante. Que Grandier ait été innocent on coupable, que ses juges aient été justes ou prévaricateurs, ce sont là des détails personnels qui offrent tout au plus un intérêt de curiosité. Au fond de cette question superficielle, il en est une autre sans laquelle toute cette triste affaire serait depuis longtemps ensevelie dans l'oubli, celle de l'existence même des démons. On se dit que la croyance aux démons est un vieux préjugé dont on s'est savamment débarrassé; mais on semble craindre que Satan et les siens n'aient pas été suffisamment tués; et on s'acharne contre eux comme on ne s*acharne pas contre des morts. L'histoire de Loudun est un arsenal où on espère trouver sans peine de bonnes armes. Les amis de Grandier, les protestants et quelques esprits forts de ce temps n'ont-ils pas affirmé bien des choses qui permettent de battre en brèche la réalité de la possession des Ursulines? Ce point obtenu, ne sera-t-il pas naturel de conclure de la fausseté de cette manifestation diabolique à la fausseté de toutes les manifestations analogues ? de conclure ensuite de la fausseté de toutes les manifestations diaboliques à la non-existence des puissances infernales? à la fausseté même de la religion qui inscrit l'existence des démons parmi ses dogmes?

Nous n'avons pas à montrer la faiblesse de ce raisonnement où la passion antireligieuse remplace la logique. Pour nous, la réalité de la possession des Ursulines de Loudun est le plus mince de nos soucis. La religion et ses dogmes ne dépendent pas d'un événement de cette nature, ni de ce que des religieuses et des moines s'y sont trouvés mêlés. Qu'on prouve, si on le peut, que ces moines étaient des fanatiques et ces religieuses des folles. Qu'importe? Faut-il être surpris de rencontrer des défaillances morales

et physiques là où se rencontre l'humanité ? Et n'est-ce pas le spectacle quotidien que présentent les cliniques de nos savants médecins ? A 1 égard des faits de Loudun, notre rôle, à nous, serait celui de la pure curiosité, si, d'autre part, il était permis d'assister sans un douloureux intérêt aux efforts de malheureux à qui tous les moyens sont bons pour obscurcir dans leur esprit la vérité religieuse. Les ennemis de la religion nous forcent de les suivre.

La culpabilité ou l'innocence de Grandier ne font rien à la question. Les religieuses de Loudun ont fort bien pu se trouver possédées, sans l'intervention du curé de Saint- Pierre, et celui-ci, qui croyait très certainement à la magie, a fort bien pu tenter de maléficier les Ursulines, se rendre ainsi coupable d'un grand crime, sans obtenir aucun résultat. Laissons donc Urbain Grandier, et considérons l'état étrange des Ursulines de Loudun comme un objet distinct et complet d'étude.

Pour connaître l'origine de ce qu'on appelle les Possessions de Loudun, il faut s'en rapporter aux paroles des religieuses qui éprouvèrent ces singuliers phénomènes. Elles racontèrent à leur aumônier, qu'une branche de rosier ayant été jetée par le dehors dans l'enceinte du monastère, toutes celles, parmi elles, qui eurent l'imprudence d'en flairer les roses se trouvèrent en proie à des mouvements singuliers. Saisies d'une affection passionnée pour Grandier, elles s'en allaient dans divers endroits de leur maison appelant comme malgré elles ce prêtre. Celuici se montrait alors tantôt à l'une, tantôt à l'autre, les sollicitant au mal, mais elles le «rebutaient» toujours avec horreur. L'aumônier, M. Mignon, se croyant en présence d'un cas de possession, jugea qu'il devait procéder à des exorcismes. Alors commencèrent d'autres phénomènes que l'on peut regarder comme une suite du précédent, mais qui ne se produisirent jamais que pendant les conjurations des exorcistes. Nous voulons parler de

convulsions bizarres, de la connaissance de langues non apprises, et de la révélation de la pensée d'autrui. Voilà reproduit en quelques traits le caractère des possessions de Loudun. La suite nous en fera connaître les détails avec une plus grande précision.

Avant d'aller plus loin, rappelons le nom des Ursulines qui passèrent pour possédées. La première qui fat saisie par ce mal, était la prieure même du monastère, Jeanne des Anges, dont le nom séculier était Jeanne de Belciel, fille du baron de Cosse, en Saintonge, âgée de vingt-cinq ans. Ses deux parentes, dames de Nogent, furent attaquées à leur tour; puis la mère Glaire de Sazilly, parente du cardinal de Richelieu, et la mère Anne de Sainte-Agnès, fille du marquis de la Motte-Barassé. Deux converses, la sœur Marthe et la sœur Catherine éprouvèrent le même mal. On ajoute même que la plupart des membres de cette communauté s'en ressentirent plus ou moins. Dans la ville, quelques pénitentes de M. Mignon en furent également atteintes, entres autres une fille nommée Elisabeth Blanchard, dont le nom est cité dans le procès de Grand ier.

Écoutons maintenant M. Légué se prononçant sur la nature du mal des Ursulines de Loudun. « Dépouillée, dit-il^ en note, de tout l'attirail mystérieux dont on l'avait enveloppée jusqu'ici, la possession de Loudun n'apparaît plus que comme une de ces épidémies nerveuses si fréquentes alors dans les cloîtres. Ces miracles dont on a tant parlé ne sont que les phénomènes ordinaires (il veut dire : les symptômes) d'une maladie aujourd'hui parfaitement connue : l'hystérie. Il n'en est pas un qui résiste à l'examen, pas un qui reste debout, après les témoignages des contemporains les plus éminents.»

L'opinion du docteur Légué ne lui est pas personnelle.

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Il n'est pas de médecin libre penseur aux yeux de qui les malheureuses religieuses de Loudun n'aient été des hystériques, et nous avons lieu de croire que plus d'un médecin catholique partage là-dessus l'avis des libres penseurs. Pourquoi pas, si cet avis est le bon ? Mais nous ne pouvons nous empêcher d'y reconnaître la conclusion d'un examen singulièrement superficiel et mené sous l'influence d'étranges préventions. Il n'y a rien qui fausse l'œil de l'historien comme la haine du surnaturel; et c'est là précisément la disposition des historiens médecins de la possession de Loudun. Donnons-en tout de suite un exemple frappant.

Voici comment M. Légué explique l'origine de son hystérie épidémique. « Tous sont d'accord sur ce point * que le début de cette singulière maladie s'annonça par des hallucinations. Celles-ci sont en effet, très fréquentes dans les grandes épidémies d'hystérie, et elles se rapportent toujours aux objets dont l'imagination des malades a été frappé. Ainsi, à Madame de Belciel, depuis longtemps déjà névropathique « qui avait des passions fortes"^ », on a déjà parlé de Grandier. Elle ne l'a, il est vrai, jamais vu; mais on lui a dit la beauté du prêtre, on lui a détaillé les grâces de sa personne et de son visage, on lui a raconté tout au long ses bonnes fortunes, qui remplissaient la ville de bruit et de scandale, et dès lors un mal mystérieux ci indéfinissable s'est emparé d'elle. Ce mal a grandi dans le désœuvrement, cette plaie des cloîtres ; puis l'hystérie et le cortège des misères qu'elle traîne après elle sont venues achever de jeter la perturbation dans l'esprit et les sens déjà si troublés de cette malheureuse. » Arrêtons ici

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