‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 91 sur 123 · L'Homme elV Intelligence · texte numérisé non relu

L'Homme elV Intelligence

humaine. Mais, sauf le nom, rien ne rappelle le cas du P. Surin. Le dédoublement dont se sont occupés plusieurs physiologistes, n'est qu'un phénomène morbide de la mémoire: il consiste dans l'évanouissement et dans la réapparition périodique de compartiments entiers de cette faculté.

En somme, l'assimilation entre les possessions de Loudun et l'hystérie ne repose que sur une étude superficielle et ne soutient pas la critique. Ce qui nous reste à dire le montrera mieux encore.

L'exagération doit être soigneusement évité en tout. S'il est impossible de prouver que les Ursulines de Loudun aient été de simples hystériques, l'on n'a pas le droit de conclure que les phénomènes dont elles donnèrent le triste spectacle, n'aient pas été en partie la manifestation de quelque névrose. Les observateurs contemporains les plus sérieux ont conclu à la présence d'esprits malfaisants, et nous allons passer en revue les raisons sur lesquelles ils ont appuyé leur jugement; mais le démon se sert des causes secondes ; un tempérament nerveux, maladif, est généralement mieux préparé à recevoir son action. Le tort des médecins n'est pas de constater qu'il y a dans beaucoup de possessions des symptômes morbides, mais de conclure de la partie au tout et d'attribuer à la maladie des symptômes tout autres qui ne lui appartiennent pas, tort d'autant plus grave que leur science est incapable de rendre raison de ces phénomènes.

Le P. Surin, qui n'était pas aussi crédule qu'on veut bien le dire, n'ignorait pas les objections des incrédules ni même celles des savants de son temps. Il va au-devant de diificultés où l'on peut reconnaître le fond de ce qu'on oppose de plus fort aujourd'hui.

La supercherie, la folie, d'autres maladies peuvent abuser des « esprits faibles et crédules. » La chose n'est pas si rare. « Souvent, dit-il, il est arrivé que des femmes

fines et rusées ont contrefait, par des desseins inconnus et secrets, d'être ainsi travaillées de l'esprit malin, ou qu'étant bonnes filles, elles se sont laissées aller à dire par faiblesse ou par humeur hypocondriaque leurs imaginations se comparant au diable et faisant toutes les choses inusitées que font les personnes de cette sorte. » Avant de répondre à l'objection, le P. Surin fait remarquer qu'il a eu tout le temps de s'assurer de la vérité, ayant été journellement pendant trois ans auprès des malheureuses religieuses de Loudun ; tandis que d'autres d'un avis contraire « tous botez ont uoulu en iuger pour avoir este une matinée sur le lieu et sur les premières apparences, porter des décisions définitives. »

Le solitaire qui a mis en ordre les mémoires du P. Surin, ramène ses arguments sur la présence des démons à trois chefs, qu'il est à propos de soumettre à notre examen. Ce sont les convulsions extraordinaires, la connaissance de l'intérieur et la connaissance des langues étrangères.

I. — Les convulsions, qui frappaient peut-être plus que tout le reste l'esprit des personnes peu instruites, n'avaient pas toutes une force également probante, et l'on conçoit que les médecins rationalistes aient tâché d'en profiter pour établir leur système. Voici, en effet, quelques-uns de ces phénomènes où l'on peut ne reconnaître que des symptômes morbides.

Nous lisons dans notre manuscrit n^' 2: «... 2° presque touttes remuoient la tête auec des mouuement si actifs qu'on ne pouuoient voire cela sans dire qu'ils n'étoient pas humains. — - 4" Elles tiroient la langue et la grossissoient horriblement deuenant dure et noire à faire peur, Ce n'étoient point qu'elles se la serrassent entre les dents ny qu'il s'y formât aucune humeur qui vînt de maladie naturelle, mais cela se faisoit dans un moment et se passoit de même, et on a ueu les plus habiles médecins auouer que c'étoit un effet entièrement surhumain. —

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S" Il y auoit un démon de la Mère Prieure, appelé Balam, qui lui donnoit une uiuacité dans les yeux qu'on ne sauroit imaginer, et les médecins disoient aussy qu'elle ne pouuoit être naturelle. 6" La Mère Prieure faisait une contorsion, tordant les bras aux iointures des épaules, des coudes et du poignet, et faisoit un tour en chacune de ces iointures. Cela arrivoit surtout quand on la contraignoit à adorer le Saint-Sacrement ; elle appuyoit le ventre sur la terre, elle ioignoit les pieds ensemble, et, tournant les bras en arrière, ioignoit aussi les mains avec les pieds, et pour faire cette jonction, il se faisoit un tour à chaque iointure, du poignet, du coude et de l'épaule. »

Nous avouons volontiers que rien de tout cela ne dépasse probablement les etïéts d'une névrose violente. Nous en disons autant des cris poussés alors par ces malheureuses filles, bien que ce fussent « des hurlements d'àmes damnées, de loups enragés et de bêtes horribles». Mais il nous semble qu'il y a lieu d'hésiter au sujet du symptôme indiqué dans le passage suivant : « 9*^ enfin, ce qui étoit commun a toutes les possédées, c'est que tous les travaux et les agitations horribles qu'elles auoient dans l'exorcisme, qui êtoient si violents qu'il fàloit souvent que les personnes les plus robustes les tinssent, ne causoient cependant aucune émotion en leurs poulx, qui demeuroient aussy tranquilles que si elles eussent été dans leur assiette ordinaire. »

Mais soyons généreux jusqu'au bout, abandonnons encore ce fait à la pathologie. Ce qui suit est absolument réfractaire : il y a des limites que le bon sens interdit de franchir.

« D'abord que ie fus aux exorcismes, dit le P. Surin, ie vis une chose qui me surprit beaucoup et qui étoit ordinaire à toutes les possédées, c'est qu'étant renversées en, arrière, la teste leur venoit aux talons, et marchoient ainsi

avec une vitesse surprenante et fort longtemps *. » Si rare de cercle est commun parmi les hystériques, on n'a jamais vu, dans les cliniques, des malades qui se tiennent ni surtout qui courent en cette posture en dépit des lois de l'équilibre et de la pesanteur.

« Quaud elles êtoient couchées par terre, dit encore le P. Surin, elles se roidissoient et apesantissoient tellement qu'un homme bien robuste auoit peine à leur soulever la teste et leur faire perdre terre, le corps ayant une pesanteur que la nature n'eut sceu auoir. » Autre infraction aux lois de la pesanteur ; on peut raisonnablement penser que ni l'hystérie ni aucune autre maladie n'en sont responsables ; il y a ici quelque cause secrète qui se moque de la science.

Ainsi, les divers phénomènes étranges dont les exorcistes de Loudun nous ont gardé le souvenir, perdent, il est vrai, à distance, une part de leur caractère surhumain et nous avons peine aujourd'hui à y voir autre chose que des phénomènes morbides, du moins en apparence. Mais, dans le catalogue du P. Surin, reproduit par le Solitaire, nous trouvons deux catégories qui font exception. La locomotion facile et longtemps continuée dans la posture qui a été décrite et l'accroissement de pesanteur sans addition de masse, sont des faits qu'on n'a jamais observés, je ne dis pas dans les névroses les mieux caractérisées, mais dans la nature. Le progrès de la science, n'a rien à changer ici et n'y changera jamais rien. Nous voici donc en présence d'une cause bien etduement constatée qui échappe à la juridiction de la pathologie.

II. — Nous allons voir que cette cause était intelligente. Présente dans les Ursulines de Loudun, elle donnait de fréquents et incontestables témoignages d'une science dont ces pauvres filles étaient très certainement privées. Gôrres écrit : « Le P. Surin, dont la véracité n'a jamais

1 Vie manuscrite du P. Surin.

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été contestée, même par les adversaires les plus acharnés, certifie que la sœur Jeanne, la supérieure, lui découvrit un nombre infini de fois les choses les plus secrètes. L'exorciste raconte entre autres le fait suivant : « Un de nos pères voulant voir s'il étoit vray que les démons connaissaient nos pensées, fit un commandement intérieur au démon, puis il luy en fit un autre, enfin dans l'espace d'un instant, il luy fit 6 ou 7 commandements en les révoquant Tun après l'autre. 11 tourmentoit ce démon luy disant : Obedias ad mentem. Ce démon dit tous les commandements que le père luy avoit fait ; il commença par le premier, et puis il dit : mais monsieur ne le veut pas. Il dit tous les 6 commandements et à la fin de chacun il répétoit : mais monsieur ne veut pas. Étant au 7 il dit : nous verrons si nous ferons celuy cy ou il s'est fixé. »

La conversion de M. de Kériolet n'est pas moins remarquable : « Cet homme sans foi ni religion, dit encore Gôrres, était plongé dans tous les vices. Il portait l'athéisme à un tel point que, quand l'orage grondait, il dirigeait contre le ciel la bouche de ses pistolets... Gomme toute son application était au crime,il vintàLoudun pour trouver l'occasion de se satisfaire... A peine arrivé, il se moqua beaucoup des religieuses, les traitant toutes de folles... Mais, dès le premier exorcisme auquel il assista, les possédés lui découvrirent ses secrets les plus cachés, que personne que lui ne pouvait savoir, ce qui le jeta dans un grand étonnement^ Il revint une seconde fois, et fut si touché et si bouleversé qu'il en fit une pénitence terrible et mena désormais une sainte vie. » •

1. « Les religieuses et les exorcistes, dit AL Légué, fort au courant de ce qui se passait en ville et connaissant les noms des étrangers de marque que leurs jongleries ne cessaient d'attirer, mirent habilement à profil les récits et les forfanteries de M. de Kériolet. » M. Légué change l'hystérie en jonglerie, pour les besoins de sa cause. 11 oublie qu'il vient d'affirmer, quatre pages plus haut, que

Entendons le P. Surin lui-même : « Il est aduenu si souvent que nous auons veu que les démons connoissent nos pensées, que nous n'en pouuons faire de doute. C'était un usage ordinaire à plusieurs et n'y a aucun qui ne Tait fait quelquefois de dire au démon : Obedias ad mentem,] et fort souvent, ie l'ai fait mefigm^ant après quelque chose de particulier de l'esprit, et commandant au démon de faire ce que ie lui commandois en ma pensée; cela ie l'ai fait fort souuent, au commencement pour ma satisfaction etpuis pour la satisfaction des autres, et cela a été fait en telle sorte queienepouuois douter que le démon connut ma pensée et mon intention, cela se faisoit aux choses dressées pour lui ou adressées à luy-même sans rien dire par la parole intelligible au dehors. Lorsque la M(ère) étoit dans la maison ou au fonds du jardin ou sous lesgoutieres pendant la pluye ou le démon la menoit par une extrauagance autant fâcheuse que ridicule, et uoulant qu'elle vint, ie commandois au diable du lieu ou elle ne me pouuoit entendre, de uenir et se rendre en tel lieu que ie marquois, dans peu le démon l'amenoit disant : que me ueux-tu, d'où ie connoissois qu'il auait connu ma pensée. Mesme il est arrivé que traitant auec luy par des paroles ie cessois de parler et ie continuois par la seule pensée et il faisoit des réponses comme si j'eusse parlé et parfois assez longtemps. »

III.— On a constaté que certains états maladifs donnent à la mémoire une activité vraiment merveilleuse. Alors, un mot, des discours mêmes entendus en passant, sans attention, des paroles prononcées en langues inconnues et recueillies, par hasard, sans être comprises, reviennent à

M. Surin, ce jongleur, « croyait sincèrement à la mission dont on l'avait chariié. » Enfin il s'iiu.iiriie que M. de Kériolet aura élé frappé comme d'un coup de fou Ire de la révélation de ce que tout le monde savait à Louduu. Un peu de jugement ne gâte jamais -rien.

l'esprit avec une grande vivacité ; le malade les récite et semble parler une langue (|u'il n'a jamais apprise. Les rationalistes se servent de ce fait pour expliquer l'intelligence des langues qu'on attribue aux possédés. Mais ils commettent la plus regrettable confusion. Ce n'est pas à prononcer des mots inconnus que les possédés manifestent un pouvoir supérieur à la nature : les perroquets en sont bien capables ; c'est à parler comme s'ils comprenaient instantanément ce qu'ils n'ont jamais appris et qui ne peut s'apprendre qu'avec le temps. Les langues étrangères sont dans cette condition : il n'y a ni maladie ni cause naturelle qui donne l'intelligence instantanée d'une langue. Ce n'est pas la prononciation d^un plus ou moins grand nombre de mots, c'est l'intelligence d'une langue non apprise qui est donnée comme un signe de possession. Le rituel dit en propres termes : Signa obsldentis dœmonis sunt : ignota lingua loqui pluribus verh'is, vel loquentem intelUgere...

Or, voici ce que nous lisons dans notre manuscrit de 1729, qui n'est qu'une compilation des documents contemporains des événements de Loudun.

« 1" Le P. Surin rapporte que d'abord qu'il fut arrivé à Loudun, il interrogea les possédez en latin et elles lui répondirent en français justement à ses interrogations...

« 2" Au commencement de la possession, pendant quelques mois les exorcismes se faisoient toùiours en latin, ce qui se faisoit en présence des magistrats de la ville, et les lilles repondaient aussy toùiours en latin, et l'auteur même de r Histoire des diables de Loudun en conuient, mais pour défaitte,il se contente de dire en l'air que les interrogations et les réponses qui se faisoient en public, avoient été communiquées aux filles auparavant et qu'elles les avoient apprises par mémoire, côme si on auroit pii apprendre par mémoire tant de choses qui se di-

soient tous les iours aux exorcismes pendant plusieurs heures.

« 3° La démonomanie de Loudun, imprimée en 1634, fournit plusieurs exemples en la page 15 et les suivantes ; en voici quelques-uns : I. Un jour que le diable auoit dit à l'exorcisme qu*il était entré de l'eau dans le corps de la mère prieure,par un pacte fait avec de l'eau, l'exorciste, de l'avis des assistants,lui ordonna d'exprimer cela en langage hébraïque pour s'assurer si c'était un diable qui parloit et la fille répondit aschael, qui ueut dire en hébreu pay répandue de VeaUp.Al. Plusieurs voyageurs ont donné certificat d'avoir interrogé la sœur Glaire en turc,grecque, espagnol et italien et qu'elle leur a répondu juste : un voyageur a attesté aussi qu'il leur a parlé plusieurs fois toupinembour et qu^'elles lui ont satisfait et revellé mesmesdes choses arrivées en ce païs-là. III. Un docteur en Sorbonne les interrogea en grec et en allemand, elles lui répondirent fort à propos. IV. MM'évêque de Nismes commanda un jour en grecque à la sœur de la Croix étant à la grille, en un endroit qu'il exprima \ et elle obéit exactement. Ce qui luy fit dire publiquement qu'il faloit être athée ou foux pour ne pas croire la possession cette fille.

« 4° Le P. Viguier, supérieur de l'Oratoire de la Rochelle, qui alla à Loudun pour voire cette affaire, fit imprimer une relation latine de ce qu'il y avoit vu, et entrautres choses, il assure qu'il fit pendant une après diné plusieurs questions en grex^que à la sœur Elisabeth de la Croix, et qu'elle lui répondit pertinemment et lui obéit ponctuellement à ce qu'il lui auoit dit. »

Eh bien I on peut mettre au défi tous les physiologistes et tous les pathologistes du monde d'expliquer ces faits de

1. Lo texte incomplet ici doit se compléter de la sorte d'après un autre manuscrit « de baiser la grille en un endroit qu'il exprima. »

connaissance par la physiologie ou par la pathologie. Notre intelligence est de telle nature qu'elle à besoin d'un temps plus ou moins long pour apprendre les vérités rationnelles ; quant aux vérités d'expérience, le temps n'y suffit plus, il y tant en outre et de toute nécessité, ou le ministère des sens ou les leçons d'un maître. Les langues, les pensées et les actions secrètes, appartiennent à cet ordre : les connaître sur-le-champ par un acte pur de l'intelligence est aussi impossible que de tirer en quelques secondes un chêne d'un gland. Ce serait donc se mettre en opposition avec les lois de la raison que d'attribuer aux religieuses de Loudun la connaissance de langues non apprises et de la pensée d'autrui ; et la logique oblige les physiologistes, s'ils veulent être raisonnables, de reconnaître en ces pauvres femmes la présence d'un être intelligent distinct d'elles-mêmes, doué de facultés supérieures, qui connaissait à leur place.

Tous les témoignages des contemporains ne sont pas d'accord au sujet de la possession des Ursulines. C'est là précisément ce qui explique la diversité des opinions et sauve, en partie du moins, la bonne foi de ceux qui soutiennent des thèses opposées. Le oui et le non ne pouvant être vrais à la fois, on aurait dû peser les témoignages, les réduire à leur juste valeur, et bâtir seulement sur ce fondement éprouvé. Le P. Surin, témoin lui-même impartial et assidu de la plupart des choses qui concernent la possession, a eu soin de noter cette diversité des témoignages et d'en marquer la raison. Voici comment il parle dans le dernier chapitre de ses mémoires, non sans quelque naïveté :

« ... Quoi qu'a toute heure les esprits ne trouvassent de quoi se satisfaire et convaincre que c'êtoient des démons qui possédoient ces religieuses, toutefois dans les occasions raisonnables et légitimes (Dieu) ne manquoit* iamais d'obliger les démons de donner des marques de

leur présence... Ce n'est pas que parfois dans les occasions de néant ils ne se soient produits et l'on n'en a pas touiours connu les causes, mais dans celles de conséquence, ils n'ont jamais manqué de satisfaire, mais surtout à iustifier ces filles possédées et faire uoir leur innocence, comme aussi de faire uoir l'autorité de l'Église... Quand quelque prélat d'autorité se rencontroit là, désirant connaître cette affaire ou bien quelque prince ou personne de condition passant le commun, Dieu ne manquait jamais de donner des effets qui laissaient ces personnes contentes. Gela parut quand M' de Nismes se présenta et autres euesques, quand le père prouincial des lesuites passa par Loudun, quand quelques relie^ieux extraordinaires ou des pères Chartreux uenoient, N.-S. a toujours permis qu'ils ayent eu satisfaction et que les démons aient obéi à leurs volontez... Il est urai que quand il uenoit des mondains et esprits fiers et insolents de quelque condition qu'ils fussent, il ne se faisoit rien et souuent ces libertins en prenoient auantage, disant ie n'ay rien ueu selon mon désir, ce ne sont que follies. Une fois, il y eut un prélat d'autorité, mais qui dedaignoit tout cela non par grande deuotion qu'il eût, mais pour ce qu'il n'en avoit pas la fantaisie, il enuoya des gentilshommes assez vains et hardis, leur dorma des billets ou il auoit écrit des choses secrettes et qu'il auoit très bien cachetées avec commandement de présenter lesdits billets aux diables et uoir ce qu'ils y vepondroient. Il ne se fit rien qui fut à son gré, tout le jour ces courtisans demeurèrent la, et ces diables ne firent que railler et dire des folies, cela fut reporté a ce prélat qu\ prit occasion de dire hautement que ce n'étoient que des fourbes, se moquant de la simplicité des exorcistes, disant que ce n'étoient que des mélancoliques, continuant à se railler sur eux. »

Ainsi beaucoup de curieux ont pu dire et avec vérité qu'ils n'avaient rien vu qiii autorisât la croyance à la pos-

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session de Loudun. Mais que peut-on légitimement conclure de là? Uniquement ceci, que leur témoignage ne contient rien de favorable à la thèse de la possession. Ils se sont trouvés dans le cas de reporters naïfs qui n'auraient pas été reçus par le personnage qu'ils voulaient faire parler ou qui n'auraient pas su le faire parler. S'ensuit-il de la déconvenue de ces maladroits que de plus habiles n'ont pas été reçus ou n'ont pas davantage su faire parler? Une telle conclusion ferait peu d'honneur au bon sens de celui qui la tirerait. Les témoignages que nous avons rappelés plus haut sont positifs et ils sont authentiques. Ils portent avec eux-mêmes leur propre valeur: elle ne saurait être infirmée par des témoignages négatifs qui regardent d'autres faits. C'est ainsi qu'il reste constant que tel jour j'ai vu le soleil à midi, quoiqu^il puisse arriver que dix mille personnes aifirment très véridiquement qu^ils ne l'ont pas vu à midi un autre jour.

M. le docteur Légué, qui représente fort bien à ce point de vue une bonne partie de la faculté, s'étend avec une complaisance visible sur les phénomènes extérieurs de la possession. Il est si facile d'établir des analogies entre des convulsions et des possessions lorsqu'on s'en tient aux caractères les plus généraux. Mais parmi ces phénomènes, ceux qui supposent une cause surhumaine, ne sont ni discutés, ni même cités. Quant aux faits d'intelligence qui sont au-dessus de la portée de nos esprits, on les nie, en s'appuyant précisément sur ces témoignages négatifs dont vient de nous entretenir le P. Surin.

Voici les paroles mômes du docteur, où l'on va voii* qu'il est tombé dans le sophisme puéril que nous avons signalé*

« Les possédées n'ont jamais obéi à un ordre soit men-* tal, soit formulé dans une langue inconnue d'elles. Nous citerons, entre autres exemples, ceux du prince et de la

4JG LES C0NT11EFA^;0NS DU MIKACLE.

princesse de la Trémouille, de la marquise de Sablé, de Voiture, de la Vergue et de Cérizantes, qui, en gens avisés, étaient convenus, avant d'entrer dans l'église, du commandement qu'ils devaient adresser au diable (???). Les évêques de Nimes * et de Chartres ne furent pas plus heureux, en dépit de leur bonne volonté et de leur indulgence évidente ; ils n'obtinrent pas la moindre satisfaction.

« Quant au latin et aux langues étrangères que les religieuses employaient dans leur délire, sans avoir jamais appris ni l'une ni les autres, il y a là encore une fraude qu'on peut aisément démasquer. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, les témoignages des contemporains abondent : « Je remarquoy, dit Claude (Juillet, qu'elles ne répondoient au latin qu'on leur demandoit, que par l'intelligence qu'elles avoient de quelques mots qui approchoient de notre langage; aux termes de phrases choisies ou éloignées des terminaisons des nostres, elles demeuroient muettes. »

« Les évêques de Nimes et de Chartres, dont les déclarations ne sauraient être suspectes, affirment n'avoir jamais obtenu de réponse, toutes les fois qu'ils ont questionné les possédées dans un latin élégant et choisi. »

On voit fort bien par cette citation, quels singuliers principes de critique suivent M. Légué et en général les médecins de son école. Parmi les faits rapportés par l'histoire, on établit trois catégories. Il y en a qui semblent favorables à la thèse qu'on défend : on les met en évidence, on les développe, on les fait valoir avec une visible satisfaction ; d'autres sont moins dociles, mais peuvent se ramener pourtant au moyen d'une explication plus ou moins ingénieuse : on les rapporte brièvement, on les interprète plus brièvement encore, comme si on avait peur.que le lecteur, en appuyant, ne découvrit la faiblesse de l'inter-

1. Affirmation absolument fausse à l'égard de l'évoque de Nîmes.

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prétation ; enfin, s'il est des faits qui soient en opposition radicale avec la théorie, on les passe prudemment sous silence, ou bien, lorsque le récit les amène à la lumière, on les nie avec assurance. Le procédé est digne d'un avocat, mais est-il digne d'un historien? d'un savant? est-il digne de quiconque cherche avant tout la vérité?

Encore une fois, il nous importe peu que les Ursulines de Loudun aient été possédées du démon ou aient été de simples hystériques? Mais il n'est jamais permis à un être raisonnable d'abdiquer sa raison par esprit de parti, ou pour tout autre mobile. Est-il vrai oui ou non que la plupart des phénomènes observés à Loudun résistent à l'interprétation scientifique? que les névroses n'en présentent pas de cette nature? Voilà la question. Elle n'est ni difficile à poser, ni difficile à résoudre. Les physiologistes, * pour se donner la satisfaction de faire pièce aux exorcistes, mutilent l'histoire, en retiennent, ce qui leur convient, et prétendent démontrer ainsi que les religieuses de Loudun étaient des malades ordinaires. C'est manquer de sérieux, et c'est en manquer encore que de prétendre que la possession se prouvait au moyen de ces phénomènes extérieurs, avec lesquels les physiologistes croient triompher si facilement et si fièrement. Le rituel est on ne peut plus précis sur ce point. Qu'on nous permette de le citer : on verra que, si l'on insiste sur les convulsions pour détruire la réalité de la possession, on attaque précisément ce que personne ne défend.

« Que l'exorciste ne soit pas facile à croire à la possession, et qu'il sache bien quels sont les signes qui font distinguer un possédé des atrabilaires ou de tout autre malade. Or voici quelles sont les marques de la possession : parler une langue inconnue ou comprendre celui qui la parle ; révéler des choses éloignées ou occultes ; déployer des forces au-dessus de son âge ou de sa condition, et autres choses de cette nature, dont la force pro-

haute est d'autant plus grande qu'elles se présentent en plus grand nombre*. »

11 y a eu des convulsions à Loudun, cela n'est pas contestable, et sur ce point, tout le monde est d'accord. Que ces convulsions aient été pour une bonne part des phénomènes morbides, on peut le soutenir avec grande vraisemblance ; en tout cas, ces convulsions ne sont pas et ne peuvent être un indice de possession. Ce qui prouve la possession, ce sont soit des circonstances de ces convul- ' sions que la nature n'explique pas, telles qu'une pesanteur insolite ou des mouvements exécutés contrairement à la loi de l'exercice des muscles ; soit des signes indubitables d'un savoir qui dépasse le pouvoir humain. C'est sur ces points qu'il fallait insister loyalement, sérieusement, 'tachant d'établir, autrement que par des plaisanteries et des injures, ou bien que ces faits extraordinaires ne sont pas historiquement constatés, ou bien qu'on s'est mépris en les regardant comme extraordinaires. Et voilà ce que ni M. Légué, ni les autres médecins qui se sont occupés des diables de Loudun, n'ont fait^ : d'où il suit qu'ils ont perdu leur temps et que leur thèse est à reprendre.

Les exorcismes ne furent pas aussi efficaces qu'on l'avait espéré. M. Légué en prend occasion de tourner eti dérision la puissance de l'Église. Cela n'est pas très généreux de la part de ce savant médecin, qui sans doute a guéri promptement beaucoup d'hystériques dans sa carrière mè-

1. « lu primis, ne facile credat aliquem a dsemonio obsessum esse, sed nota habeat ea signa quibus obsessus dignoscitur ab iis qui vel atra bile vel morbo aliquo laborant. Signa autem obsidentis dœmonis sunt : Ignota lingua loqui pluribus verbis, vel loquentem intelligere ; distanlia et occulta palam facere; vires supra œtatis suœ conditionis naturam ostendere; etidgenus alia, quœ cum plurima concurrunt, majora sunt indicia. •

2. M. Richet se contente de prononcer ce mot : « Ces faits sont des plus contestables. » On ne se tire pas d'une difficulté avec plus de désinvolture... et moins de succès... sinon aux yeux des sots.

cticale. Ses confrères, croyôns-notis, sont moins flersy car au sujet du traitement de la mystérieuse névrose, ils en sont à peu près nniversellement réduits à tâtonnèf ^ et^ si parfois la santé i^evient darls leurs cliniques, ils ne sont pas généralement portés à s'en glorifier, ce dont on aurait tort de les blâmer. M. Légué, toujours plus naïf qu'il ne croit, n*a pas vu qu'en attestant l'impuissance des exorcistes à chasser les démons, il démontre qu'il n'y avait pas autant de supercherie et de scélératesse dans leur fait qu'il l'affirme dans tout le cours de son livre. Du reste nous avons rarement rencontré un écrivain qui se dégage aussi prestement des préjugés de la logique.

La longue durée des possessions deLoudun n'a point la signification que notre docteur lui attribue : elle n'est point un échec infligé aux exorcîsmes de l'Église, ni surtout une démonstration de la puérilité de ces pratiques. Cette circonstance avait une raison que l'incrédulité ne peut comprendre et que nous allons rappeler pour ceux qui croient en Dieu et en sa providence. Dieu n'abandonne vraiment pas les innocents à la brutalité de leurs ennemis. Quand il permet qu'ils soient affligés, c'est toujours dans leur intérêt, pour leur progrès dans la vertu, pour leur plus grand bien. Les religieuses de Loudun ont été soumises à d'épouvantables épreuves; mais, pour que ces épreuves leur fussent profitables suivant la mesure qui leur avait été marquée par Dieu, il fallait quë leur délivrance fût non le résultat des exorcismes, mais le fruit de leurs progrès dans les hautes vertus du christianisme. C'est ce que le P. Surin comprit tout d'abord, et c'est ce qui eut lieu. Et, comme l'acquisition de la vertu n'est pas l'œuvre d'un jour, la délivrance qui devait en être la première récompense ne dut être accordée qu'après , un certain nombre d'années. Il est bon d'entendre à ce sujet le Solitaire qui a mis en ordre les mémoires du P. Surin; c'esf par là que nous terminerons. •

420 LES CONTREFAÇONS DU AllKACLE,

La méthode du P. Surin, qui avait à sa charge la mère Prieure «consistait à s'appliquer davantage à cultiver l'intérieur de la possédée par la pratique de l'oraison mentale et des vertus solides, qu'à vaquer à l'extérieur des exorcismes, qu'il ne négligeait pourtant pas. Les autres, au contraire, soutenaient qu'il fallait d'abord chasser les démons par la force des exorcismes, et ensuite cultiver le cœur de ces filles, lorsqu'elles seraient délivrées. Mais dès le mois de janvier 1636 que le troisième démon, nommé Isacaron, fut chassé du corps de la mère Prieure par le ministère du P. Surin, n'y restant plus que Béhémot, les autres exorcistes commencèrent à changer de sentiment et de pratique, voyant l'heureux succès qu'avait le P. Surin, au lieu que pas un d'entre eux n'avait encore chassé un diable par les seuls exorcismes. Ils jugèrent donc à propos d'imiter son exemple dans l'espérance d'y réussir aussi heureusement. Ainsi ils commencèrent à inculquer la vie intérieure, à faire pratiquer l'oraison mentale et à mortifier les passions des personnes possédées dont ils étaient chargés. Ils furent confirmés dans cette pratique lorsqu'au mois d'octobre 1637, ils virent Béhémot chassé de la mère Prieure, qui, par cette sortie, fut entièrement délivrée de tous les démons qui étaient en elle. Ainsi ils s'appliquèrent de plus en plus à perfectionner l'intérieur des possédées... et les démons.., n'ayant plus tant de prise ni de force pour molester ces pauvres affligées, leurs opérations malignes n'étaient plus si violentes ni si continuelles.

« Depuis le départ du P. Surin de Loudun et l'entière délivrance de la mère Prieure, on continua encore d'exorciser ces religieuses jusqu'à la mort du P. Tranquille, capucin, célèbre exorciste, qui mourut à la fin de mai 1G38... Après cette mort, la possession diminua de plus en plus. Toutes les possédées s'étant appliquées tout de bon à cultiver leur intérieur, à l'exemple de la mère

Prieure qu'elles voyaient entièrement délivrée dès l'année précédente, et étant poussées par un divin instinct, elles prièrent leurs exorcistes de ne plus les exorciser, espérant, leur dirent-elles, que, si on les laissait vaquer à leur intérieur uniquement et selon leur vocation, elles ne seraient plus agitées des démons. Gomme elles disaient toujours la même chose et que c'étaient des filles, les exorcistes continuèrent leurs fonctions à bas bruit et avec beaucoup moins d'éclat que les années précédentes. En sorte que le roi, qui avait vu, à Saint-Germaiii, la mère délivrée, jugea à propos de retrancher la pension que l'on donnait pour les exorcistes, comme n'étant plus nécessaire. Ainsi les exorcistes se retirèrent et les possédées en peu de temps se trouvèrent aussi tranquilles que la mère .feanne des Anges. Dieu donna une telle bénédiction à ce monastère ensuite de cette possession qui avait duré six ans entiers, que tout y était dans une très grande paix : on n'y parla plus de démons ni de possédées. Ces bonnes religieuses y menaient une vie céleste après avoir été exercées comme on l'a dit. Cette possession avait commencé à paraître au mois de septembre 1632, et elle ne finit, tant pour les religieuses que pour les séculiers, que sur la fin de l'année 1639.»

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