CHAPITRE mu
LES DÉiWONS AUX PREMIERS SIÈCLES DE L'ÉGLISE
Le dérnon est tombé dans un profond discrédit. C'est un personnage à peine digne de la légende, où il n^entre que moyennant certains déguisements. Il est presque ridicule de le nommer ; qu'est-ce donc que de croire à son existence, à son poqvoir, à son action dans les choses de ce monde ? Sous un autre nom, il est simplement odieux et de fort mauvaise compagnie; à peine est-il permis de prononcer ce vocable déshonoré. Qjie signifie cette répulsion universelle?
La poésie fait quelquefois intervenir le démon dans ses conceptions; mais, afm de n'en pas déranger la belle ordonnance par des contrastes trop durs, le démon est pour elle un archange foudroyé, dont la beauté originelle n'a pas été effacée tout entière par les sillons de feu. Majesté déchue, dont un reflet mourant flatte encore notre imagination. Mais une telle conception est un véritable mythe. Ce n'est pas ainsi que le diable se représente dans l la croyance positive de tous, des poètes eux-mêmes lors- * qu'ils sont descendus de leur Parnasse. Dans le diable, les souvenirs mêmes du ciel ont été effacés ; il n'y reste plus que le laid et le mal, sauf en ce qui touche le fond de sa nature créée. L'imagination, qui ne conçoit rien que par symboles sensibles, représente l'esprit du mal et du laid sous des traits repoussants, hideux et grotesques. Les pieds
de bouc, les cornes, la peau velue, quoi qu'en disent certains écrivains, ne sont pas," aux yeux des chrétiens, la forme extérieure et personnelle du diable, ce ne sont que des signes arbitraires et matériels de la dégradation d'un être spirituel. L'archange est descendu au-dessous de la bête. Ses habitudes brutales le rendent un objet d'horreur pour tous les êtres intelligents. Ses facultés si puissantes se complaisent à des œuvres misérables, à de grossiers enfantillages, lorsqu'elles ne préparent pas les crimes les plus monstrueux. Tentation, sorcellerie, sabbat, magie, que de sottises et de forfaits ne rappellent pas ces quatre motsl Ils rappellent aussi la seule royauté qu'ait gardée sur la terre l'ange déchu, royauté qui serait semblable à celle des petites maisons, si elle pouvait inspirer la compassion aussi bien qu'elle inspire le mépris et un immense dégoût.
Rapprochez de ce tableau la poétique mythologie de la Grèce. L'Olympe ne fut pas toujours la demeure inviolée de la justice, ni même de la vulgaire honnêteté. Mais enfin ces dieux ne manquaient pas d'un certain air de grandeur, d'une bonne grâce qui ne laissait pas de réjouir l'imagination. Un printemps éternel, un ciel toujours pur, des fleurs qui ne se flétrissent jamais, encadrent des scènes où les plaisirs renaissent sans cesse, où le nectar et l'ambroisie entretiennent d'inaltérables joies. Il faut en convenir : Jupiter, Minerve, Apollon, Junon même et Vénus font assez bonne figure, si l'on veut bien n'être pas trop difficile sur certains points délicats. Ces dieux ont été chantés par les plus grands poètes du monde, ce qui n'aurait pu avoir lieu, s'ils n'étaient au moins de fort beaux types littéraires. Les chrétiens cependant trouvent leur ciel encore passablement défectueux; mais, parmi les déserteurs du christianisme, il en est peu dont l'âme ne se dilate volontiers dans la contemplation de cette création
424 LES CONTREFAÇONS DU MlUACLE.
du paganisme. « 0 vieux monde, s'écrie l'un d'eux* ! tout ce que tu as révéré est donc méprisé : tes idoles sont donc renversées dans la poussière ; de maigres anachorètes vêtus de lambeaux troués^ des martyrs tout sanglants et les épaules lacérées par les tigres de tes cirques se sont juchés sur les piédestaux de tes dieux si beaux et si charmants; le Christ a enveloppé le monde dans son linceul, fl faut que la beauté rougisse et prenne un suaire. »
Satan aux pieds de bouc et Jupiter armé de la foudre, quel contraste 1 L'un, objet de tant de mépris, l'autre, de tant de regrets ! Et pourtant l'un et l'autre sont le même personnage: nous allons le voir.
L'époque de la première diffusion du christianisme fut celle de la décadence et de la ruine du polythéisme, où les «dieux charmants» tombèrent de leurs piédestaux. Or, cette époque est remarquable par un fait singulier que l'on n'a pas assez remarqué, c'est celui de la tranformation des dieux en diables. La transformation n'est pas imaginaire, comme le dirait volontiers maint critique contemporain; ce n'est pas une fable substituée à une autre fable; il s'agit d'êtres existants, réels, d'abord cachés sous des noms, sous des rôles d'emprunt, puis démasqués et révélés au grand jour , tels qu'ils sont, c'està-dire odieux et vils.
Epicuriens du dix-neuvième siècle, voilà «les dieux charmants» que vous pleurez. Vos larmes doivent leur sembler à eux bien plaisantes.
C'est dans les Pères de l'Église que nous allons étudier ce fait curieux et instructif. Leur témoignage est de nature à convaincre même ceux qui n'ont pas la foi, pourvu qu'ils veuillent bien écouter leur raison; pour nous, il a de plus l'avantage de nous donner la clef du faux merveilleux, dont nous poursuivons l'étude.