‹ Le miracle moderneChapitre 108 sur 171 · LE ZOUAVE JACOB UNE COUR DES MIRACLES A MÉNILMONTANT · texte numérisé non relu

LE ZOUAVE JACOB UNE COUR DES MIRACLES A MÉNILMONTANT

Malgré les éclipses d'oubli que traverse sa gloire, le zouave Jacob n^eo reste pas moins le plus pittoresque thaumaturge de Tépoque. Bien des gens se demandent, n'ayant pas oublié qu'il fit fureur sous le second empire : <c Le zouave Jacob ? mais il est mort ! » Non, le zouave Jacob n'est pas mort ; il supporte même allègrement sa vieillesse et boit son absinthe, comme autre* fois. Il s'intitule médium guérisseur, et perche au sommet de la rue Ménilmontant, près de l'ancien temple Saint-Simonien.

C'est là que je suis allé le rejoindre, une après-midi, non sans peine. La séance n'ayant lieu qu'à trois heures et demie, il flânait, son trombone sous le bras, au seuil de sa porte, la tète et les épaules prises dans cette cagoule de flanelle blanche, qui est son uniforme <c théurgique ». Devant lui, son petit parc s'étendait, jonché de feuilles mortes; et, au centre, un bassin en rocaille, presque desséché, mirait la

pâleur du ciel automnal. Nous causâmes sous les arbres dépouillés, tandis que de la rue arriyaient clients et clientes, â démarche hésitante, en costume pauvre et triste. On s'imaginerait transporté dans une moderne cour des miracleSy aux malades geignants et dont la jambe traîne, aux enfants à béquilles, aux vieilles aveugles trébuchantes. Le zouave est bon enfant; il supporte gaiement les persécutions des concierges et les embûches des propriétaires. Ce sont les inconvénients de la célébrité, pense-t-il. L'âge adoucit l'œil de l'ancien militaire, qui fit le siège de Sébastopol, mais prit quelque repos en Angleterre, pendant la guerre de 1870. Ce visage coloré et violent, tel que, du moins, les anciens bustes et les premiers portraits du zouave nous le montrent, a pris des rondeurs de prélat ou de vieille douairière. Les prunelles sont d'un vert trouble, la barbe s'épointe, les cheveux, encore abondants, s'allongent, plutôt pareils à ceux des rapins qu'à ceux des guerriers.

UN « THÉURGE »

Une certaine corpulence achève de rendre bénévole le fascinateur, et son sourire indulgent atténue la tristesse du nez long. Son accent étrange combine l'autorité du « théurge » avec

un zézaiement presque enfantin. Car, il ne faut pas Toublier, le zouave est « théurge ». Si vous le traitiez d'hypnotiseur, de médecin, de magnétiseur ou de spirite, il n^aurait jamais assez de mépris pour vous. Il garde une dent contre les pèlerinages de la Salette, de Lourdes, et ce autres lieux de même facture, » comme il dit ; car ils lui enlèvent du monde. Quoiqu'elle se perde un peu dans les dédales de Torthographe et de la grammaire, sa science s'étonne, chaque jour davantage, de l'ignorance de ces pauvres chrétiens, qui croient encore à l'Ancien et au Nouveau Testament, alors qu'il est si simple d'avoir le concours « des esprits au fluide blanc ». Ce n'est pas moi qui guéris, ce sont les esprits, déclare volontiers le zouave. Depuis plus de trente ans, il a conscience de ses pouvoirs. Tout d'abord il guérissait, ne s'en doutant guère, comme M. Jourdain faisait de la prose. C'est au camp de Chàlons en 1866, qu'il se révéla.

Tandis que nous nous promenions, à travers les allées, le zouave s'arrêta, ouvrit ses bras, levés comme pour étreindre des multitudes : « Il en vint plus de dix mille, monsieur! c'est quand j'entrai dans la musique des zouaves de la garde, que les esprits « se sont mis avec moi ». Voilà pourquoi j'ai toujours gardé quelque chose de ce costume. »

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