‹ Le miracle moderneChapitre 43 sur 171 · M*"® DE GIRARDIN ET LÉOPOLDINE HUGO · texte numérisé non relu

M*"® DE GIRARDIN ET LÉOPOLDINE HUGO

Lorsque M™* de Girardin, à la fin de sa vie apôtre du spiritisme, parla de table à Victor Hugo, celui-ci n'y accorda aucune importance. Il refusa même d'assister aux essais proposés et qui lui semblaient puérils.

Elle était arrivée à Jersey le mardi 6 septembre 1853.

Tout d'abord quelques essais infructueux.

La table carrée contrariait le fluide (?). Le lendemain, une petite table, ronde pourtant, achetée dans un magasin de jouets d'enfant, ne voulut pas bouger davantage. M°*® de Girardin répliqua : « Les esprits ne sont pas des chevaux de fiacre qui attendent le bon plaisir du client. Ils sont libres et ne viennent qu'à leur heure. » Seulement à l'avant-veille de son départ, le petit meuble s'anima. Les réponses étaient brèves, — un mot ou deux à peine, — et les expérimentateurs maladroits; car M*"® de Girardin intervenait le moins possible, de façon à ne pas avoir Tair de suggérer les réponses : « Devine le mot que je pense? » dit Vacquerie à la table. La table devina. Vacquerie insista : « Traduis, maintenant, le mot qui est dans ma tête? » La table répondit : « Tu veux dire : Souffrance. » L'interrogateur pensait : Amour.

Jusqu^ci, le hasard aurait pu avoir tout fait. Mais la séance allait se corser bientôt. On n'avait pas encore demandé qui était là. Le meuble finit par s'impatienter, s'agita comme une personne nerveuse ayant quelque chose de délicat à révéler : « Qui es-tu? » demanda-t-on. La table épela : « Léopoldine. »

Et c'était le nom de la fille que Victor Hugo venait de perdre.

Hugo, cette fois, s'émut.

Moment d'angoisse et d'espoir inexprimables.

On eût dit que la présence de la jeune fille invisible habitait la chambre. M""® Hugo- pleurait. Charles questionna sa sœur. Elle répondit ce qu'il lui fut permis de répondre. Ce n'était plus de la curiosité, mais de l'anxiété. « Etait-elle heureuse? Les aimait-elle encore? En quel lieu vivait-elle? » La nuit fut vite passée.

Léopoldine inaugurales révélations des « esprits » à Jersey, et fut leur annonciatrice. Il en vint de tous les caractères, de tous les pays, de tous les siècles ; et même des personnages fabuleux, comme la « Dame blanche » de l'île. Pendant le jour accouraient des « idées » ; pendant la nuit, des « morts x> .

Ainsi, à de certaines pages, nous avons des réponses de raIdée»,du<cDrame», du «Roman», de la «Poésie» ou encore de la « Mort ». Puis, quelques heures plus tard, fidèles à la tradition et aux croyances des poètes qui nous montrent Tessaim frileux des ombres choisissant, pour apparaître, le recueillement de la nuit, les philosophes, les poètes tragiques, comiques ou lyriques, les criminels, les héros, les politiciens, et encore les animaux illustres, comme le Lion d'Androclès, la Colombe de TArche, ou FAnesse de Balaam, envahissent la table hospitalière de Victor Hugo. Quelquefois, pour se manifester, ils n'attendent pas qu'on les ques* tienne. Il semble qu'ils aient plané tout-à-rheure autour des conversations, pendant le dîner, par exemple ; car Marine-Terrace était hanté par eux, même quand on ne les évoquait pas... et ils résolvent spontanément les problèmes discutés pendant la journée».

* Ce phénomène d'incubation plaide moins en faveur de rauthenticité des « esprits » que pour une manœuvre loyale d'ailleurs de Tinconscient chez les adeptes. Ainsi les écrivains savent par expérience que lorsqu'ils ont conversé, au préalable, de leur projet littéraire, Finspiration se formule ensuite plus aisément, plus nettement... Quelqu'un semble avoir écouté en eux, ou plutôt leur subconscient a de la sorte préparé Péclosion consciente de l'œuvre.

a ESPRITS » ET MÉDIUMS lit

LES TABLES DE JERSEY, SANS QUE VICTOR HUGO LES TOUCHE, ADOPTENT LE STYLE SPÉCIAL A CE GÉNIE

Les poètes s'expriment en vers, les autres en prose. Dans que] style, dans quelle langue ? Dans le style et dans la langue de Victor-Hugo, avec toute la grandiloquence romantique. Cependant, notez-le bien, Hugo n'est jamais à la table. J*ai dit « jamais ». Même, il n'est pas toujours dans la chambre. Ce n'est donc pas lui qui agit sur le <c phénomène », directement, physiquement du moins. Quand il assiste aux séances, il se contente de reproduire passivement et à leur suite les lettres qu'indique le meuble. L'inspiration, l'initiative reviennent bien à la table, dont Hugo consent, quand il est là, à n'être que le secrétaire machinal. Ces réponses du trépier moderne sont si indépendantes que Hugo les désapprouve parfois, ou ne les comprend pas, ou discute avec elles. Il ne s'assied jamais à la table, ne collabore donc point par le contact des mains; il ne fait point partie des évocateurs effectifs.

Mais d'où vient alors dans les dictées médiumnimiques, cette imitation ou, plutôt, cette imprégnation des tournures et de certaines idées chères à Hugo? Nous tenterons de l'expliquer sommaire-

ment tout à Theure. Pour le moment racontons les faits.

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