LE PRINCIPAL MÉDIUM EST CHARLES HUGO
Qui était assis à la table ? Les exilés et les visiteurs des exilés, surtout le général Le Flô, Téleki, Charles Hugo, Vacquerie et M"' Hugo. Charles semble le principal médium. Il sait que ce privilège lui est échu. Très intelligent, mais un peu indolent, il se plaint parfois de lassitude... il est onze heures du soir, il a fait des armes toute la journée... il voudrait bien se coucher. Mais la table proteste, le réprimande, prétend continuer. Charles se résigne, en bon garçon, qui ne veut contrarier personne, même un « esprit ».
Charles pourrait donc être l'inspirateur volontaire de ces prétendues missives d'outre-tombe ?
Nous discutâmes cette objection avec M. Paul Heurice. Il me répondit :
« Pour cela, nous devrions supposer une ruse continuelle et préconçue, puis un travail de préparation considérable dont ce jeune homme nonchalant ne saurait guère être soupçonné.
Quand un sceptique lui demandait si les vers dictés par la table n'étaient pas tout simplement de lui, il répliquait en riant, qu'en ce cas, il les eût très volontiers signés. » Ces poèmes en effet sont souvent très remarquables.
t ESmiTS 1 ET MEDimS US
U!! c ESniT « S^CXPHDIE DANS UNE ULNGCE IGNOR&E
DU MèDim
Ceux qui doutaient encore furent bientôt décontenancés par l'éTénement suivant» qui dérouta les incrédules.
Un soir, un jeune Anglais, qui fréquentait la maison, appela lord Byron ; celui-ci refusa de parler firançais. Charles, ne sachant pas un mot d'anglais, fit robserration qu'il lui serait bien difficile de suivre les lettres. Alors, Walter Scott se présenta et, comme pour jouer un tour au médium, répondit ce qui suit :
Yex not the bard, his lyre is broken, His last song sang, his last word spoken.
« Qu'est-ce que cela ? Je n'y comprends rien », dit le médium.
Le jeune Anglais expliqua :
«( Ne tourmentez pas le barde, sa lyre est brisée, son dernier poème chanté, sa dernière parole dite. »
Le prodige était accompli ; la table avait parlé une langue inconnue du médium...
Gomme les hôtes de « Marine Terrace » ignoraient les lois de la suggestion mentale encore bien obscures aujourd'hui, ils devaient inférer de ce fait assez extraordinaire, l'existence etTin-
tervention d'une intelligence individuelle, extérieure à eux et invisible. Nous croyons aujourd'hui plus simplement que le cerveau de Charles, le médium, a pu puis«r sans le savoir, dans la mémoire du commensal britannique. Et oelui^i, ne s'en doutant pas non plus, put collaborer à la réponse attribuée à Waiter Scott.
HUGO AUX PRISES AVEC l'INVISIBLE
Les poètes morts demandaient à être interrogés «n vers par les poètes vivants. Hi^o, qui n'avait encore écrit que les premiers livres des GontemplationSj se donna la peine, comme Vacquerie,de rédiger en vers les questions qu'il voulait poser à ses étranges partenaires. Elles ont été consignées, inédites, à côté des répliques du mystère. Cette confrontation est émouvante. Parfois la pensée qui vient de la table dépasse ou semble dépasser la puissance cérébrale des interrogateurs. Particulièrement, lorsque Tentité manifestée signe : « L'Ombre du Sépulcre ». Celle-ci, c'est souvent de l'Hugo encore, mais alors de THugo concentré, porté à la JV''" puissance, un peu aussi de l'Hugo « futur » ; car le poète, dans la seconde partie des Contemplations^ écrite dix ans après la première, profita de ces leçons.
« L'Ombre du Sépulcre », — à lire avec attea-
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tion ses oracles, dont la fameuse « Bouche d'Ombre » ne sera que l'écho, — apparaît une conscience supérieure à l'âme ordinaire du poète, et qui le malmène et le provoque, et finit par le réduire à l'aveu de son impuissance. Les dernières pages de ces cahiers sont remplies de cette lutte étrange, duel gigantesque entre un nouveau Jacob et cet ange-esprit. Cette fois, Jacob est vaincu, mais non sans protester. . .
Hugo quitte la place, presque irrité, presque ébloui. Il a perdu la partie. L'Ombre du Sépulcre l'écrase et l'épouvante ; mais la défaite du poète n'implique pas une admiration illimitée. Avant de partir, de monter à sa chambre pour la détente du sommeil, il inscrit, en réponse, sur la marge du cahier : « A l'Ombre du Sépulcre : Vous êtes énorme^ mais Dieu seul est immense ». Cette riposte en s'enfuyant est la flèche d'un grand Parlhe ! ^ Elle critique ces « communications » ,
' « Le plus singulier c'est que le poète acceptait que La Bouche d Ombre (c'est par erreur que M. Jules Claretie donne à r d Ombre du Sépulcre » cette appellation de Bouche d Ombre empruntée aux Contemplations et non aux cahiers de Jersey) répondit à ses vers, répliquât à ses poèmes, pré* tendit compléter ses Œuvres complètes. Deux jeunes gens, qui ont dépouillé avec soin les manuscrits de Victor Hugo, à la Bibliothèque nationale, MM. Paul et Victor Glachant, viennent de publier une note ajoutée par Hugo en marge de sa belle pièce de La Légende des Siècles, «Au Lion d'Androclèsl »...
« Sur le maarascritmèine de cette pièce, Victor Hugo*traoe-à l'encre rouge, de sa belle écriture magistrale, cette Bote
souvent beaucoup plus emphatiques et fascinantes que logiques et profondes.
DES VERS FRANÇAIS d'eSCHYLE AU XIX® SIÈCLE
Donnons un échantillon de la littérature médiumnimique. Elle est, la plupart du temps, sauf ici, confuse ou plate ou ordurière*. Dans les livres d'AUan Kardec et des autres compilateurs d*une littérature soi-disant inspirée par les morts, elle se manifeste des plus médiocres. Je ne connais de supportables en ce genre que le livre d'Eugène Nus, Choses de Fautre monde^ et un opuscule que Camille Flammarion fit paraître autrefois et où le fameux Galilée parlait en compagnie de maintes célébrités défuntes. A
stupéfiante : « On trouvera dans les volumes dictés à mon fils Charles par la table une réponse du lion d'Androclès à cette pièce. Je mentionne ce fait ici en marge. Simple constatation d'un phénomène étrange auquel j'ai assisté plusieurs fois. »
« C'est, à son avis, le phénomène du trépied antique. Une table à trois pieds dicte des vers par des frappements. Victor Hugo croit à la réponse du lion transmise par la table. Il y croit, mais — chose curieuse — il n'admet pas que les vers de la table puissent cependant figurer dans ses œuvres à lui, être imprimés parmi les siens.
a II va sans dire, écrit Hugo, que jamais je n'ai mêlé à mes vers un seul de ces vers venus du mystère, ni à mes idées une seule de ces idées ; je les ai toujours religieusement laissés à l'Inconnu, qui en est l'unique auteur ».
J. Glàretib (Journal du 26 juillet 98).
* Certaines pages, rares d'ailleurs, des cahiers de Jersey renferment quelques grossières vivacités, échappées à ces prétendus esprits.
Jersey, les et esprits » sont souvent sublimes. Les « esprits » ressembleraient-ils tellement aux hommes qu'ils subiraient, à leur exemple, Tinfluence du milieu ? PourFinstant, voici une réponse d'Eschyle, oui d'Eschyle, si j'en crois le procès-
verbal. Ecoutez comment le poète antique du Destin s'explique en vers français...
Non, rhomme ne sera jamais libre sur terre ; C'est le triste captif du bien, du mal, du beau. Il ne peut devenir, c'est la loi du mystère, Libre qu'en devenant prisonnier du tombeau.
Fatalité, lion dont Tâme est dévorée, J'ai voulu te dompter d'un bras cyclopéen.
J'ai voulu sur mon dos porter la peau tigrée, Il me plaisait qu'on dit : Eschyle néméen.
Je n'ai pas réussi ; la bête fauve humaine Déchire encor nos chairs de son ongle éternel. Le cœur de l'homme est plein encor de cris de haine. Cette fosse aux lions n'a pas de Daniel.
Après moi vint Shakspeare ; il vit les trois sorcières, Némée, arriver du fond de ta forêt.
Et jeter dans nos cœurs, ces bouillantes chaudières. Les philtres monstrueux de l'immense secret.
Il vint dans ce grand bois, la limite du monde. Après moi, le dompteur, il vint lui, le chasseur. Et comme il regardait dans son âme profonde, Macbeth cria : « Fuyons », et Hamlet dit : « J'ai peur ».
Il se sauva. Molière, alors sur la lisière.
Parut et dit : « Voyez si mon âme faiblit.
Commandeur, viens souper ! » Mais, au festin de Pierre Molière trembla tant, que don Juan pâlit.
i!i8 LE MIRACLE MODERNE
Mais (pie ce soit le spectre ou la sorcière ou Tombre, C'est toujours toi, lion, et ta griffe de fer. Tu remplis tellement la grande forêt sombre, Que Dante te rencontre en entrant dans Tenfer.
Tu n'es dompté qu'à l'heure où la Mort, belluaire, T'arrache de la dent Tâme humaine en lambeau, Te prend, dans ta forêt profonde et séculaire, Et te montre du doigt ta cage, le tombeau !
La beauté de ces vers est indéniable. Elle a frappé M. Sully Prud'homnife. Je les ai cités de préférence à d'autres, non pas qu'ils fussent les plus éclatants de génie; mais parce qu'ils sont le mieux composés.
Les (c esprits de Jersey » ont en effet beaucoup de qualités ; mais ils ne savent pas se limiter et ils procèdent par accumulation. Il est difficile d'extraire un passage assez bref , qui « se tienne », pour parler l'argot de notre métier littéraire. Ils sont en ceci fidèles à l'esthétique orientale, qui s'éploie indéfiniment, tandis que l'Occident aime à se condenser.
Quant à l'Eschyle de Jersey, il manque décidément trop de passeport, il n'a qu'une très lointaine parenté avecl'Eschyle d' Athènes et d'Eteusis.
D^abord, il est, comme ses autres confrères de l'ombre, étrangement au courant de ses successeurs» Shakespeare, Dante, Molière, etc. De plus,, il est devenu en vers français le disciple de eeluiqiiï'il
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visite. Non seulenoent il marqueté même rythme, mais encore, amoureux d'antithôses et d'épithè-^ tes substantives, il accole les mots : « la mort b^uaire », « ta cage le tombeau », système essentiellement hugolesque. N'oublions pas les inspi« rations bibliques : « Cette fosse aux lions n'a pas de Daniel », et cette contorsion « Eschyle né« méen », d'effet littéraire assez vif, mais peu d'ac^ cord avec la simplicité austère du chantre de Prométhée. Quant à la philosophie du poème, elle ne saurait être d'Eschylei, à moins que celuici n'ait beaucoup changé depuis le tombeau.
Eschyle croyait à TAnanké aveugle, se perpétuant dans la race, ne pardonnant pas au fils les fautes du père, alors que le père lui-même était persécuté dans les enfers. L'idée de la libération par la mort date du christianisme. Il n'y a pas de doute ; même à n'examiner que les idées et le style, la « table » ne nous offre qu'un magnifique simulacre du véritable Eschyle. On reconnaît la manière d'un disciple de Hugo, de son fils, de Gharleslui-mème, involontaire impro** visateur.
UNE LE(;ON DE « l'oMBRE DU SÉPULCRE »