‹ Le miracle moderneChapitre 50 sur 171 · AVEC HUGO · texte numérisé non relu

AVEC HUGO

Puisque la première solution (la fraude) ne «aurait être admise, passons à une autre hypothèse : les âmes des morts.

<c ESPRITS D ET MÉDItlMS 127

Les assistants des séances et les habitués de Marin e-Terrace coBcltiaient en ce sens ; flngo ini-même. Dans les procès verbaux, il parle aux esprits comme à des entités personnelles; et il ne leur ménage pas la déférence et la cordialité. Yacquerie discute avec eux àprement ; VAmesse de Baiaam et la Crkiqne trottTent en lui un contradicteur acharné. Bien des années après, l'auteur de Tragaldabas sembla, malgré les hésitations dont je parlais au début de ce chapitre, croire encore à la communication des grandes Ames par le moyen des tables.

... Je sais, dit-il, tout le respect qu'on doità Topinion du Paris actuel, de ce Paris si se^sé, si pratique et si positif qui ne croit, lui, qu'au maillot des danseuses et au carnet des agents de change ; mais son haussement d'épaules ne me ferait pas baisser la voix.

Je suis heureux d'avoir à lui dire, quant à l'existence de ce qu'on appelle les esprits : je n'en doute pas ; je n'ai jamais eu cette fatuité de race qui décrète que l'échelle des êtres s'arrête à l'homme, je suis persuadé que nous avons au moins autant d'échelons sur le front que sous les pieds, et je crois aussi fermement aux esprits qu'aux onagres. Leur existence admise, leur intervention n'est plus qu'un détail ; pourquoi ne pourraient-ils pas communiquer avec l'homme par un moyen quelconque, et pourquoi ce moyen ne serait-il pas une table ? Des êtres immatériels ne peuvent faire mouvoir la matière ; mais

qui VOUS dit que ce soient des êtres immatériels ? Ils peuvent avoir un corps aussi, plus subtil que le nôtre et insaisissable au regard, comme la lumière l'est à notre toucher. Il est vraisemblable qu'entre l'état humain et l'état immatériel, s'il existe, il y a des transitions. Le mort succède au vivant comme l'homme à l'animal. L'animal est un homme avec moins d'âme, l'homme est un animal en équilibre, le mort est un homme avec moins de matière, mais il lui en reste ; je n'ai donc pas d'objection raisonnée contre la réalité du phénomène des tables.

Vacquerie formulait ainsi très clairement, et même avec certains bonheurs d^expression, la doctrine du « périsprit » ou du « corps astral ». Ce «fluide », intermédiaire entre l'esprit, dont il a certaines qualités et la chair, dont il possède quelques attributions, servirait de transmetteur entre l'au-delà et ce monde. Platon l'appelait le «char subtil de l'âme », et Fourier « le corps aromal ». Mais de ce que l'explication ait un cachet de vraisemblance, il ne s'ensuit pas que ce soit la meilleure et la seule, surtout en le cas présent. La science ne connaît pas le « corps astral » et surtout l'intelligence consciente sans le substratum du système nerveux.

CRITIQUE DE l'hYPOTUÈSE SPIRITE

L'examen sérieux des livrets exclut toute intervention de « désincarnés ». Aucune preuve

d'identité n'est fournie. Pour un observateur strict, qui sait ne pas être dupe de mirages sentimentaux, il n'est pas jusqu'au fantôme de « Léopoldine » qui ne puisse être un simple reûet de la pensée de sa mère. Ces inconnus n'enseignent rien que les exilés ou les visiteurs de Jersey ne sachent ou ne puissent savoir et inventer. Aucun document positif ; de l'imagination à revendre. Style, langue, manière dépenser, opinion politique ou sociale, haines, amours, héros et animaux de l'antiquité, familiers aux travaux et aux conversations d'Hugo, de Charles, de Vacquerie, types légendaires, personnes vivantes encore, idées abstraites (le Drame, le Roman, la Critique) accourant à la table comme des individus, tout témoigne que nous avons affaire au dédoublement psychique des évocateurs. L'hypothèse d'une intervention de l'audelà, loin d'être nécessaire, serait au contraire peu d'accord avec l'évolution et le caractère du « phénomène ».

Je ne crois pas qu'Eschyle, Shakespeare, Luther, Molière, Cervantes, etc. soient descendus à Jersey; et je ne suppose pas que le Lion d'Androclès soit devenu dans l'au-delà ce harangueur. Une sorte d^esprit collectif prend des noms ditTérents, selon les réponses qu'il va faire, et signe d'après ce qu'il a dit. Aucune entité n'est d'ailleurs

solidement définie ; elle reste flottante comme le fantôme, douteuse comme le crépuscule.

Non ; une personnalité conditionnée par un siècle, une race, un milieu, son tempérament propre, ne s'exprimera pas ainsi ; ou bien elle est retournée à Tlmpersonnel, là où il n'y a plus d'individualité, plus de nom, plus de forme, — rien que des courants d'idées.

Nous en venons donc, poussés par les faits eux-mêmes, à une autre supposition, la troisième et la plus probable pour l'instant.

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