PARLER
Eugène Nus, intelligence à la fois ironique et grave, a relaté dans un livre S qui est à mes yeux un document plus précieux qu'on ne pense, les séances du groupe phalanstérien, rue de Beaune, à Paris. Certes, les réponses des tables n'ont pas l'envergure des vaticinations de Jersey ; néanmoins elles correspondent à une moyenne d'intelligence fort respectable.
Cette fois, c'est le tour d'esprit et la pensée de Fourier. Le guéridon est surtout philosophe
* Choses de V Au ire Monde.
et très peu spiritualiste. II considère la mort comme la cessation de Tindividualité, la désagrégation de ses éléments, le retour à la vie universelle ; ce qui est assez original pour des élucubrations spirites et nous change des signatures pompeuses de Marine Terrace.
Un musicien faisait partie de la petite assemblée; la table dicte des mélodies inspirées, du plain-chant,et qu'elle consacre à telle planète ou à telle autre. Elle obéit ainsi au goût d'une époque où l'astronomie par les immensités physiques qu'elle ouvrait à l'imagination, semblait la sœur jumelle du spiritisme qui prétendait élargir de son côté l'horizon des âmes. Alors Camille Flammarion écrivait médiumnimiquement , cette Genèse qu'il signait Galilée et que publiait AUan Kardec. Victorien Sardou burinait les demeures des grands hommes dans les planètes et en attribuait tout l'honneur à Bernard Palissy ou à Mozart.
Une tendance au tour de force mental se décèle rue de Beaune : définitions que l' a esprit » s*étudie à formuler en douze mots, chants stel- /aires écrits avec trente-deux notes. Il s'y glisse même de l'anagramme et du rébus. A Marseille un groupe assez semblable réunissait des évocateurs positivistes ; les révélations obtenues étant apostillées du simple prénom de Jean. C'était
en quelque sorte une réaction contre l'abus des signatures illustres, qui jouent à recommander, en ce genre de littérature spontanée, les élucubrations les plus vulgaires.
D'autre part, le comte de Gasparin n'obtenait, lui, selon ses propres croyances, que de pures manifestations physiques ^
AUCUNE VÉRITÉ OBJECTIVE n'a ÉTÉ RÉVÉLÉE PAR LES (C ESPRITS »
En somme à examiner de près les faits, les évoqués se modèlent incontestablement sur les évocateurs. Nous avons déjà vérifié cette loi pour les voyantes. Jamais par exemple nous ne trouvons dans les affirmations des prétendus esprits, un document nouveau, une de ces trouvailles qu'un instrument scientifique, le microscope ou le télescope, peut nous apporter. M. Camille Flammarion, comme médium de F « esprit» Galilée, n'était pas mieux renseigné que les astronomes de son temps, à qui Galilée ne se confiait pas. Sous la signature de ce savant posthume, il nous apprend que Jupiter a quatre satellites et Saturne huit ; or aujourd'hui nous savons, et M. Camille Flammarion mieux que personne, que Jupiter en a cinq et Saturne neuf. Pourtant une intelligence,
* Des tables tournantes, du Surnaturel en général et des esprits parle G^« Agénor de Gasparin (Paris, Dentu 1854).
dégagée des conditions terrestres, serait susceptible de s'édifier sur le monde céleste par des promenades à travers l'espace et devrait recueillir un plus authentique témoignage. Si elle ne le fait pas, c'est qu'au lieu d'avoir affaire à un « esprit » comme le conçoivent les spirites, nous nous trouvons face à face avec une personnalité de rêve, un simple fantôme de notre imagination. L^auteur à'Uranie a été le premier à tirer de sa propre expérience, nettement et courageusement, de semblables conclusions.
Oui, tenons-le pour acquis, une vérité nouvelle objective ne saurait nous être découverte que par un effort personnel en contact avec la nature extérieure; c'est-à-dire grâce à des instruments perfectionnés et à une étude qui déborde de nous-même. Le télescope et le microscope nous apprendront et nous ont appris sur l'univers ce que les replis de notre subconscience ne pourraient jamais à eux seuls découvrir. Les aperceptions des médiums les mieux inspirés, et j'entends par là même les voyants et les prophètes, ne peuvent nous fournir que des spéculations du cerveau, ainsi d'ailleurs que les savants et les philosophes de la vieille école.
L'arsenal des laboratoires, l'induction, Texpérimentation, ^observation externes dépassent ici les capacités de la plus subtile intuition.
S58 LE MIRACLE MODERNK
Cependant, grâce àlacollaboration d'un groupe et à Texcitation spéciale de leur mentalité, les médiums, ces explorateurs deTâme, peuvent nous entraîner à des hypothèses plus ingénieuses et à des aperçus imprévus. Us sont aptes à trouver des combinaisons, auxquelles notre conscience normsde ou supraliminale n'aurait sans doute pas songé. Pourtant, je le répète, il faut renoncer à espérer d'eux un document objectif nouveau et ne leur demander que des « illuminations », — j'emploie exprès ce terme , jusqu'ici trop mystique, mais qui indique bien qu'il s'agit de lueurs intellectuelles plus ou moins hautes et intermittentes, — non pas d'une connaissance méthodique, établie sur des faits nouveaux.