‹ Le Mireour du mondeChapitre 3 sur 16 · ET DES BRANCHES QUI EN NAISSENT. ET CHAS- OIN LES DOIT SAVOIR · texte numérisé non relu

ET DES BRANCHES QUI EN NAISSENT. ET CHAS- OIN LES DOIT SAVOIR

sjg"i "c donoe que aime, ne proit que désire. Joie, ■Slééche et bonne vie voudrait chascun avoir, et le désire. Et nul ne veut la mauvaise vie laissier. Nul n'est ^ fol qui ne donast volenUers mauvaise robe pour bone; et toutes autres choses dourrait-on volentiers , le mauvak pour le bon, et un mauvais cuer pour un bon , et ane mauvaise ame pour une bonne. Et pour coi ne doncz

vous une mauvaise amour pour une bonne? Fol ! dil le sage ; que t'a meffait ton àme ! Pour quoi la hes tu si cruelméni? Qu*est-il en ton hostd que tu ne voussisses avoir bon ^ se n'est une femme, ne enfans, ne cote, ne chemise non noir, ne chances , ne chauçons? Et pour coi ne veus tu ainsi avoir bone amour et bone vie? Ta ne prises nient plus ton àme que un mastin, en regart de tes euvres.

La bonne amour fait bon le cuer ; la bone vie fait bone rame. Pour che, te di, et te loe, et te pri, que se tu veus à bien venir, et avoir paix et joie , et lééche en che siècle et en l'autre, si pren au comenchement bien garde à cui tu donc l'amour de ton cuer. Quer chest le plus bd trésor que tu aies. Qui ton amour a, il a ton cuer; el qui ton cuer a, il a quenques tu as. Si comme on seul dire : << qui le vilain a, il a la proie n Pour che, demande Dieu ton amour.

L'amour si est comme la rachine de l'arbre; et si, comme Dieu dit en l'Evangile : de bon arbre, bon fruit ; aussi , de mal arbre , mal fruit. Ainsi de bonne amour, bonne vie, et de mauvaise amour, mauvaise vie. Pour che dist bien St Augustin c< que vertu est amour bien ordenée. » .

L'une amour est charité, qui est rachine de touz biens. L'autre, convoitise, qui est rachine de touz maus,' L'une aemplist le chiel où sont les esleus, l'autre aemplist enfer où n'a amour ne ordenanche.

De.chesdeux rachines naissent deux arbres, dont U

un e$( dit arbre de vie, pour ohe que sou fruit donne

vie , et la garde sans mourir. L'autre si est appelé artire

de mort, pour che que son fruit donne mort qui ne puet

mourir. Ce nous monstre bi^i Adam et Eve qui des

arbres ne voudrent gouster^ ains mangièrent de l'arbre

deffendu, et mourir les convint, et leurs hoirs après eux.

De ches deux aiiires te veutje monstrer, à l'aide de

IMeu , les grans branches et les getons, et la nature et la

v^-ta des deux arbres et des fruits , pour che que tu

eslises le bon, et le mauvais fiiies et bées ; et c'est la

première lechon qu'il conviait scavoir, qui dieste clergie

veut afNrendre : chest à savoir son cuer garder, et joie

avoir et bonne vie mener.

Quer le oommenchement de vraie joie et de bonne vie, est pais de cuer» si comme je t'ai devant dit, et seurté de consciaice. Et tu ses bira que un grant Roy, qui veut que ses royaumes soit bien gardés, et en pais et en joie, à trois choses penser li convient : premièrement, à ses anemis desconfire et mestre sous pié, les mauvaises lois de sa terre abatre , et après, affirmer ses chastiaux et bien garnir ; après, faire droict , et taiir drdcture.

Hé ! certes, grand Royaume garde qui son cuer garde, qui est plus grant que Umt le monde ; et grant Roy est qui bien le sait garder.

Nos anemis sont les pédùés ; les mauvaises loys , si comme dist St Pol , sont les vices du cuer ei du cors* Nos forterèches sont les vertus. Les garnisons de chest chastel sont les bones euvres. Qui veut vivre hautement

comme Roy, primes li convient les péchiés destruire, les vices du cuer abattre, qui sont les mauvaises coustumes. Après, firmer son cuer de bones vertus, qu'il n'ayt garde de nient qui Ty puist troubler le cuer, et garnir de bones euvres. Après, tenir justice, que larrons ni maies gens n'y sourdent, et puis vivre en bone pais et en bone joie, comme fîst le sage Salemon; et ainsi a il le Règne Dieu en li, chest à dire , le commenchement de chele vie qui ^ nos maine el règne de Paradis. Et Saint Pol dist « que che n'est pas boire ne mengier , mais justice et pais et joie en Saint Esperit » . C'est à dire : justement vivre, et en béle pais et joie en Saint Esperit, nenne qui viègne du monde ne de la char. Quer qui pris est a pais , pour che que le monde veut et que sa char requiert , c'est laide pais et doloreuse joie. Aussi comme il est de cheli qui pour che a pais que il s'est rendu à ses anemis. Mais de belle victoire vient belle pais. Or comment vaincra ses anemis , qui ne les connaist? Pèrilleusement va en batalle, qui ne connoist ses adversaires. Premièrement doit ses anemis conoistre , et puis , mestre poine à eux destruire. Et qui veut faire un bel verpé en un lieu plain d'orties, premièrement li convient les mauvaises herbes oster, et les mauvaises rachines estirper, puis les bones entes planter. Cuer bien afaitié est comme délicieux vergié. Mais le cuer du pécheur, si comme dist Salemon, est aussi comme une gaste vigne , et un champ désert plain d'orties et de ronches.

|A mâle ractûne, si comme je Vay dit, esl amour kdde et désordenée. Geste rachine gète phis de branches de péchié que on ne pourrait nombrer. Quer maie herbe croist volentiers. Ce sont les tisons du feu d'enfer, quant Qs sont mortiex > ou de peurgatoire quand ils sont véoiaux. Dont il avient que Tarbre de péchié a plus de geions que 11 arbre de vertu ; quer, en plus de manières on puet forvoyer que droit aler, et mestraire, que à droit traire. Les sept branches prindpaux qui de la maie rachme naissent, chest les sq>t vices principaux ou capitaux, desquels issent ^ tous les péchiés que on fait.

Le premier vice est ORGUEL, et les autres sont ESTIE, PAREGHE, IRE, LUXURE, AVARIGE et GU)UTERNIE. Toutes ches branches issent d*amour désordenée, et de mauvais désir. Li orguelleux désordenéement désirent li autéche. Li envieux, autri damage. Li yreux , qui fel sont , désirent d*autri venjanche. Li parêcheux, repos etoyseuse. Li avers, avoir. Li luxurieux, délice de rains. Li glous, délit de gueule.

Quant chest amour est si grant , et chest désir est si grant et si ardant qu*il passe Tamour de Dieu , et fait U^passer les commandemens de Dieu, adont est-il apelé pédiié mortel. Quer il tue Tâme, et li toit * sa vie, che est Dieu , qui est la vie de Tame , aussi comme Tâme qui est la vie du cors.

* Issent; issir, sortir.

' ToU; totttr, enlever.

Péehié nMNrlel esl guerre mortel; el qui le fait , il a guerre mortel eoutre Dieu «nprise. Et pour che , est-il apelé mortel.

Ches sept désirs, et ehes sqit mamè»^ d'amours sont pour ehe désordeiées, que li homs aime ehe que il ne devrait mie aimer plus que ehw cpie il devrait aimer.

91e (Drguel, et hte aatxtB.

[RGUEL fut le premier péehié qui onques fiist, et pour [ehe, est-che le comenchementde tous péchiés; quer orgud si brisa premièrement compagnie et ordre, quant Lucifer li angie , pour sa grant biauté et pour son grant sens, volt estre dessus les autres angles ; et il fu Déable, et toute sa compaignie.

Encor li ressemblent li orguelleux qui compaignie et ordre deffont et brisent , quant il veulent estre dessus les autres, et plus estre loés et prisiés que les autres qui mîex valent. Dont li orguelleux et li envieus aiment che que il ne doivent point aimer, et désirent che que il ne devrait mie désirer, chest à dire, mal ou abaissement de leurs proismes.

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i parecheos aiment poi ^ che que il devrait molt amer, chesi Dieu, pour qui il ne veut faire ou poi , ou oieQt : DIEU à oui il devrait servir de tout son euer et de tout son povoir, et amer de toute sa vertu.

li aver, et li lécheur, et li glout de gueule, et li lédieor de eors ont amour désordenée; quer il aiment trop che que il devrait pm aimer, chest le délit de char et les biens temporeus.

Mais, quant ches désirs et ches amours ne sont mie â grans que ils passent l'amour de Dieu , si comme il avioit quant on quiert son preu ou son délit, ou honeur au monde» mais ne mie si ardaument que on veuille les commandemens Dieu tarespasser; che apèlons-nous péefaié vénial, chest-à dire péchié perdounable. Quer pour tex ' pèchiés , on n*est mie dampné , se la mauvaise amour ne monte plus haut. Mais il seront molt chier comptés ou en chest siècle , ou en Tautre. Et pour nos chasti^ et retraire de ches pédnés et de ches amours, nous bat Dieu, et nous envoie maladies, meschéances, et nous soustrait les biens temporeus.

Chascune de ches sept branches , quant le Deable les peut planter en cuer, croist et espant et molteplie sans mesure et sans nombre, et devient aussi comme un rousoi on un espinoi , ou comme une vigne qui est gaste,

* Poi ; peu, dans d'antres endroits Fauteur éerit poc.

* Tex, tîex, tiens, indifféremment, tels.

qui porte venin en lieu de vin. Qui veut donc sa amender et son cœur appareiller, primes 11 convient ronches, chest les péchiés, rentrenchier à la sarpe de langue de confession ; et les mauvaises rachines , et mauvaises accoutumanches » et les mauvais désiriers du tout extirper; et tantôt, le bon gardignier ihucrist y plantera bonnes entes : ce sont les bonnes vertus.

Qui ches sept branches et les getons qui en naissent, ne connaist , ja ne pourra se à droit confesser, ne son cuer parfaitement espurgier ne espuisier; ne sara de quoy il doit à Dieu merchi crier, ne de quoy il le devra merchier. Et pour che, te veuil ichest mireour monstrer, que tu ti puisse souvent mirer, et les taches de la fâche de ton cuer soutilment raviser ; et saches tes défautes amender et tes péchiés ramembrer, en remirant ta conscience ; et toi plainement confesser, et ta vie et ton cuer ordener ; et que tu soies si mirés en tous costés, que tu voies tous tes fais aussi plainement que tu verroies ta fâche en un miréour. Et pour che doit-on apeler cest livre le mireour du monde , pour che que on i mire ses péchiés. Or te pri-je pour Dieu, si chier comme tu as le salut de ton ame, que tu métes très bien ton cuer à entendre et à écouster. Et quant tu orras aucun vice ou aucun péchié dont ta pensée te repregne , connais ton meffaut, et crie à Dieu merci. Et des autres que je te montrerai, dont Dieu te garde, rent li grâces et merchis, et le loe de cuer.

€t parole b'Orgnel, m tspidai \

|A première branche de la maie racbine dont j'ai premier parlé, si est oi^el. Oi^d si est Taisnée fille an Déable. Qui ceste fille a, grant part a en l'éritage au déable. Orgad het Dieu et le guerroie de tous les biens qœ Dieu li a donnés ; et Dieu abat oi^d et het, et tous les Saii^ le béent.

0^;iid est royne des vices, et mère et nourrice ; quer ^ garde, nourrist et deffent tous les autres vices. Quer mil pëdhié n'est du tout sans orguel, ou sans irrévérence, GQ sans despit.

Oi^el destruit très-tous les biens que li homs a , et toutes les grâces, et toutes les bonnes euvres ; quer elle fait d'aumosne péchié , et de vertu vice. Et des biens Oieu, dont on devrait acquerre le chiel, elle fait aquerre l'enfer. L'esprit d'orguel est le premier qui assaut le che- ^^alier Dieu, et cheli qui derrain le laisse. Quer quant il a tons autres vices vaincus , adont l'assaut orguel de ce mdsme.

Orguel aveugle l'homme si que il ne se connaist point,

* G parole ; ici il se parle, — L'auteur écrit indifféremment : paroter, parler.

ne ne voit ; et si entièrement l'aveugle, que il monstre son orguel par tout ; et quant tout le monde le voit, il seul ne le voit ne ne connoist , quer si Tassote du tout. Quer cors et ame il met à essil, et destruit pour nient et pour mains que nient ; c'est pour le vent de vaine gloire. Orguel est le fort et le précieux vin au déable , dont il enyvre les haus hommes , et les biaux , et les sages , et les riches. Ce n'est mie vin à garchonnier» ne à maisine, ne à piétaille ^ ; mais de grands Ségneurs qu'il en yvre et conferme en leur erreur, si que ne se connaissent point, ne ja à droit ne se confesseront. Et comment ara ja vraie confession , qui son meffait ne connoist point , ne ne voit quant on li dist ? Quer che véons-nous toute jour, que une personne qui tout son avoir, et son cors, $^on povoir met en beuban * et en vaine gloire aquerre , « Je fuys li homs » fera-il du monde où il y a mains d*orguel. Et qui bien regarde à son atour, et à son bostel, [et àj es despens, il n'y voit fors vanité et beuban ; dont chest la plus périlleuse maladie des autres. Quer il est en molt grant péril à cui tout triade ' est tourné en venin. Ainsi fait doctrine et chastiement à l'orguelleux. Et plus le chastie-on et blasme, plus se deffent ; quer il dit, ou, w Je ne le fais mie pour mal » ; ou « Je ne le cuidoie mie

* Garchonnier; garçom d'hôtel. — Maisine, ménagi, train de maison. — Piétaille, valets de pié, canaille. ' Beuban; luxe.

' Triacle ; thériaque, remède.

Eure; ou, « Je ne crerrai ja que ce soit péchîé; ou, « Ce cbest mal, n'est-ce pas grant mal ; à cestui mal fussent <m tous nos maus atournés! » — . Ou il dit «Se je fais mal, encore fait celi pisy> ; ou «Ce c'est voir ^ que vous dites, dont est tout le monde perdu; » ou «Je sai bien qae je fai mal, mais ce poise moi ; mais Dieu sait bien mon cuer ! » — .

Hé las, comme chi a dur Ségneur cui il convient servir à si grant labour, et à si grant coust, et à tel guerdon, et gnerpir ' son lige Ségneur , et faire desloyauté et traison.

Geste plante d'orgud , quant elle est enrachinée en eaer molt s'espant , et gète sept getons principax dont chascun se devise en tant de portions que on ne les pourrait nombrer.

!De0 braml)e0 b'(fl)rgttel

BE premier geton est DESLOI AUTÉ ; le secont, DES- PIT; le tiers, FOURCUIDANCHE , que nos appelons arrogance ou présumption; le quart, FOLE

* Voir; vrai.

' Goerpîr ; déguerpir, abandonner.

— Zk —

BAERIE que nous appelons ambition ; le quint, VAINE GLOIRE; le six, YPOGRISIE; le septisme, MAUVAISE PAOUR.

A ces sept parties afièrent touz les péchiés qui d*orguel naissent. Et ebascune de ebes sept brancbes a molt de petits rainsiaux * .

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€a première braml)e 5'<S)rgueL

|A première brancbe d*orguel siest desloiauté, et a trois brancbes. L'une est VILENIE; Tautre est FORSÉNERIE. La tiercbe, RENOIERIE. R n'est si grant ingratitude ne si grant vilonie conune de ce pécbié. Or te veul dire un essample.

li fu un grant roy puissant , sage , large et courtois, et bon justicier. Un garcbon out ' en son bostel poure et serf. Or avint que cbil garcbon fut pris as Turs , et dampné à mort. Li roys en out pitié, et grant avoir donna

^ Rainsiaux; rameatix, embranchements^ ruisseaiix, ' Out; eut ei avait, indifféremment.

pour son rachat, et le ramena, et vesti, et franchi, et le fist chevafier d baUis dune grant terre ; et cil li jura foi et loyauté, et li créanta sus la teste à perdre '.

Or s'en va en sa baillie, et voit sa Ségnorie grande, et monte ea cn^el.

Un grant baretères s*ajoinst ' à li , qui ert ' anemi à son Ségneur, et avec li un grant fouc * et molt de forbeteors qui virent ce balli riche et monté ; si le commendiërent à lober, et atraire à leur cordèle. Ghil les croit ^ s'acompagne à eus, et' oublie quenques son Ségneur li rmi £adt , et li tourne du tout le dos. Or me dit donc, De fist^l grant vilenie? Certes oïl, et orguel, etdesloiauté, et Mie ; quer à tous les jours du siècle, il le deust amer de tout son cuer pour sa grant franchise , et honourer de tout son povoir, et redouter de tout son sens pour son grant povoir, et pour sa grant justice ; loiauté garder, et mercier de ses courtoisie^.

Plus fist encor cel musart ; quer de che que baillé U avait, et 11 convenait rendre compte, onques rien n'en ; nds ' enquerre la value des rentes , ne des terres,

* Et K eréanta... et plaça sur m tète à fonds perdu.

' S'ajoinst. — Ici , S* personne da singulier du prétérit défini ; aiears il est au présent de l'indicatif et du subjonctif. ' Ert; erat, impar&it.

• Fouc; foule.

' Neis; pas méme;.méfne.

ne des esplois, ne des issues * ; ains trémela' et gasia les biens son Segneur avec les autres barreteurs. Et ne fù^ce grant folie? Oïl voir.

Et plus grant forsenerie fist encore ; quer la terre son Ségneur lige il avoua d'autre Ségneur, et le guerroya enclore. — Et ne fu-ce grant forsenerie? Et que devraiton faire de tel ménestrel? Chest ribaut, c*est chascun de nous. Gest grant Roy, c'est Dieu tout-puissant qui me forma le cors de boe , et créa Tàme de nient, pour quoi je dévoie estre tout sien.

Quant je nasquis, je fu pris au Déable, et fui poure et serf ' au péchié, et dampné à mort. Mais 11 Roys du ciel, par sa bonté et par sa douchour, nenne par bonté qu'il eust en moy plus qu'il ne fait du payen dont il n'a cure, me racheta de son propre sanc et lava en sainct batème, et vesti de robe d'innocence, et franchi du vil servage du péchié et me fist chevalier, quant il m'aoma des grâces du Sainct Esperit ; et me fist de son hostel et de sa table, c'est de saint autel dont toutes âmes vivent.

Il mist en ma ballie cinq choses que l'Evangile apelle cinq besans : le cors pur et innocent ; l'âme clère et luisant; le monde et les choses temporeus pour moi servir; le temps pour deservir sa gloire , et sa grâce pour moi

^ Es^Xois; exploitations. Issues; exportations. ' Trémela; jouer au trémerel, sorte de jeu de ^ez. ^ Serf. L'auteur écrit autre part Sers (servus).

aidier. Ces cinq biens me balla-il pour garder et pour gaagaer ; et je li jurai et vouai , et donnai mes parrains en pièges que foi et loyauté li garderoie , et porteroie honnour eonune à mon Ségneur lige , et ameroie seur toutes choses. Et ses biens , qui en ma ballie seroient, moltq^loieroie à mon pooir , nenne seur ma teste à perdre, mais seur paine de recevoir mort perdurable.

Bien devroie amer si grant Ségnour , et honourer si grant Roy s , et redouter si grant justisier , et mercier si large bienfaiteur. Mais , que ai je fait , sitost comme je Tîng en ma ballie? (cest si-tôt comme je commenchai bien et mal à connaistre.) — . Je vos rendi le mal encoDti'e le bien, orguel contre débonnaireté, vilonie contre eourtoisie. C'est la plus grant vilonie qui soit ; quer de bat comme la bonté est plus grant , tant est la vilonie plus grande, quant on ne le connaist ou on Toublie.

Se j'avoie mes deus mains perdues, molt ameroie celi qoi les me rendroit. Comment devroie je dont amer celi qui me fist et me donna mains et pies , et cors et âme, et les autres biens que on ne pourrait esprisier. Mais un grant fouc de fourbeteurs, c'est la compagnie des jolis du inonde, m'accuellirent en mon enfance; et un maistre bareteur , un deciple de celi qui premier décheut nostre mère Eve, tantost m'esraschièrent du cuer les rachines de sainte paour, * et le geton de naturèle amour que je dévoie avoir en mon créatour. Et si y plantèrent la joliveté du monde et la folie , et me mistrent en si grant erreur que du tout me bestoumèrent, et décheurent, et

enchantèrent. Si que , quand je vi le monde si bel el si plaisant , si tournai tantost le dos à mon droit S^our, et le visaige au monde; et les eux fichai en ietre, ainsi comme bestes mues. Et si oubliai mon créatour, ne point regardai mon esfare ; quer je ne regardai, (ne que fait la beste,) ne qui me fist> ne qui j*estoie, ne où j'aloie. Ains ai vescu jusques au jour duy» que onques à INeu ne contai ne rendi grâces de ses biens ne de ses courtcusies, par mon orguel et par ma vilonie.

En cestui péchié d'orguel et de vilenie que nous ape^ Ions ingratitude, j*ai péchié plus de fois que je n*ai vescu de jours ; quer il n'est nul jour que je ne rechoie ses bontés plus de mil fois; dont je ne li rens ne gré ne grâce, ne garde ne me doins, ne que li Roys fist des veaus.

De cestui péchié d'orguel et de vilenie est tout le monde plain ; et cheus plus seur tous les autres que on apèle gentils et courtois, ce sont cil qui plus sont vilains et desloial. Quer, de tant conune ils ont plus recheu des biens nostre Ségnour, et rechoivent chascun jour, de tant le deussent-il le plus honourer et mercier et amer. A tels gens veul je ore un petit parler , pour che qu'il aprègnent à IMeu à conter et à reconnaistre ses courtoi* sies, et à amender leurs vilenies.

Or, voulez-vous aprendre courtoisie? mirez-vos en cest mireour, et véez la face de vostre cuer ; et se vos i trovez nule tacque de vilenie, pènez-vos de bien laver, ausi que vos feriez le tacque de vostre cors. Quer tel est apelé gentil sous face belle, qui est apelé carogne puant

90I1S sareu d*or; aussi comme le femier esl pourri sous aoîf Begie V N'est biauté adroit que de cuer gentil , ne vikNiie que de vilain cuer afaitié.

Vilain est qui grant bonté rechoit, et n'en deigne dire graas merds. Encore est plus vilain qui le nie et oublie ; d cdle part est trop grant, quant on le rechoit tous jours, et ne vaudraitK>n ja dr parler. Et tous jours , rent-on mal contre bien.

Dont, plaist à hautes gens , quant leur bonté est mal emploiée ; certes voh'e. Mais poi en emploient bien ; quer il le donnent as bourdeurs pour un vers de chancon, ou pour une bourde qui leur plaist, pour avoir los qu'il soit larges et courtois , pour le chaitif beuban du monde. Hais ja àe les feront ne ne dourront à cens qui les désenrent. Mais il plaist à Dieu qui est roi de courtoisie, qui tant est larges, qui a les mains tousjours estendues pour dooaer. Molt li plaist quant on reconnaist ses biens, et <m Tea rent grâces de bon cuer.

Et bien saches que se tu voulais une fois à li conter ehascon jour en oroison pieusement, et recorder, par petites parties , tous ses biens et toutes ses courtoisies, et tes maus encontre et tes vilenies ; et puis li rendisses grâces et mercis de ses biens , et puis li criasses mercis de tes péchiés; il te vaudrait mieux que porter la haire.

' Noif negîe; neige nouveUemenl tombée. Noif, nof: neuf, nouveau.

Qaer Dieu ne se dâiie mie en nos tourmens, mais en Ist bonne volonté et en la vraie amonr de caer. Or te métrai en vme comme tu dois à Diai conter, et toi confesser.

On dit : Tune bonté Vautre requi^t. Qui molt &ic pour moi, molt li doie rendre. Et 8es4u comme tu as receu de Dieu? Se tu ne le ses, ja ne saras comme tu le devras amer, ne m^tder, ne honouror. Et autre chose ne requiert de Un.

Dieu t'a fait trois manières de bontés : une commune avec tous les autres hommes ; une espédal avec tes singuliers amis ; une ^gulière pour toi seulement. Pour la première, tu li dois tant comme le monde vaut. Pour la seconde, tant comme il meisme vaut. Pour la tierce, tant comme tu vaus et tu as vallant. Quant il te fist, s*il voasist, il t'eust fait un boterd ' ou un pourcel. Il te fist à sa semblanche Ségneur du monde , hoir du deL Quer quenques tu vois à Tœil, tout est fait pour toi servir.

Pour combien quitteroies-tu le servise du soleil et de la lune et des estoiles, tu ne voirrdes goûte; tu ne pourroies vivre sans Tair une seule heure de jour. Terre, eaue, jour et nuit ne finent de toi servir. Là ou tu dors en ton lict, t*appellent-ils ce dont tu dois vivre ; de quoi tu dois autant Dieu amer, comme s*il t'avait tout cest monde donné. «Voire, fais-tu » s'il Tavait fait pour moi seul! » — Hé, faus cuer, et vice! Voudroies-tu eslre

* Boterel; uq crapaud.

— kl —

Ségneur du monde , par convenant qu'il n'y eust ame fors toi seul? Ja ne menje mie le Roy tous ses biens pour lui. Ja ne voudrait-il mie estre tout seul en France. Certes, se tu estoies ore tout seul el monde, molt ameroies ore qui te rendrait les parents et tes amis, et les beDes compagnies avec oui tu as tes déduis. Se tu dis (joe tu voudrois estre sire pour toi. Je te preuve que tu mens. Pourquoi ensieus-tu la compagnie des autres? Tu fus as earoles ' , tu vas as assemblées, as beubans, es compaignies et es toumds; tu vas en autres vilains fieus. Puisque tu fais ainsi , dont tu mens.

Se tu dis que tu voudroies avoir le monde pour toi seul, or va; aies le pour toi seul ! Tu as tous ces biens que je t'ai dit en ta baUie. Or, va, repon-toi*, soîes toot seul à tous jours ; tu ne feroies rien, tu n'en pourmes rien faire tout seul. Dont dois-tu plus ton créateur amer, pour ce qu'il t'a le monde donné , et tant d'amis et de bdles compaignies, que s'il l'eust fait seulement pour toi. Or reconnais ta ségnourie, et ta digneté, et tes ridiesses. Or ne di jamais que tu soies poure, si comme font les convoiteus et les avers à cui il ne samble que ri^ soit leur. Il sont vilain , et mal est emploie ce qu'il ont. n sont aussi come le mastin à cui on rue le morsel,

* Caroles; coraules, espèces de rondes, encore en usage dans le cuiton de Fribonrg; lat. choraule, yp^ocoXiq^ de ypf6ç et dbAvf, c'est-à-dire danse ou ronde au son de la flûte. (H.)

* Repon-toi ; retire-toi, repono.

— kk —

lagier, et deffendre, et nos péchiés perdouner, et nos âmes paistre de sa char et de son sanc. Pour laquelle bonté tu li dois autant de rechief comme il meisme vaut. Quer tant dois tu de grâces à ton ami, comme le préseni vaut que tu rechois de h. Encor h dois-tu tierce fois autant d'amour comme il meisme vaut; quer il meisme sera ton lovier en paradis, ce te pramet-il. Et se tu veus à droit cel lovier déservir, il convient que tu faces autant pour h que ce lovier vaut ; pour ce qu'il se donna à toi pour toi racheter, et encore se donne-il chascun jour pour te gouverner ; et encore se dourra-il à toi pour toi guerredonner . Par trois fois donc li dois-tu autant comme il vaut. Ce ne serait mie rendu , se tu vivoies mil ans, et chascun jour souffrisses la mort pour li. Dont seras tu molt vilain, se ce tant comme tu pues et que tu vaus, ne donnes à li.

îa tierce bonti

[R venons as biens singuliers qu'il t'a fais, pour coi tu [le dois molt amer. Si trouvons-nous trois manières de biens, savoir: corporeus, temporeus, et espéritueus.

Ta qui es frans homs» voi que t'a fait Diex. Conte à droit, et reconais les biens qu'il t'a fait sans déserte. Tant a de cens et de milliers de les toi qui les biens corporeus que tu as n'ont mie! Il sont vilain, tu es gentils. Ils sunt fiâries et malades, et tu es sain. Il sont contrait, et aveugle , et bochu , dont tu n'as ment. Les uns sont poores et mandians; les autres poures laboureurs; à ddeur vivent et à angoisse , et à grande vilté en cest siècle. Tu as esté nourri à la mamelle, sans soins et sans labeur ; et sans mésaise as eu quenques mestier est au cors, terres, rentes et ségnories. Ghascun jour tu as feste Saint Martin; pour déliter en tes cinq sens, t'a Dieu plus donné que tu ne peusses penser. Regarde comment ; ci tu verras apertement que tu as en cest siècle un petit Paradis.

Et en droit les biens espérituels, or es garde que Dieu t'a fait. Tu vois tout le monde qui est plain de mauvaistié. li un sont fol et vice; li autre, ribaut; li autre, larron; li autre si sont lécheur. De ces péchiés et de molt autres, il t'a par sa grâce gardé. Et or me di, que avoies-tu fait pour Dieu? Certes se tu veus conter à Dieu , et considérer à droit tous les biens qu'il t'a donnés, tous les péchiés qu'il t'a perdounés, tous les périls dont il t'a gardé, ton cuer te dira par droit jugemoit que tu ne ses el monde âme vivant à cui Dieu ait tant fait conune â toi. Et pour ce tu diras « Sire Dieu! "» je sui la créature mortel qui plus est tenue â toi amer, » et mercier et honourer. Mon orguel et ma vilonie je

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» reconoîB. De vos biens onques grâces je ne rendi à n droit. J*ay esté comme le pourcel qui le ^and menje, » ne point ne regarde à-mont au chenue dont il vient. » Com' plus m'aves fait de mes voloirs , et plus vos ay p mis en oubli. Je ne suis mie digne de dire la patre^ » nostre : quer je ne fny mie tel que je vous doie apeler » père, corn' cil qui sui du tout forligniés et désaeries ! »^. Qui tèle chancon souvent chanterait , molt plairait à Dieu. Et certes, molt sera chaitif qui pour ce perdra Paradis, qu'il ne veut dire grans mercis.

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