QUI E8T LA TIERCE BRANCHE DE DESLOIAVTÉ
MBiA tierce desloiauté que cest ballis fist, doDt j'ai parlé, Ses ce fiit quant il à autre Segnour reudi la terre que il avait en sa ballie, et se mit à autre Segneur. C'est le péchié de renoierie ; si comme Saiuct Pol dist : cil qui pèche mortelment fait homage au Déabte, et devient sou serf.
Encore dit-il que il est crestien, il te renie par euvre, et monstre que non est. Mais espérituellement est-il en trois manières apelé home renoie et faus crestien : Ou, pour ce que il ne croit mie ce que il doit, ausi come font les Bougres ' ; Ou, pour ce que il trespassc la foy que il
* Bougrei, Bulgares, Batgarz; Rncien peuple des bords du Danube. C'est aussi le nom de la secte venue des Vaudois, 1180. De mtine, Béçuan, Béguin» (130t() embranchement des Sptritueli (iS14). On saitquel'un des principes de ces chrétiens élaît qu'on ne doil point faire de serment.
Les Béguins fiirenl condamnés par le Concile de Vienne, 1310, et dès lors persécutés longtemps.
De Marca, dans son histoire de Béarn, rapporte celte curiense épitaphe: iCy gtstjtitx, Comlette de Bigarre, fiOe de Guy de Montfort, gui pour la Foi (sic) motirul contre les Bulgares, enAB>igeoiê. •
croit, si corne font les peijures desloiaux, les fois-mentîes ; Ou , pour ce que il croit plus que il ne doit , si corne font les devins et devines, les sorchiers et les sordiières. Tous iceus sont hors de la Foy ihucrist.
Le plus grant orguel qui soit, c*est BOUGRERIE. N'est-ce mie grant orguel, quant un vilain * ou une vielle qui ne seut onques sa patrenotre à droit, cuide plus savoir de divinité que tous les clers de Paris, et plus cuide valoir que tous les moynes de Gstiaux, et ne veut croirre que Dieu sache faire chose en terre que il ne puist en<* tendre. Dont , pour ce qu'il ne peut entendre ne voir conunent un homme entier puet estre en celé oublée que le prestre tient à VauteP, pour ce ne veut-il CToirre que'ce soit vraiement le cors Dieu. Et pour ce, est-ce drois que il ait un tel jugement come Lucifer son maitre , qui tantost s*enorguelli contre Dieu , et devint Déable , et chay et feu d'enfer. Aussi est-il drois que il soient tantost mis el feu '.
* rOatn, vileniax. Depuis le XIV^^ siècle, jusqu'au XVF^*, ce mot ne présentait rien d'inâme , quoiqu'il fût employé pour vilis; il dés^nait Tordre tu Tiers-état. 11 signifiait paysan, marchand, etc. l\ est ▼rai que vUanie désignait à la même époque une action honteuse, ime firîponnerie. Mais ce mot venait probablement de guUler, guilhmner, usités dès le XIF^* siècle pour désigner ces actes méprisables*
* Oublée que le preslre, etc. Oublée^ hostie; pâtisserie légère. On sait que la transsubstantiation ne devint article de foi qu'au Concile deUtran, 1215.
' Le blâme sévère et la terrible menace que notre auteur laisse
L'autre manière de renoier si est FÂUS TESMOI- GNAGE, ET FOY MENTIE *. L'home qui ment sa foy et se perjure à ensient, n'est mie Crestien à droit, fors aussi comme un faus deni^ entre autres d^cars.
La tierce manière est quant on croit autre chose que la foy n'enségne, come font les sorchières et ceux qui les croient, et qui croient es charmes et es contrevues* que les vieilles dient.
ici tomber de sa plume contre des chrétiens qui n^avaient d'autre tort que celui de ne pas prendre au pied de la lettre ces paroles : • ceci est mon corps, » contrastent d'une manière frappante avec Tardente charité, la profonde humilité qui brillent dans l'ensemble de cet excellent ouvrage, où les Sarrasins, les Païens sont traités avec la plus convenable équité. C'est bien toujours l'âpre et tenace préjogé de Rome contre tout ce qui, dans la ehréHefUéy n'est pas Rome. Et pourtant, à part ces lignes comminatoires, véritable tadie sur un bel ouvrage, notre auteur n'eût pas été loin de tendre la main à Jean Huss et, plus tard, aux divers héros de la vérité dont on trouve dans ce livre des traces déjà bien marquées.
* Foymentie, Jeanrsans-Terre fut cité devant la cour des pairs, par Philippe- Auguste (en 1303), pour y répondre sur l'accusation de foymenUe^ et de divers trahisons semblables à l'assassinat des officiers de la garnison d'Evreux. 11 fut condamné à mort par contumace.
* C<mlre9W$.. contreçaiUe, controwmre; imagination, rêverie, n peut aussi signifier les charmes qui provoquaient des sortes d'apparitions.
Il est curieux de voir notre auteur frapper sur les erreurs de Rome elle même, qui possède encore une riche collection d'exorcismes usités précisément à l'endroit des charmes et contreçues de ces sor* chières à oui le Déable enseigne tant de renoieries plus orribies
Le Déable se paine tos jours de la vroie foy corrompre, et de faire romme croirre poy, comme fait le bougre, ou poy comme la sorchière à cui le Deable enseigne tant de renoieries plus orribles et plus grans , aucunes fois, que n'est ce que le bougre croit.
De ceste renoierie sont coupables tous ceux et toutes odes qui font et croient ce que tex Deables enseignent, qui ont renoié la Foy Crestiane et le batesme.
Et s'il avient souvent ce qu'eles dient , à ce respont Saint Augustin , que Dieu le seufre pour deux raisons : Tune, pour esprouver la foy des bons, potir ce qu'elle soit de phis très grant mérite, de ce qu'on ne croit mie à tdles illusions. L'autre, pour ce que c'est drois jugement, que le Déable ait povoir de cens décevoir et mètre en mescréandise, qui la vraie foy laissent, et se prennent à U et à ses euvres.
Or, t'ai-je monstre les trois manières de desloyauté. Or t'y mire, et esgarde que nule de ces téches ne soit en toi ; et te paine de loyauté garder envers ton droit Segnour ihucrist , qui tant de biens t'a fait.
et plus grâces, aucunes fois, que n'est ce que le bougre croit. — Voilà, au moins , un cri de la conscience en fareur de tant de martyrs de la yérité , que Rome précipitait dans les flammes, au temps oè Tirait Fantecir du Mireour du monde, — C'est aussi une petite naif été de la part de Fauteur qui, sans doute, avait connaissance des rituels d'exordsmes dont nous ayons trouvé un exemplaire du temps, dans le même lieu où nous avons découvert le Mireour du monde.
fà seronbe bramt)e principate 5'<B)rgud.
:a seconde branche de Testoc * d*orguel si est DES- PIT; c*est quant on ne d^;ne porter honneur là où on le doit. Or, dois savoir que tu dois porter honeur premièrement à Dieu ; puis à sa douce mère ' , puis as sains an^es et as sains , puis as gens.
A Dieu premier, comme à ton Gréatour. Et dois penser que tu es le poure garchon que le Roy apele en son servise , et si veut que tous jours soit devant li. Or te convient penser, se tu es sage , que tu es aussi come le serjant ' qui sert devant le Roy à sa table, qui tous jours a l'eul à son Segneur. Ainsi faisait le Roy David qui disait « Sire, je ai tous jours les eux à toi, aussi come le » bon seijant à son Segneur, ou la chambrière les mains » à sa dame » . Et c*est un des plus grans sens qui soit et qui plus retrait de péchié, quant homme pense qu'il est devant les eux nostre Segnour, qui tout voit et mest
* Estoc; pointe, source.
* Puis à sa douce mère. — Notre auteur, s'il assistait aujourd'hui à la célébration du culte catholique-romain , n'approuverait probablement pas la primauté qu'on y donne toujours plus à l'adoration de Blarie, et que nous pouTons nonuner la mariolàtrie.
' Serjant; serviteur (senriens). — Serjant à cheval, cavalier.
en escript, plus diligaument que nul jaloux ne face de sa fiame, neis les pensées du cuer. Dont ceux qui ont net le cuer ont un tel honte se Dieu voit en leur cuer une pensée vilaine, come tu aroies se le monde véoit tes vilains membres. Dont tu dois garder soigneusement que ta ne faces devant li ce que tu ne feroies devant un home, et nomméement là où ses précieux cors repose.
Et pour ce, quant tu entres el moustier,. tu dois penser que tu entres en la chambre le Roy du Gel , devant le bamage * du Paradis, pour ta besongne faire. Et pour ce, y dois-tu estre à grand crenieur et à grant proière de de ta propre querèle avancier *, et pour parler au Roy et à la Royne, la douce dame de Paradis.
Quer à la court li Roy, Chascun y est pour soi.
Et pour ce, pues-tu savoir comme cens sont fol, et pèchent durement et griefment, qui rient et trufent ' dedevant le cors ihucrist et sa douce mère , et devant le bamage de la grant-court de Paradis , là où il deussent à Diai merci crier, et à sa mère leur besoigne monstrer.
^ Bamage; de baron, La meilleure élymologie de ce motestvir, hoiDine, mari; il derint insensiblement titre de noblesse. — Dans les anciennes poésies, la femme appelle son mari, mon baron,
' IHmr ta propre querèle avancier, — Pour obtenir Tobjet particulier de ta demande (quœro). ^
• Trufent; irr^fery îrufler; médire, calomnier, railler, friponner.
Et ceus qui cmques ne treuvent courte messe ne longue fable ; qui plus volentiers oient de Parceval et de RoUant ou d'Olivier* ; ou jouent as tables' et as dez ; ou il vont veoir un sot, ou un singe, ou un enfantomeur, ou as bastiaux' où molt de gran péchié {pist. Or, pense pour Dieu, et n'est-ce grant despit de Dieu, quant tu ne veus aler au moustier pour celi veoir qui cbascun jour vient des ciex pour toi veoir ; ne tu ne veus otr sa Parole, quant il parle à toi ; ne tu veus parler à li en oroison. Et se tu y parles, quant tu dis ta patrenotre , tu li vens l'asne, quant tu li dis; quer au dire tu li tournes le dos, c'est la pensée*.
* Parceval; le roman de Perceçal , de CresUen de Troye, aoteur qui florissait en 1 150. — II s^agit ici de cet ouTrage traduit en prose dans le 14* siècle.
' Ji tàbks; jeu de dames, de trictrac, d'échecs.
« Là sont servis joyeusement De soulas et d'ébattement.
De tabourins et de TieiUes, De moult de dances nouYclles, De jeus de dez, d'échecs, de tables Et d'oultrageus mets délitables.
Roman de la Roie.
' Bastiam, de baster; tromper, faire illusion. D'où hasUleur, qui fait illusion, qui Casdne les yeux.
* n y avait un jeu dans lequel celui qui le faisait à son tour, disait en tournant le dos aux autres personnes : c Je tous yens Tasne. » L'auteur fait allusion à ce jeu, pour blâmer la distraction et l'irrévé-
Hé las, dous ihucrist! en quel despit es-tu, hui est le jour ^ par ta soufranche , et par ta débonaireté; quer il plait plus à o!r le servise au Déable> et une earole, dès le midi jusques à mie nuit, que une messe oïr, ou un sarmon qui ne dure que un poi.
Bien est acomplie la parole du Prophète Ysaie qui dit : « Mes fis que j'ai souef * nourris et essauciés ', il m'ont ai despit » . Molt het l'homme qui de li ne puet otr parler en bien, et poi l'en chaut se on en dit honte devant M. Aussi est-il de ceux qui un sarmon ne puest oir ; et se on jure de Dieu vilainement devant eux , ne leur en chaut. En ce dois-tu Dieu honourer, et monstrer que tu l'aimes , que tu oies volentiers de li parler, et oies son service. Et se tu pues, quant tu ois la messe, qu'il ait un présent de toi , une ofrande qui petit vaut , et qui plus présente que tu ne cuides. Et si commande Dieu en la yiés Loy : « Garde, fait-il, que tu à voide main ne viègnes à mm » . Après, ne vien pas devant li en abit qui li desplaise , par quoi tu li fasses honte , come font ces dames qui se pèrent aussi come s'elles fussent à vendre. Quer, quant eles doivent parler au Roy, elles portent les âmes son anemi vestues; et c'est une raison pour
reoce dans la prière de ceux qui semblent ne pas s'adresser à INeu sérieosement, et d'une manière directe.
* Buiest le jour; aujourd'hui.
* Souef (suaviter); suayement, doucement, légèrement.* ' Saemeiés (exaltare) exaucer, exalter, éterer.
quoi nule feste n*est à droit gardée. Quer, plus est la f este haute, plus se paine-on de li parer ; nenne en guise que on doie plus plaire à Dieu, mais en manière que on doit plus plaire à son anemi , c'est au monde qui tous jour le guerroie.
4lomment on hùxX garder lea £teXtB.
[u dois savoir que aux jours de Feste tu dois faire tquatre choses : Oïr la messe ou le Sarmon , se on le fait ; visiter les malades, aumosne faire plus largement, faire oroison plus longuement.
Aussi dois-tu honourer Dieu et ses amis, nenne faire feste de trémeler, ne baler, ne caroler, si come font li Sarrasin devant leurs ydoles. Mais ce sont les jours en la semaine que on fait à Dieu plus de honte. Après, tu dois oïr au Diemenche les comandemens et les festes annoncier, et oïr nommer les excomeniés , pour ce que tu les puisses eschiver. Et c'est grant despit de Dieu , quant pour les défenses de ses menistres, ne veut-on eschiver un homme à cui on lairrait à parler un an , pour une
bofle S se il U avait donnée. Mais cest trop grant despit, (pant l'escomenié, soit à drmt, soit à tort, ne se daigne gtfdar devant Dieu de venir au moustier, aussi corne pour escomenia* les gens. C'est aussi conune celi qui est Imini de France, se s*enbattait en la sale à Paris, devant ï roys, par devant ses barons, pour li foire honte. Après ta dois Dieu honourer des biens qu'il te donne chascun an; dont il t*a donné les neuf parties, et la dixisme retient à son œos'. Après Dieu, tu dois honourer sa mère , en dire ses eores, se tu les ses, etsonservise oir;nom- Hieement au Samedy, car cel jour est sien espéciaument.
Après, tu dois honourer les angles ; nomméement celi 9D te garde de l'anemi. Dont Sainct Bernard dit : « En > (jodeonques lieu que tu soies , porte honeur à ton an- >gie; et garde que tu ne faces devant li ce que tu ne •fermes devant moi. C'est une chose qui moult te doit >relraire de faire vilonie de péchié, quant tu as si grant "dignelé que Dieu t'envoye son angie pour toi servir. >».
Après , â comme dist Saint Jaques , tu dois porter bonneor à tous hommes, et nuli despire, neis un Sarasin; ains le dois honourer pour l'amour de Dieu à cui ymage il est fais. Un grant Segneur ne doit mie despire son garehon ; quer tel garde ton cheval qui vaut miex à droit prisier que toi. Se tu es chevalier, pour ce ne dois
* Btt/ff, buffet, hufle; coup de poing, soufflet, tape.
* OEus; gré, à son gré.
tu mie desfnre cdi qui son pain gaaigne à sa houe* ; ains dois penser que fl a le mellaur du gien parti*. Quer il convient laboura* en cest siècle avec les hommes, ou en Vautre avec les Déables. Il gaagne tous jours , el tu pers; Il amasse> rt tu deqpens. Il se pourvcnt, et tu n'en fois riens.
Se tu es une grant dame vestue de soie ou d'autres dras ridies, tu ne dois mie despire ta poure voisine. Quer quant nous vendrons à la grant feste où nous alons plus que le trot, on ne fera mie feste de la sarpilière, mais de ce qui est dedens. Pour ce dont , ne doi-je nuii despire. Quer chascun est mon frère germain, nenne sans plus d'Eve et d*Adam, ains est fils Dieu le mien Père ; et dit aussi bien sa Patrenotre, comme je fais. Et est aussi bien fils de Sainte Eglyse, ma mère, comme je suy. Et un mesme héritage nous att^idons. Pour ce ne doi-je nuli despire, mais amer et honourer comme mcm frère germain par deux fois , et croirre de chascun qu'il vaille miex de moi.
^ Gaagne à sa houe, gaaigner; labourer, ensemencer. Goaigneur; laboureur. D*où est Tenu gaigner, gagner, commercer.
' Parti, partir; partager, prendre part, choisir. cLe Doc fisi » partir le butin ; si le fist bailler et délivrer à ceulx qui bien rayaient desseryy • . Roman de Gérard de Nevers,
fM titra brami)e principal à'<B>rguel
A tierce branche d'orguel est ARROGANCE, que on appelé forcuidance : quant homes cuide plus de li que droit. Et ce puet estre en deux manières : Ou, quant il cuide valoir plus qu'il ne vaut, plus savoir quil ne set, plus pooir qu'il ne puet. Ou, en autre manière encor, quant il cuide plus valoir, plus savoir, plus pooir que nul autre.
Cest péchié est proprement la fortereche au Déable, parquoi il se défent si fort, qu'il n'a garde de nuli. Et en celé tour il garde le trésor des autres vices qu'il a conquis sus l'âme. C'est quant Dieu dist en l'Evangile : «Quant le fort armé garde son chastel, il garde et tient en pais quenques il tient, et quenques il a dedenz. Quer l'orguelleus fourcuidié déable li toit toute sa mémoire ; quer il li fait tant penser as vertus que il cuide avoir, que il ne li puet souvenir neis de li meisme , ne que il est, ne que il devendra. Dont on pourrait aussi bien parler à un asne comme à li, ou à un tel homme conseiller. Dont il avient que à paine nul se confesse bien et à droit. — .
Ce premier geton b'arrosame.
HE ceste branche ist le premier geton de FOL MAIN- TIEN, C'est que uns homs ne deigne seoir el renc as autres , et fait souvent aucune chose desguisée , de quoi on parole.
Ce 0e(0nt geton*
PRÈS vient VANTANGHE, qui est un péchié moU liait à Dieu et au siècle. Le venteur est cheli qui ne set chanter fors de li meisme. Il pert quenques il fait, aussi corne la geUne qui encuse son œuf par son cresteler, quant ele a pus.
Cest péchié est fort lait à celi qui par sa propre bouche se vante. Mais il double, quant il loe les losengiers. Et aucuns, pour crier leurs oublées *, en font leur
* Oublées est ici pris figurément : des riens, des misères.
avoeas qui pour eus mentent, et perdent leur âmes au- Iressi*.
Ce txttB geton*
.E tiers geton si est DÉRISION et gaber soi d*autrui, si comme de ceux qui pour Dieu fuient les péchiés. Ceux sont proprement prévos au Déable, qui li gardent ses prisonniers. Et quant un en eschape, il queurent après à grant harou, et le ramainent arrière en la prison de péchié. Ceux sont compaignons Hérodes qui , pour la haine de Dieu, tua les innocens ; quer ils ochient les âmes qui commencent à bien faire. Ceux font pis à Dieu que ceux qui le mistrent en crois , quant il li tolent les âmes que il conquist par sa mort ; aussi comme de celi qui toldrait au poure home son loier que il gagne en la vigne à fouir. Et briefment, il béent si Dieu , et aiment le déable, qu'il ne puevent seufrir que le déable perde, ne que Dieu gaagne.
Geus guerroient le Sainct Esperit, et veulent estaindre
* Àutre$9iy atUrestant, atUretel; pareillement , autre, tel.
la grâce de Diea. Et de tel péchié dist Dieu : qu'il n*ert ^ ja perdouné , ne en cest siècle , ne en Tautre. Ains respondront de toutes les âmes que il auront destoumées de bien faire. — .
Ce quart geton*
E quart geton est RÉBELXiION. C'est quant li homs est rebelle â cens qui son bien li veulent.
S'on le reprent , il se défent. S' on le chastie , il se courrouche. S'on le conseille, il ne croit mie, fors son sens. Hé Dieu! come cil a périlleux maladie, qui ne puet soufrir que on aroise * à li , et à cui médecine devient venin. Quer de ce que on li dit pour son preu, îl fait son dammage. Cest péchié double tous les autres, et fait valoir deux , quant il s'escuse et se deffent. Or est le péchié doublement conflrmé ; pour ce di-je que c'est
* Ert; sera (erit). — Dans d'autres endroits du livre, on trouve sous cette forme, la troisième personne du singulier de Timparûiit (erat).
* Arùise, aresner, arai$ner, araiser; raisonner, arraisonner.
Tke est la lour an déable, et la garde de son trésor ; et le ^t rqM>ser en son cuer. Hé Dieu ! dist St Beniart, quant dira^l les péchiés de son cuer que on ne voit, qui cens ne veut regehir * qu'il a fait apertement; ains se défent au bec et as ongles?
(a quarte branche principal â'iDrgud.
MtA quarte branche principale d'orgueil est FOLE I^BAERIË : c'est mauvais destrier de liaut monter, qoe nous apelons ambition.
Cest vice est la paiele de fer au déable en quoi il fait ses fritures et ses mets délideus.
Quer, aussi corne Dieu a joie, et se délite en ses martyrs qui pour li soufrent martyre, aussi le déable est liés de ceux qu'il puet lormenter.
Hé Dieu! combien il y a de cens par mi le monde, que le Déable tourmente et frit comme créions en paiele, par ambition, qui tourmente ses escoliers que je vois as
' Begéhir; dégorger, rejeter, avouer.
grans rentes coloier^ : ambition qui tant les fait au crasset* veiller» que il sont plus secs que cretons en paiele.
Si tourmente ces ypocrites et ces chevaliers, qui tant ont tourment , que il dient : se nous soufrions ce pour Dieu, nous serions plus martyrs que St Lorens.
Ambition est le trébusquet ' au Déable dont il abat les chités, les abbayes, les Eveschiés, neis la tour St. Pierre à Rome. Ambition est la première lechon que le Déable donne à ses escoliers.
Tout au commencement, il leur crieve le destre eul, c'est la destre entention ; et leur laisse le senestre, c*esl convoitise et ambition.
Li homs fu fais pour estre en la compagnie Dieu. C*est le plus haut estât où homs puist baer. A ceste hautesce doit-il tendre par nature, et coloier ; et si fait-il quant il a le destre eul, c'est la droite entencion de venir à perfection. Mais cest eul li criève le déable, si qu'il ne puet si haut regarder. Et pour ce , si le fait as petites choses baer que il voit de l'eul senestre , ce est as honeurs du monde. Quer il li met la roc de fortune au devant , et li monstre , sans plus, celi costé où il voit ceus
^ Coloier; cultiver, entretenir, aspirer — à. 11 signifie aussi se livrer à la mélancolie.
' Crasset^ crastier; cuisine, lampe; craisu^ en patois. * ^ Trébusquet; machine à lancer des pierres.
({oi montent ou qui sont montés ; et il li repont l'autre partie de la roe , si qu*il ne voit point eeus qui trébuscbent ou sont descendu. Et pour ce le fait-il tant baer au monter, que au descendre ne puet baer ne penser.
Hé las ! connue ore le déchoit et aveugle , que il ne poise ne entent comment il montera lentement, et comme il cherra soudainement ! Un arbre met bien cent ans à monter ; et en une heure de jour chiet , ou est coupé. Ainsi est-il des richesses du monde.
« On y monte à grant loisir»
On y est à grant paour.
On descent à grant dolour, Et ce est fait en une heure de
jour. » .
Hé Dieu! combien a d'espines poignans en ceste branche! conune il y a de périls et de péchiés, anchies qae on soit en haut monté ! — .
Se nos regardons ces dtés, ces tours, ces Eglyses catbédraus, ces abbayes royaus , où dame fortune est qui toome plus tost ce dessous-dessus que molin à vent : que verrcms nous, fors espines poignans qui poignent la gent? De ce vient losengier et mentir souvent , comme font ceux qui veulent plaire.
Après, il veut que on le tiegne à prudomme ; si convient qu'il face Typocrite. Si sera martyr au déable.
Après ce , vient DÉTRACTION , dalever blasme à cdi qui veut traire arrière, pour ce que il li puist nuire.
Puis, vient ENVIE et DÉSIRIER LA MORT D'AUTRI
qui tient ce à quoi il bae.
Ca quinte bramt)e principal 5*<l!Dtguet
A quinte branche dOrgueU est VAINE GLOIRE ; c'est plaisance de vaine loenge d'aucune grâce que il cuide en soi. Et quant li homs veut estre loé de ce dont il doit Dieu loer, en ce apert-il bien que vaine gloire est larrecin et desloiauté ; quer ele emble et toit à Dieu ce qui sien est, et ce qu'il veut que nous li rendons de tous ses biens , c'est gloire et loenge.
Quer ainsi est le gieu parti : que quenques nous faisons et disons, que Dieu y ayt part ; qu'il ayt l'houneur et nous le preu ; et qu'il en ayt le los, et nous le loyer. Et se nous li tolons la sienne partie, nous perdrons tantôt la notre. Les autres vices font faire les maus, et cil corromt et destruit tous les biens.
Vaine gloire est le vent qui fait les grants merveilles, qui noie les grans nois en la mer, qui abat les tours et les dochiers, et trebusche en la mer d'enfer ceux qui cuident estre aseur, comme tour seur roche.
Vaine ^oire est le denier au déable dont il achat beks derrées* que il trouve en la foire de cest mo si comme ces chevaliers qui à riens ne pensent, fon à acquerre le los de cest monde et la vaine gloiri pour ce perdenirib la vraie gloire. De ce n'estut nuli douter ; et ne pourquant *, il dient que l'une ; De loll pas l'autre. Et sans doute il dient voir, en manière; quer moult serait sot et nice * qui dirait tous les chevaliers fussent perdus et dampnés, qui sont au siècle prisiès ; ce serait damage.
' Dtrrée, denrée, denrée d'ouvrage. On nommait denr lare m Uxnin qu'on estimai! valoir un denier par an. De li Doomié denrées toutes les menues marchandises. Ce terrain ftieasi bonté on son exposition, de l&O, 913 ou 180 vergf 10 pieds de Roi. Le denier d'or valait S8, 33, 16 sols.
' Ettuet (fl). n eonvienl, il importe fgtatj.
* Nepourquant, neporcant; cependant, néanmoins, malgrt • Nuls n'a envie de povrelé ; et nepourqnant est-ce la plus ■ dnse qui soit. ■ Promrbu de Séniqut
* t/iee, nkhe, ntcette; timide, niais (nescius). — NieeU, pfidté, timidité.
t Elle ne (il ni nice, ni ombrage, ■ Biais saige, et sans nul oulra^[e.
Roman de Iq Rom.
SDe la banilé
qo'est en cbevaleru.
'HEVALERiE est mouIt bel ordre et moult haut en (Sainte Eglyse ; quer il doit la Foy Dieu et Sainte Eglyse garder. Par qui pays est gardée, et Justise tenue. Par qui le peuple vit en pays et clergie ; et les relegions et Dieu servis et honourés. Et qui vraiement y a s'entention, et y adresse sa paine et sa prouesse, il tient à droit son ordre et sa religion, n est « chevalier Dieu» et son soudoyer » , si connue dist St. Johan Batiste. Ses terres et ses rentes ne sont fors soudées, et il a ses gages que Dieu li donne pour li vivre, tant comme il est en Tost de cest monde. Après il li rendra son grant loier> et li dourra le sien denier, c'est la vraie gloire du ciel, quant il vendra en son pays.
Et pour ce , ne demeure-il mie qu'il n'ait le los et la gloire du monde au double, quant on le crie à bon chevalier, et avec ce, prud'omme en Dieu.
Mais ceuz font honte à tout preud'ommes et à Dieu, et dampnent chevalerie , qui d espendent plus que leurs terres ne vale nt; puis taillent et raedent la poure gent, et les mettent en plégeries^ et font cheir es prisons des usuriers ; et les mettent fâ esicomeme mens, e t leur font leur fois mentir et perjurer, aussi comme eus meismes
font. Quer ne font force de njenlic^e de vérité tenir, Deis qujljuisse Dt trouver cfacvance-' pQur fmre leurs OMfrages et leurs festes , et lours bîaus hestex tenir, et (»istre leurs fa ucons et leu rs loenestreux, pour eux desguisêr plus flesep tfoisCT l'a n, en rob« et en lorains '. Qaerils ont Dieu si adossé, que de ses comniandemens ne leur estril riens.
n n'oent mie matines trois fois l'an ; et quant il vont oîr messe , il font plus leur damage et eeli d'autri que leur preu. Quer il ne se puevent coi tenir ne que singe ; rient, gabent, boutent, sachent* l'un l'autre, accolent les damoiselles ; et parmi tout ce , leur est la messe trop longue. La parole Dieu ne peuvent oïr ; et plus est la leste haute, tant se painent plus de IKeu courroucher, et de monstrer leur orguel et leur grant beuban. Il queurmt quinze lieues pour veoir une feste, et gieus et caroles. Bonne vegile, nequatre-temps, ne karesme il ne font force de brisier; ains les enfraignent toute jour l'on pour l'autre, et se vont prendre par compaignie, si comme fist Kobridous. Il meqjent plus de sept fois le jonr, toutes les fois qu'il en ont talent, comme font brebis ou enfans. H font leur Dieu de leur ventre. Nule aumosne ne font, quer il ne peuvent. Nule onuson ne dient, quer il ne veulent. El quant on leur blasme leur folie.
' iorafn; rêne, mors d'une bride; équipages de cheval.— Lorfca;
inase.
' Boulnit, lachtni; poussent, tirent.
si mettent tout sus chevalerie , et dient : « Nous con- » vient aussi faire comme les autres. VoulgZ;^v os que nos » nos fâchons huer, et que nos fâchons le papelart ? Au «TBôncuCT va tout. Dieu set bien qui bon pèlerin est » .
Hé Dieu! à quel honte il mettent la haute ordre de chevalerie, qu'il veulent dire que nul ne puet estre bon chevalier, s'il montre par dehors qu'il veuille Dieu servir et amer, s'il n'est sers as mauvais, en quel jugement il s'est du tout mis.^insi y mettent^co rs et ame. et avoir. tant que leur hostel en^deyîen^^aste /et Jeursjoaa^^ en ont grans deffautes. De c e viennent les bi aus atours ; et^ se desguisfiPt fi§e^efBguren t en t ant de mànîerœ, que Dieu ne les recognoistra au jor du Jugement ; si comme il dit en l'Evangile : « Je ne sai qui vous estes, » ne je ne vous fls mie si fais et si faites » . Et, sans falle, plus metent les fols et les foies de cure à paistre les eux des musarts, que à paistre leur propre cors. Et plus se doutent * que les eux des gens ne soient mal servis, qu'il ne font de eus meismes^ .^.îls ne soient mal peus *.
' Se doutent, douter, se douter; craindre, redouter. ' Peus^ peu; repu, rassasié (pascere).
Guiot de Provins, parlant des chanoines de la règle de St.-Antoine» dit:
L'ordre des Chanoines riégles
Pourroi-je soufrir assez,
QuMl sont trop nettement vesta
Et bien chaussié et bien peu;
l\ sont dou siècle pleinement.
Il vont par tout à leur talent.
Bible Guiot,
El brie&nent à parler, tant fait on de pécblès pour plaire au monde par biauté de cors, et par bel atour de hors , que nul n'y pourrait nombre mettre. Quer tous joors trouve-on nouveles desguiseures ; et tout ce est vanité.
IDe la banité be la langue.
lOULT est précieus le don de bonne langue et de bel langage. A tex dist leDeable tout privéement : «Tu » as moult bien parlé ! Nul ne dirait ce que tu as dit !» . Oa il le tait dire apertement par ses desciples qui de cel mestier li servent ; ce sont les losengiers, qui sont boutellier du roy d'enfer, de clare et de piment.
Ha! comme il escoute volentiers, et comme il a cest denier prest , pour paier cel bon avocat qui la languie a si plate et loberesse , et plus affilée que rasour de Guinpnt, quant volentiers il s'embat dessous l'ourme au Kanenche , ou entre cens qui fovent en la vigne , et Oitre ces commères à leur huis ! En tel lieu sont molt amées ces bourderesses , loberesses , flateresses langues pour la compaignie resbaudir ; et grant gloire ont cens ou celés qui miex sevent servir de bourdes et de men-
dicmges et de mesdis. Petit pensent à ce que Dieu dist : << que de chascune parole oyseuse leur conviendra rendre » raison au jour du Jugement » •
Diex ! que il va volentiers à ces grant assemblées , à ces festes , à ces cours que on tient pour los et pour beuban aquerre *. Là est-il Rois et Syre , comme cil qui fait toute rassemblée.
Là se paine chascun d'obéir à li , es mabières' que il cuident miex vanité monstrer et vaine gloire aquerre. Si que, neis à la messe qui tant est courte, est Dieu plus guerroie à la fois que honouré. Quer tant y a de monstre, et de salus, et d'accolées, que nul n'y puet à ses pechiés penser, ni proier Dieu.
Là ont leur joie et leur gloire ceux qui se sevent bien servir du flael de la langue , pour les autres esbatre et faire rire. Là ne veulent mie sans plus parler de paroles oyseuses ; mais ceux sont plus loé et plus meistre, qui miex sevent en godant mentir, et mesdire, et eschamir icheus qui Dieu servent , et fuient ces festes et ces vanités. Là ont leur gloire ces menestrex qui ne finent de Dieu guerroyer de la grâce que Dieu leur a donnée de biau parler. Ceux sont proprement deciple à l'esprit de vaine gloire en cui escole il ont été norris , et qui leur
* Aquerre, aqueter, ciquoster; acquérir, acheter. Acquérir; pro- Toquer, cherdier fortune, voler. Aqueleurs de ffrans chemins; voleurs de graods chemins.
ensaigne à dire ces biaus mos et ces biaus chans que il ont ffl prestement en bouche, aussi conune le Sainct Esperit ensaigne et fait parler ses preecheurs.
Pense en quel péril cens sont qui ne sont mie Segneurs de leur langue ! Quer il Tout pièce à ^ donnée au Déable qui en fait son chalemd ; et ce deust estre chalemel au Sainct Esperit. Pour ce di-je que c'est grant miracle quant tele gent vienent à bone fin , pour Dieu loer, en diantant et en parlant.
Dieu a deux grâces mises en la langue : parler et chanter. Si corne dist St Bernart : « nule chose ne repré- » sente si Testât de l'autre siècle , ne Toffice des angles »en terre, come font cil qui liément et de bon cuer >» chantent et loent Dieu». Mais vaine gloire veut avoir toutes les bêles chançons.
Trois manières sont de chançons. Les unes sont pour Dieu loer et ses sains; les autres sont pour h soulagier de biaus dits et hounestes ; les autres, de joUveté et de folie , qui sont les estoupes de luxure , pour alumer le feu de lécherie es cuers. Et partout s'embat celé vaine gloire; quer c'est le vent qui par tout vente. Quer à paine chante U homs nule fois, que li Déable ne li doinst de son chucre rosat ' qui moult est dous et savoureus.
* Piéça; temps, espace de temps, depuis longtemps.
' n s'agit sans doute, ici , de la substance à laquelle Pline donne le nom de Saccarum, et non de celle que nous devons à Christophe Colomb.
Et c'est toute sa paine et s'entencion de faire tout au commencement, ou en mi lieu, ou en la fin, que le sa*vice Dieu est perdu , et devient service au déable.
Les chançons de Sainte Eglyse ne plaisent mie à Dieu pour la noise * que les clers font , mais pour les saintes paroles qui y sont, et pour la dévodon que les clers et les autres gens qui les oient y font, c Toutes les fois » dist Saint Augustin « que je me délite plus en la douçour du chant que en la sentence des paroles que on dit, je pèche griefment. »
Mais en ces chançons qui sont de foie amour, que on chante à ces caroles , là n'y a mie sans plus péchié de vaine gloire ; ains est proprement le service as chanoines et as nonnains d*enfer. Et cens et celés qui en tex chans et tex caroles se mettent du tout , il font proprement le servise au Déable. Et grant vaine gloire ont ceux qui miex sévent servir en tresques * et en chançons.
Hé las! quel doulour, quant on fait le servise au Déable par tout si liément, et à si grant coust, et à si grant destrucion de cors et d'ame , et nien ne couste, ce semble. Et le service nostre Segnour on fait si lasche-
* Noise, noixe,noy8e. QaereDe, bruit, cris de joie, soo des instruments.
« Li rossignau alors s'efforce De chanter et de faire noise. •
Roman de la Rose.
* Trisque, iresche; danse, assemblée.
ment et si parecbeusemeQt ! Et oepoiircaut, on veut estre à bien loé, si corne il apert à ces grans Eglyses, que à paine y a-t-il gens qui viene premièrement pour Dieu. Hais adont, quant il cuident gaagner, tost et volentiers y queorent, ou quant il cuident estre prisié pour leur miex chanter.
Ainsi maine vaine gloire tex gens qui ont receu les biaus dons de Dieu pour lî servir, et pour conquerre grant couronne el ciel . Et il en usent mauvaisement , et veulent avoir le los du monde, et achatenl la vaine ^Me de ce dont ils eussent la vraie gloire plus légjèrement asses, et à moins de paine.
)De la bamii