BRUANT AU LUTRIN
Du Figaro :
l ne élégante automobile partit de Fontainebleau un de CCS derniers dimanches.
Les vovagcurs ctaieni cens de loisir. Ils s'en allaient sans hâte le long des belles routes.
Vers on/c heures, on donna ordre au chaufleur d'arrêter sur la place d'un petit village, devant l'église, bur un simple signe, les di.x-huit chevaux stoppèrent, dociles, et les touristes descendirent.
()n ota lunettes et voilettes, on releva d'une chitjuenaude les frisons égarés, on tapota les lupes, on défripa les jaquettes et toute la bande entra dans la petite église.
La messe allait Hnir. Dans une modeste tribune où soupirait un petit orgue, deux voix alternaient : une voix de femme, souple et harmonieuse ; une voix d'homme, un peu rauque mais vigoureuse et bien sonnante.
Ln des automobilistes, jeune clubman qui connaît dans les coins la vie de Paris et i|ui depuis tantôt dix ans s'ennuie fidèlement dans les endroits où l'on s'amuse, tiqua brusquement en entendantcette voix mâle v]ui psalmodiait un • cantique <■.
Dans les syllabes un peu traînées, dans le coup de voix rude, dans je ne sais quelles intonations auxquelles un Parisien ne se trompe pas, perçait ce pur accent montmartrois que l'Auvergne nous envie.
— Je connais cette voix là ' dit un des touristes.
— Moi aussi, répondit un autre.
Piqués de curiosité, nos vovageurs s'attardèrent sous le porche, attendant la sortie.
Leur patience fut royalement récompensée : car. lorsque la petite porte de la tribune s'ouvrit pour donner passage au musicien, ils n'en purent croire leurs veux : ce chanteur sacre n'était autre que Bruant, le Mruant des cabarets de la Butte, le Bruant véiu de velours noir et cravaté de rouge qui fit une fortune rondelette en eng...uirlandant ses concitoyens, le Bruant chez qui les snobs allaient chercher la scnsatiim délicieuse de s'entendre traiter de « fourneau .. et de • chaussure ».
Maintenant Bruant chante la messe dans son village. Le beuglant l'a conduit aux litanies...
ht cela ne manque point de pittoresque»!
Voici la chanson qu'Aristide Bruant a créée au banquet des Anciens Elèves du Lycée de Sens, qui a eu lieu le samedi 3 décembre 1904, chez Bonvalet. C'est la réponse du berger :
L'autre matin dans 1' " Figaro " Ht dans toute la presse.
L'on entendait crier : Haro !
Bruant chante à la messe!...
C'est épatant '
.Madam' Durand :
Parait qu' des touristes.
Automobilistes, Fiaient entrés chez 1* bon Dieu.
Pour se divertir un peu.
(.Juand. à la maîtrise De la p' tiie église.
Ils reconnurent la voix Du chansonnier montmartrois.
C'était pas vrai !...
Monsieur 1' curé N'a jamais entendu Bruant Tonitruant L' Miserere, Car au lutrin, Bruant chant' rait son refrain ;
Oh ! là ' la ' C'tte gueul' : c'tte binette' Oh! là ! là! C ttc gueul' qu'il a '
Lui qu'a chanté .Ménilmontant.
Bellville et la \illette.
Bibi-Chopin, son culbutant.
Kt sa p' lit' gigolette...
C'est épatant ' Madam' Bertrand :
Parait qu' ces it)uristcs.
Automobilistes, iniques d' curiosité.
Avec un air épaté, Fur'nt à la sortie De la sacristie
Kt reconnur'nt. de nouveau, .Aristide et son chapeau '
C'était pas vrai '... etc.
Et c'est ainsi, général'ment.
(Ju'on renseigne la presse :
(Chacun y va d' son boniment F'Ius ou moins à la graisse...
C'est épatant !
Madam' Legrand :
l'arait quces touristes.
.Automobilistes.
Avaient plavjlié leur auto Pour nous monter un bateau, El pour mieux fair' croire Leur petite histoire.
Ils trouvèr'nt original De l'envoyer au journal
C'était pas vrai !...
Monsieur F cure N'a jamais entendu Bruant Tonitruant L' Miserere, Car au lutrin, Bruant chant' rait son refrain :
Oh : là : là !
C tte gueuT ! c' tte binette ! Oh ! là ! là ! C tte gueul' qu'il a !
Aristide Bruant.
Steinlen et son SnVre
[Suite]
Les scènes amoureuses deviennent, tour à tour, par la souplesse de son trait, les minutes de tendresse où le cœur se crispe, l'instant divin des premiers aveux, les unions ardentes précédant l'extase.
Soit devant l'immensité des Hois, soit parmi les floraisons qui s'enfoncent dans le mystère des bois, soit entre les coussins parfumés et l'épaisseur légère des dentelles il sait toujours peindre ses couples en des enlacements naturels, avec une infinie variété de situations et de mouvements.
Nommons les Caresses, où l'amoureux, le regard luisant, se penche en appuvani doucement ses lèvres à celles de sa maîtresse, dont il soulevé la tête et les cheveux dénoués; la Vieille aux yeux bleus, si expressive, sous les marronniers du Luxembourg; Balayeurs; à Sei^e ans, les vieux, et le potache avec sa cousine; Madame Candaule, demi-déshabillée qui accepte un baiser au coin de la bouche; le Fantôme, sous un pont des fortifs, le couple exquis d'une ouvrière et d'un tout jeune homme: On parle français, le petit matelot mollement étendu entre les bras d'une lourde fille de lupanar; la Solognotte, dans un pavsage où les travailleurs sont courbés sur les champs, un couple de paysans agenouillés qui s'enlaee derrière une meule; r Hôtel du n" 3, avec ses très originales scènes d'étudiants sur le pallier, et la bonne que le plus entreprenant embrasse tandis qu'elle descend l'escalier; Joies lointaines. Moumoute, la Rançon, la Chanson des Baisers, la Joie des Bois, Oarystis, Si les Femmes savaient. Sur le Talus, J'peux pas l'dire. Petit Chagrin, Stances à lUanon, la Meule, Un Sauvetage, la Belle, Comme ça; les Ktrennes d'amour, charmante aquarelle japonaise; P'iit Mi, l'amant et la femme prêts à s'embrasser, cote à cote sur un banc, au fond du jardin constellé de lanternes; la Bisque, dans un cabinet
de restaurant, le garçon qui enlève le dessert, et laisse à leurs ébats le monsieur et sa moitié demi-nue; Charme d'amour, une femme au visage exotique sur une terrasse d'où la lune rouge s'élève; A/on Petit Homme, costumé de carreaux, qui reçoit, en même temps, argent et baisers; Nouvelle Victime, le jeune homme embrassant l'amoureusse qui l'enveloppe de son manteau rouge; Au bord de l'eau, étrange et superbe couple de paysans qui s'étreignent devant la rivière; l'Ile muette, deux amants i83o, bizarres effets de racourcis au bord de la mer; Regrets à Ninon, dans le parc de Trianon, sous un dieu Terme, marquis Louis XV aux pieds de sa maîtresse; Floréal, en pleine forêt, où l'on croit reconnaître le poète Kichepin, vu de dos; Au bord de l'eau, le paladin, qui. en route, pour la guerre, prend un dernier baiser par dessus les saules; Nausicaa, le tout jeune homme qui serre passionnément la main d'une ouvrière, près des terrains vagues; Printemps, couple quelque peu comique dans les bois; le Mitron: la Cousine Laura, en compagnie d'un polytechnicien ; r Echange des Rêves, le paysan d'opérette, une branche de lilas entre les dents quittant tout joyeux sa compagne assise dans l'herbe; Clair de lune, le curé qui glisse sous les arbres où quelque amant embrasse sa maîtresse; VIdylle des pauvres, sous les tailis un chemincau qui enlace une fille des champs; Flagrant délit, amusantes physionomies de gens que l'on dérange; Je soupe che'; ma femme, couple en costume d'il y a quatre-vingts ans : au sortir de table, monsieur pose sur le cou de madame de tendres baisers ; 5'i<r Veau, la barque promenant les amours d'un marquis Louis XV qui presse la taille de sa maîtresse dont le front s'appuie à son épaule; Dans les Fleurs, passant sa main large ouverte sous le menton de sa femme, un amani lui colle sas lèvres aux siennes; le Lapin, dans un bal public; Partie de campagne, les deux amants très désagréablement surpris par le garde-champétre ; le Cygne de Leda, vieillard et danseuse ; En Amour, effet de dos, sur un banc de square, l'ouvrière et l'emplové qui se baisent à pleine bouche ; les Yeux, amants étendus sur l'herbe; Petit \'oyage, l'amoureux cherchant à entraîner sa jeune amie qui chante, tandis que part le train sans les attendre; Sur la Falaise: la Chaussée- Clignancourt, le visage franc et jovial de l'ouvrier qui arrête une ouvrière; Eugénie, le vieux, genre Forain, pressant avec passion les mains d'une bonne ; le Journal de Bobillard, un imbécile qui embrasse brutalement la femme qui se récrie.
[A suivre.) Maurice Lenoir.
VIEILLES CHANSONS
La IJicre de Sapin
LJn malin qu'il avait trop bu. » , .
Beaucoup plus bu qu'il navait pu ( Il se disait, en fermant la paupière : Demain, après-midi, on apporte la bière !
Pin ! Pin ! Pin !
Pin ■ Voilà la bière de sapin !
Suant la peur entre ses draps, ( ,.
Il criait : Bon Dieu ! n'ouvrez pas ! \ Chez mon voisin qu'on emporte la bière. Je ne veux pas encor aller au cimetière !
Pin : Pin 1 Pin !
Pin ! Voilà la bière de sapin '
En rêvant, il apercevait / , .^
In gnome qui le regardait { '"^
Et au! frappait à l'fiuis de sa demeure. En cnantani : C'est ici qui yaquéqu'un qui
meure .'
Pin : Pin ! Pin !
Pin 1 Voilà la bière de sapin !
Montmartre iS85.
l>ts
Mais on n'écouta pas ses cris <
Car tous les bi ' s ^
Vont tous, les «>■ e blonde...
Sa blonde bière qui... empoisonne le
^monde...
Pin ' Pin : Pin !
Pin ! Voilà la bière de sapin !
.ARISTIDE BRi: ANT.