‹ Le miroir aux alouettesChapitre 8 sur 11 · L.... souffle toujours et sans quitter son siège · texte numérisé non relu

L.... souffle toujours et sans quitter son siège

— La clef est dans la serrure, dit-il, — et, le bottier déjà en bas, il crie :

— Tirez la porte !

Lorsque L.... est revenu — pour la cinquième ou sixième fois — à Glichy, le greffier a reçu amicalement cette ancienne connaissance :

— Hé ! vous revoilà, monsieur le cheval de retour ! A

la bonne heure ! vous venez vous remettre au vert ?

— Comme vous dites, cher greffier : — aux petits verres /. . .

On reçoit généralement beaucoup de visites dans les premiers jours de l’incarcération : les importants, les gens de plaisir, les curieux. Les importants (que le compositeur mette importuns, s’il veut, c’est tout un) qui viennent pour être venus et raconter le soir : Je viens de voir ce pauvre chose à Clichy ; — les gens de plaisir, qui ont entendu parler du vin de Champagne qu’on sable à Clichy, et qui partent pour ne revenir plus dès qu’ils ont constaté que les dames du théâtre des Variétés et du corps de ballet de M. Roqueplan ne viennent point précisément passer toutes leurs journées à la prison pour dettes ; — les curieux, qui accoui’ent pour visiter la prison bien plutôt que vous, gens qui tiennent, comme dans les mascarades des bivouacs napoléoniens, à goûter la soupe. Ils l’ont goûtée, ils ne reviendront plus !

Toute cette poussière tombe bientôt, — et, pour peu surtout que votre captivité se prolonge, vous vous trouvez dans un isolement complet.

— Pardonne, sainte amitié ! pardonne, ô ami fidèle, toi qui es venu religieusement chaque jour jusqu’à la lin... de la première semaine.

Je parlais du vin de Champagne. Il n’en entre plus depuis longtemps dans la prison, sauf permission spéciale du directeur. Les eaux-de-vie, rhum et autres liqueurs sont également prohibés. Cette prohibition a été

GLICHY EN 1850.

motivée, m’a-t-on dit, par les libations d’un jeune Anglais, excessives jusqu’au scandale.

Les visiteurs sont maintenant fouillés à l’entrée, et ceux qui tentent de frauder se voient retirer leur permission.

Mais vous avez, en revanche, le droit de boire du vin ordinaire autant que vous en pouvez payer, et la cantine tienf même du Madère.

Pour quelques détenus, cette renonciation forcée à des habitudes qui peuvent dater de loin est des plus pénibles. J’ai connu autrefois un garçon d’esprit qui, lorsqu’il n’avait pu prendre sa demi-tasse et son petit verre après dîner, courait les rues comme un chien malade. — C’est alors que le génie inventif du prisonnier, le même que celui de tous les Robinsons possibles, mais plus industrieux encore, a pris l’éveil et a cherché. Comme on laisse entrer librement l’alcool nécessaire à la coetion du café et à d’autres usages, un détenu a construit un appareil distilla toire et a établi un débit de son produit. C’était exécrable, mais les plus acharnés s’en contentaient. Par malheur, on a causé, et la direction a supprimé la distillerie.

J?ai oublié de mentionner, parmi les locataires du bâtiment des séparés % certains détenus à préjugés qui demandent à ne pas vivre en commun, de peur d’être reconnus.

D’autres se bornent, entrés dans la communauté, à garder obstinément leur chapeau sur la tête pendant les premiers jours et ils circulent ainsi couverts. Ce subtçr-

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fuge leur paraît suffisant : ils espèrent qu'on les prendra pour des visiteurs — et n’être pas déshonorés.

Le malheur est que, sous leur chapeau fallacieux, ces honnêtes gens ne peuvent point changer leur tête — la tête éternelle et stéréotypée de l’homme en cage.

Gavarni s’est attaché surtout, dans sa série des Clichy, au coté jeune, gai, élégant de ce monde des détenus. Etait-ce que son crayon se jouait à l’aise dans cette vie facile et spirituelle d’artiste, d’étudiant ou d’homme du monde, qu’il a fait de son Clichy une œuvre si coquette et sans apparence d’arrière-pensées ?

Un détenu qui me voyait prendre des notes m’a dit un jour : « Si vous publiez quelque chose sur Clichy, faites cela bien gai. Il faut que les créanciers croient qu’on s’amuse beaucoup ici, ça les dégoûte. »

J’avais le mot de l’œuvre de Gavarni.

Voyez plutôt un de ses dessins où la pensée profonde s’est fait jour comme malgré elle : quelle tristesse ! quel découragement ! Gela représente un petit marchand, un ouvrier établi depuis peu, quelque chose comme un ébéniste : c’est jeune, honnête, ouvert, laborieux. Il est dans sa cellule, adossé contre le mur, pensif ; son peti t paquet, dans un mouchoir, est à côté de lui. Au bas on lit : Le premier quart d’heure.

Un drame émouvant, ce — bonhomme — jeté en trois coups de crayon au milieu de cette feuille de papier!

Le nombre des détenus ne s’est guère élevé au-dessus de quatre-vingts, depuis la révolution de février. — Ils

étaient près de trois cents, quand la catastrophe leur ouvrit les portes.

Ce chiffre de quatre-vingt commence à grossir, la

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