LES MAGES
ES premiers arrivés sont les Bergers. Ils sont à L chaque époque ce qu’à cette époque l’art veut que soient les paysans. Pendant les longs siècles où la vie rurale n'avait pas de peintres attitrés, les Millet et les Lhermitte d'alors saisissaient l’occasion qui leur était donnée par Noël, et lorsqu'ils avaient à dire quelque chose des paysans, ils le disaient là. Surtout les peintres du nord. Dans le même temps, les auteurs de « Mystères » s'emparent de ces thèmes autorisés : le recensement d'Auguste, les impôts romains et la détresse du pauvre saint Joseph obligé de vendre son bœuf, et ils en profitent pour dire tout ce qu'ils ont sur le cœur. Les peintres font précisément la même chose avec leur pinceau. Ce sont de rudes bonshommes les Bergers de Jean Fouquet ou d'Hugues de Gand. À mines peu avenantes, déplaisantes à rencontrer au coin d’un bois, ivrognes à l'habitude, pillards à l'occasion, frères de ce Mak des Mystères de Woodkirk qui, en pleine nuit de Noël, vole un mouton à ses cama-
dune. LETTRE ‘71 1 til /
L'ESTHÉTIQUE DES NOËLS. 23 rades, le cache dans des langes et veut le faire passer pour son nouveau-né. Mais ce sont d’admirables types humains. Regardez surtout les trois pauvres hères du retable d'Hugues de Gand, aux Uffizi de Florence : toute la misère, toute la grossièreté, toute l’avidité du paysan au Moyen âge est là. Et c'est du réalisme pur. Mais, là aussi, est toute son espérance. Ces visages rudes et irréguliers sont comme soulevés par une expression bienveillante, attendrie, mouillée, leurs rides retombantes un instant remontées par un sourire. La construction de la figure est bestiale, son expression est angélique : et c’est, là, tout l’idéalisme du Moyen âge.
C’est le contraire exactement chez les Bergers de la Renaissance. La construction de la figure y est régulière, idéaliste en ce sens qu’elle répond ou qu'elle s’astreint à une certaine idée que nous avons de la beauté, mais l'expression est absente. Si cependant elle existe, elle est moins visible; elle ne transfigure pas un visage qui, déjà céleste au repos, ne peut plus gagner à être transfiguré. On sent que ce-visage a eu moins à faire pour prendre un air digne du grand mystère. Les Bergers de Ghirlandajo ou ceux de Lorenzo di Credi devaient être déjà très beaux avant d’avoir vu l'étoile. Quand nous les regardons, les uns et les autres, à l'Académie de Florence, 1l nous semble que nous voyons passer « une vision antique ». Nous avons vu des Adorations en musique. Voici les Adorations ‘du silence. Du paradis mystique, nous descendons dans une vallée pittoresque. Dante s’est tu. Virgile parle. Les Anges ont dépouillé leurs ailes. Les
nuées se sont fondues. Tout est azur. Le soleil adouci de l'Antiquité païenne brille sur le « Dolce Mammolello » et sur les tendres « poverelli di Cristo » qui l'entourent. Le berger que voici, chez Lorenzo di Credi, debout, à gauche, avec l'agneau dans ses bras, c’est le Bon Pasteur de la catacombe de Sainte-Agnès qui se tenait au plafond entouré de colombes et qui est remonté au grand jour, au clair soleil. Vêtu d’une tunique grecque, chaussé de crépides, il semble suivre du regard à regret, au dehors du tableau, l'Antiquité qu'il a fuie pour venir vers l’arche de la nouvelle alliance. On se le figure très bien, hier encore,
Flageolant une églogue en son tuyau d’aveine.
S'il murmure un hommage au Christ, c’est sûrement la prédiction du poète de Mantoue, que vous trouverez dans la cathédrale de Sienne, à deux pas d’un confessionnal, incrustée dans le pavement de marbre et comme dans le fondement de l'Église. Lisez-la, voulez-vous, avant que le pied des générations ne l’efface :
Jam. nova progenies cœlo demittitur alto.
Et voyez comme sans effort, sans anachronisme, deux mondes, l’ancien et le nouveau, se rejoignent autour de ce berceau, ayant sacrifié, l’un et l’autre, tout leur appareil surnaturel, commumiant dans le culte de l'Enfance et de la Beauté. L'humanité toute seule en mêlant la grâce antique au charme chrétien peut figurer cette Nativité. Ne dites pas qu'il y a là de l’artfice. Pour être si beaux, les Bergers de Lorenzo di Credi ne sont pas moins vrais
PISTES LTÉE re SZ2TS LISTES TRS CIS E SR IPS PS TE LI SRI SSSR ST, SA RVERSE DNS PES D PSN NN 7 NN 7 Eu re me mn mu mot 7m FEES
Ï e 94 (4puuF 19) (uostopup 19) WA j ‘AFAQ XNE : “OLUOPUAY,T À ro S409 Mau NVA ODANIL SHHdV,Q IGHUD IA OZNAUOI SHYdV A d 19 . , le Rec ïA Û Ù J LA N NÉ TE LÀ 0) & où BA NA AID #0»
QI QD À A AA X UN Qi (5 û Af \ Ë QÙ AN 20% NY PR de ce UK TU LÀ LÙ | M & PAS OÙ üÙ 0% KO fi ES K D | Lot . :
1 fi: x rr Fr PTE. = e »
A SUHDUHA SHC AWSITI GU DIT A AWKSTTVHAL.T ïN “6% Ny ji eus EEE EE RE NS O7 SSSR SS Co ST SUEZ SAZS SUEZ NZ SEE ZE RTR RTE RTE UT IE ZT. Pose PS TER SE ET INT TES
pan en MES $
que leurs frères de misère, en cotte, en surcotte el gantés de moufles, que nous voyons, à Chantilly, aux /eures d'Étienne Chevalier. Tityre n’est pas moins vrai que « Jacques ». Seulement 1l est le produit d'une plus belle race et il serait injuste d'accuser de mensonge des artistes dont le seul tort ou la chance fut de naître en pleine terre de beauté.
Après la Renaissance, tout change, les Bergers sont visiblement embellis, ou plutôt il n’y a plus de bergers. Ils ne ressemblent plus du tout aux rustres du Moyen âge. Autant ceux d'Hugues de Gand étaient rudes et recueillis, autant ceux de Rubens ou de Véronèse sont civilisés et dissipés. Ils déferlent comme une marée montante sur le groupe divin. Il n’y a plus aucun ordre dans leur arrivée ni de retenue dans leurs mouvements. Ils deviennent familiers et indiscrets, agitant les volailles qu'ils apportent, arrondissant leurs bras au-dessus de leur tête pour porter leurs cruches ou leurs paniers selon toutes les grâces académiques, vrais frères de ces « Boumians » du noëliste Puech qui serutent la main de l'Enfant Jésus pour dire la bonne aventure, ou de ces joyeux drilles et de ces commères des Noëls bourguignons ou de la Monnoye qui posent à la Vierge sur le mystère de la Nativité les questions les plus incongrues.
Le xvi° siècle, à son tour, les imagine plus discrels peut-être, mais non plus recueillis. On ne voit plus de véritables paysans, mais des travestis selon une formule académique. Bergers pour crèches de Noël, « pifferari » de la place d'Espagne, maintes
fois aperçus sur les marches du Pincio, qui savent mieux les ateliers rémunérateurs que les pâturages favorables, et plutôt garder une pose que conduire un troupeau. Après avoir été des rustres intimidés, puis des manants déchaînés, il n’y a plus, au temps de Tiepolo, que des bergers de comédie. Il faut venir jusqu'à nos jours pour retrouver, chez les peintres, le souci des attitudes vraies que prend la naïve joie du peuple. On retrouve ces attitudes chez James Tissot, chez M. de Uhde, chez M. Lerolle.
Mais jamais on ne les retrouve à un aussi haut
degré que chez les Maîtres du Moyen âge. Ceux-ci restent, par excellence, les peintres de la misère humaine où rayonne, à la vue d’un être aimé, quelque promesse d’une vie supérieure. Vaguement ils ont compris et nettement ils ont exprimé que l’aube de cette vie supérieure, chez les natures frustes et inconscientes, ce n’est pas l'intelligence, ce n'est pas l’héroïsme, ce n’est même pas la beauté : c’est la tendresse. | Cette tendresse des Primitifs se répand également sur toutes les choses animées ou inanimées autour d'elle. Dès que la peinture aborde la Nativité, la Nature y tient une grande place. Le paysagiste, s'il en est un dans l'artiste, a le droit de s’y donner carrière. Car toute la nature, les arbres, les animaux, les pierres mêmes ont ressenti le premier souffle du Seigneur venant en ce monde. Les temples se sont écroulés, les animaux se sont agenouillés, les vignes ont fleuri. Au bas du firmament pend une étoile qui glisse lentement, en ligne droite, comme le long d’un fil dans les airs, et les oiseaux
un instant se sont tenus, par bandes, sans mouvement, les ailes ouvertes, dans le ciel. Quelle chance pour l'artiste de peindre le cycle de la vie universelle! Nous sommes précisément au moment où il apprend chaque jour à la mieux peindre. Après avoir acquis une complète maîtrise dans l’imitation de la figure humaine, voici que, jour par jour, il découvre le secret de figurer un animal de plus : le cheval, le lapin, le faucon, le héron, le singe, le vautour, le léopard; de perspectiver un nouveau détail d'architecture : un portique corinthien, un sarcophage à guirlandes; de détailler une touffe d'iris, de jacinthes, d’ancolies, de pissenlits; de lisser les plumes d’un chardonneret, d’un perroquet, d’un paon. I! les met, incontinent, dans la Nativité. Cela amusera peut-être l'Enfant Jésus; en tout cas, cela réjouira son cœur d'artiste tout fier de montrer son savoir-faire, tout émerveillé de l'inépuisable fête de la Nature autour de lui. De là, sont nés ces paysages chimériques et splendides et ces surplombs improbables d'où les arbres laissent pendre sur les précipices la chevelure de leurs racines, ces rochers abrupts découpés de mille sortes, selon l’idée de la montagne qu'on se faisait depuis Dante, et qui s'exprime à tout moment par ces mots : «érto, scôncio, stägliata, maligno, duro, rotta ». De là, ces montagnes bâties comme des fourmilières; ces villages, ces collines « turrite, rocce », ces forêts d'arbres en copeaux frisés, ces chevreuils et ces cerfs fuyant sous les fulaies en couchant leurs ramures, ces faucons assaillant des hérons dans le ciel, ces lapins trottant dans les ruines qui ont
donné asile à Dieu, ces petits oiseaux assemblés autour de l'Enfant Jésus, ces pies posées au bord du toit, ou ces paons rabattant sur l’étable le store diapré de leurs queues. De là, enfin, ces herbes folles qui jaillissent de toutes les fentes, sur les vieux murs de Dürer, de Gossaert, de Schongauer ou de Signorelli; et ces petites fleurs de parterre, cultivées avec amour par Fiorenzo di Lorenzo au premier plan de sa Nativité de Pérouse : ces pervenches, ces violettes, ces chélidoines, ces renoncules, ces pâquerettes, ces caille-lait, ces jacinthes, ces pissenlits, ces muscari, ces pie di gallo, ces vingt espèces de simples qui, poussant autour de l'Enfant Jésus, font l’air aussi parfumé à ses pieds, que, sur sa tête, les anges musiciens le font mélodieux,
Regardez, au Louvre, la curieuse étude des lézards évoluant en tous sens, la tête en bas, sur cet angle de vieux mur donné pour abri à la Sainte Famille par Filippo Lippi. L'artiste n’a mis aucun symbole profond en ces petites bêtes : 1l savait faire les lézards. Il n’y avait point, alors, d'exposition d'animaliers où il püt les peindre, il les a mis où il pouvait : près du Bon Dieu. Mais toute cette nature animale répandue par les Primitifs sur la terre et dans l'air, autour de la crèche, célèbre à sa façon, par sa joie de se montrer, le règne de la pitié qui commence. Ce lézard qui se promène ici, sans crainte, vous le retrouverez dans la galerie des Antiques, mais frappé par un Dieu du paganisme, par l’Apollon sauroctone. Ici, il ne craint rien. Tous ces animaux réunis autour de la Crèche seront plus
(uopnD.a» 9) QunuF 19) "OTARO"T ne “OIUPPUIY,] IdAT'T Odal'ITT SHHAY A ONVIMAVA VA H'IIELNHN9 SAHdV,.Q