LA NATURE
AIS ce qu'elle marque, en revanche, bien clai- M rement, c'est l'inconscient désir où se trouve l’homme de poétiser chacune de ses machines.
C'est la double fatalité qui nous pousse à détruire par la science la poésie de la nature et ensuite à la restituer par l’art. Rien n'avait plus de poésie que le cadran solaire dont le soleil lui-même guidait le trait d'ombre, et rien n'était moins pratique, soit que les nuages le fissent évanouir dans l'obscurité, soit que le cadran fût éloigné et qu'il fallût entretenir, comme à Rome, un esclave chargé d'aller sur la place publique, chercher l'heure. Au contraire, dès la première machine qu'on invente, dès la clepsydre, un peu de la poésie s’en va : le ciel ne joue plus aucun rôle, la précision augmente, et c'est toute la journée, toute la nuit, et par tous les temps, qu'on peut mesurer l'heure. Cependant, sur la clepsydre, une action naturelle est encore perceptible. Si ce n’est plus le ciel, c'est la terre qui joue son rôle par l'attraction qu’elle exerce sur
l’eau qui s'écoule. Dans l'horloge à feu des Chinois, le bâton horizontal qui brûle annonce encore l'action des forces naturelles et l'œil suit la marche progressive du feu. Elle se sent enfin dans le sablier, par la chute du sable noir qui fond dans la stalactite de verre, car l'attraction terrestre frappe à tout instant nos yeux. Mais, quand intervient la force mécanique, elle ne se sent plus. À mesure que l'engin se perfectionne, il est moins indicatif de sa fonction, comme l’a très justement noté, dans une page célèbre, Sully Prud'homme. Sa soumission aux lois de la nature est moins visible. La loi qui régit l'horloge à poids est la pesanteur, et cette loi est moins visible que la loi de révolution du soleil. Puis vient la loi mécanique du ressort spiral, et cette loi est encore moins visible que celle de la pesanteur. La pendule ne peut plus preñdre la fière devise du cadran solaire : Me lumen, vos umbra regit, car ce qui la régit, c’est simplement un ressort. Plus l'organisme est délicat et compliqué, plus il se fait petit, plus 1l se cache, moins 1l donne de spectacle à nos yeux, et par là d’aliment à notre rêve. Tout pas en avant nous écarte de la nature. Tout progrès nous coûte une vision. La vieille horloge faisait du bruit dans sa cage comme un oiseau familier. Le feu de bois parlait dans la cheminée. C’étaient là des voix de la maison, répondant aux voix extérieures de la pluie, de la grêle, du vent. Aujourd'hui l'horloge est silencieuse comme la cheminée. On sait l'heure, mais on ne l'entend pas; on sent la flamme, mais on ne la voit pas. On voit seulement sur le cadran
nd
une aiguille qui tourne, comme un doigt qui effacerait circulairement quelque chose...
Telle a été l’évolution dans le mécanisme de l’Horloge. La nature y a été de plus en plus dissimulée, jusqu'à y devenir invisible.
Mais, dans la décoration de l'Horloge, c'est le mouvement inverse qui s'est produit. À mesure que la science restreignait le rôle et, partant, la poésie des forces naturelles, l’art s’ingéniait à leur donner une place de plus en plus grande par l’allégorie.
D'abord simple architecture, sans aucune poésie, sans aucun rappel des forces naturelles, l'horloge demeura longtemps réduite au rôle de boîte à instrument. Les automates dont on la compliquait, non seulement ne sont point une réaction contre l’artifice de la science, mais sont, au contraire, des produits nouveaux de ces artifices et leur couronnement. Leurs enfantines évolutions ne rappellent aucune des grandes forces naturelles qui marquent la révolution des jours. Mais lorsque, plus tard, l'engin se perfectionne, à tel point que disparaît l'usage même du cadran solaire et du sablier, lorsque, dans son hôtel artificiel et pompeux, l’homme du xvu° siècle va oublier le sens profond et naturel de l'heure, devant son meuble de Boulle, alors l’art vient le lui rappeler. Cette poésie qu'avait dans la nature le signe de l'heure, 1l la restitue par ses emblèmes et ses allégories. Ce soleil que.l’on ne consulte plus, il le remet devant les yeux sous les traits de Phébus-Apollon et de ses chevaux projetés en un éclatant éven-
tail. Ce coq, que l’on n'écoute plus annoncer la quatrième veille, se dresse tout sculpté au sommet du cadran, le cou tendu, sur ses ergots d’or. Cette fuite du temps que ne marque plus le filet de sable qui coule, nous y songeons en voyant les grandes ailes de Chronos. Et ainsi, longtemps après que la science nous a, par ses ingénieux mécanismes, rendu inutile la vision directe du soleil, de l'oiseau et du flot, l’art vient nous les rendre sous la forme imaginaire des attributs, des emblèmes et des dieux. Du même coup, il établit une lointaine harmonie entre les pensées des simples et celles des raffinés du siècle. Au même moment où le pâtre, sur sa montagne, consulte la hauteur du soleil à l'horizon pour calculer le temps qui lui reste avant de rentrer ses bêtes, le petit-maître, dans son salon du Marais, voit le Phébus de Caffieri et songe à sa course dans les cieux.
Cependant la science progresse encore. Elle peut loger maintenant une grande âme mécanique dans un tout petit corps d’horlogerie. En même temps triomphe dans les esprits le retour à la nature. Onest soru du salon meublé par Boulle et l’on a regardé avec admiration, comme un spectacle nouveau, s’allonger les grandes ombres messagères de l'heure tombant du haut des montagnes sur les plaines. Les allégories ont paru froides. Les dieux sont partis. Apollon a remisé, dans les académies des Beaux- Arts, les coursiers qui avaient caracolé sur tant de pendules. Saturne a replié ses ailes, mis son sablier en sautoir, et déposé tristement sa faux en voyant l'ouvrage bien plus expéditif des faucheuses mécani-