X INTRODUCTION
ce sentiment : lel est l'objet des pages qui vont suivre.
On ne le cherchera pas dans des genres très nom-.
breux, nt en des espèces très rares ou inconnues, mais au contraire, dans quelques genres très définis et d'après des monuments que tout le monde a vus ou peut voir. Les sujets traités ici, sont les plus simples el les plus populaires qui soient. En décembre, la
foule féle Noël; au printemps, elle parcourt les
Salons el les expositions rélrospeclives et s'arréle surtout aux portrails de femmes; en loute saison, elle regarde l'heure; il y a un jour dans l'année, le 1° novembre, où elle visile des tombes. Nous ferons comme elle, bien moins soucieux d'aborder des pro-
blèmes qui la dépassent ou de découvrir des trésors
inaccessibles, que de nous poser les mêmes questions que loul le monde, mais de les bien poser et de regarder les mêmes choses, mais de les bien voir. Un Dieu qui naît, l'heure qui sonne, un sourire qui passe, une tombe : telles sont les étapes de ce livre. Ce sont, un peu, les étapes de la vie. En prenant l'art pour guide, nous ne pouvons prétendre ne nous égarer jamais, mais nous ne nous perdrons guère plus qu'en suivant les quides officiels : le document écrit, l'acte enregistré, la tradition, et quand nous nous
égarerons, ce sera, du moins, sur les chemins de la beauté.
Cavalière-du-Lavandou, novembre 1908.
« Dum jacebat parvulus ».
(Jacopone de Todi : le Stabat de la crèche).
"ÉTAIT un soir d'été, dans un musée de magots et
de dieux. Les fenêtres tournées au couchant donnaient aux bronzes verdis et aux ors rougis la pleine lumière. Au toucher de l’oblique rayon, chaque Dieu, sage ou génie, s’animait tour à tour, reprenant, dans ce bref instant de sa journée d’exil, un semblant d’empire. Les figures grimaçantes faisaient mieux leur grimace, et les souriantes leur sourire. Une lueur d'intelligence passait de l'astre lointain au créateur ou à l'animateur des choses. Puis le soleil tournait. Le Dieu retombait dans le demi-jour, le silence, la solitude. Les visiteurs égarés dans ces salles ouvraient de grands yeux, épelaient les inscriptions, tâchaient de comprendre ce qu'avaient pu signifier à des millions d'êtres et pendant des milliers d'années, les formes qui leur étaient données comme divines : ces jeunes hommes gras accroupis sur des artichauts d'or, les yeux baissés et tournant leurs pouces, ou bien ces petits vieux chevauchant des buffles, ces guerriers faisant le
moulinet avec autant de bras qu’un éventail a de branches, ces danseuses en maillot dansant le cancan dans un cerceau, ces jeunes abbesses qui portent leur vertu comme une hure de sanglier, et ces philosophes qui portent leur sagesse comme une trompe d'éléphant, et les momies squelettiques et.les idoles obèses, Un petit enfant, soulevé par sa mère à leur niveau, les vit, se débattit, cria. Et, tout à fait impuissants à trouver là quelque lueur de divinité ou même quelque reste d'une humanité meilleure, les gens s’en allaient, l’âme vide. Des centaines de curieux et pas un adorateur! Des milliers de paroles et pas une prière! Heureux quand un vain bruit de quolibets ne venait pas, — nul des fidèles d'autrefois n'étant là pour les défendre, — insulter ces âmes incomprises en la geôle des Dieux! |
Ce sont là des aventures réservées aux Dieux exotiques. Croyez-vous? Chaque jour, au même moment, le même rayon de soleil éveille, dans Paris même, nombre de Vierges, de Christs, d’Annonciations, de Saints avec leurs symboles, de confesseurs ou de Vierges avec les ornements de leur martyre, en des lieux qui ne sont pas des églises, qui ne sont même pas des musées, mais des salons ou des boudoirs, devant des gens qui ne sont pas des croyants, mêlés à des objets qui ne sont pas des objets de culte, témoins de dialogues qui ne sont pas des répons, tenus en honneur seulement pour la grâce de leurs gestes ou la singularité de leurs attributs. Aucune intention ironique n'est encore là; mais combien de sentiments anciens ont
disparu! Les yeux en larmes, les yeux en extase, les yeux en confiance, qui reflétaient ces peintures, sont déjà remplacés par les loupes et les lunettes des experts. Que sera-ce dans deux mille ans ? Quelle impression le Christianisme vieilli et disparu de la vie, fera-t-il à son tour aux ignorants qui passeront distraitement devant ses Crucifixions, ses Assomplions, ses Nalivilés? Quand on visite un musée des Religions, il est bien difficile de ne pas se le demander... A cette question, les philosophes se chargeraient peut-être de répondre et ils le feraient sans doute de facons savantes et diverses, et contradictoires, selon leur habitude. Mais au regard de l'Esthétique, la réponse est facile. Les dieux grecs ont cessé d’être adorés : ils sont restés divins. Certaines œuvres égyptiennes ou hindoues, celles où la forme est demeurée tout humaine n'ont plus que pour quelques savants une signification quelconque : pour tous, elles ont encore un charme infini. Quand même disparaîtraient des mœurs des peuples toutes les fêtes du Christianisme, et de leur mémoire toutes les notions de ses symboles : la Sainte Trinité, l'Esprit-Saint, le Jugement dernier, la Résurrection, la Nativité, rien du charme de ses chefs-d'œuvre n'aurait disparu. Ils dévoilent d'eux-mêmes leur sens sinon religieux, du moins plastique. Il n'est pas besoin devant eux, comme devant les Dourgas à plusieurs bras, les Vishnous à tête de lion, ou les Horus à bec d’aigle ou les Ganéças à trompe d’éléphant, qu un savant interprète nous vienne expliquer ces solennels avatars et nous en fasse saisir l'intention
singulière et la particulière beauté. Pour l'esprit, l’art chrétien demandera sans doute toujours des commentaires. Aux yeux, ses formes s'expliquent toutes seules. Chaque sujet de retable ou de fresque, ou de châsse peinte peut bien être un Mystère douloureux ou joyeux, mais le sujet pittoresque est sans mystère. La plupart sont aussi clairs que des scènes contemporaines, journalières, des «tableaux de .genre ». Pour l’homme le plus ignorant du Christianisme, une Vierge de Van Eyck lisant au coin de son feu sur sa chaise gothique n’est pas un spectacle plus inattendu qu’une bourgeoise hollandaise dans son intérieur par Pieter de Hoogh, ni une Sainte Famille, fût-elle accompagnée de saint Jean-Baptiste et de l’'Agneau, une composition plus mystérieuse que le portrait des Ménines ou que la Famille de Franz Hals. Aucun, pourtant, de ces sujets n’est si clair que la Nativité. Il n’est pas au monde de plus beau thème pour un peintre; et la théorie si banale aujourd'hui que, dans l'œuvre d'art, le sujet fourni par la nature n'est rien et que le tempérament de l'artiste est tout, est démentie depuis cinq cents ans par le soin qu'ont pris les artistes de choisir ce même sujet lors même que ni la volonté de leurs patrons ni l'intention des donateurs ne les y obligeaient. Tout ce qu'il y a de pittoresque, de beau, d’ « esthétique » est là. Qu’exige le grand art? Du nu?... La Nativité en offre : l'Enfant, et si l'on veut, la plupart des bergers et des anges! La variété des âges? Elle est infinie, depuis saint Joseph et le mage Melchior que la tradition nous donne comme des
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vieillards, jusqu'au nouveau-né. La beauté d'une femme jeune ? Elle est voulue tant par la tradition que par le caractère ethnographique des belles Bethléemites. La diversité des attitudes? Elle va de soi, puisque de cette variété d'expressions : étonnement, joie, méditation, inquiétude, soucis, naît l'enseignement même de cette fête de Noël. Une échappée de paysage permet à l'artiste de dire ce qu'il veut sur la nature, la présence de l’âne et du
bœuf, ce qu'il sait des animaux. Il n’est pas jus-
qu'aux chameaux des Mages qui n’offrent un thème au naturaliste exercé.
Toute modalité de la couleur est également de mise. Pratique-t-on le clair obscur? On peut imaginer la Nuit avec le Corrège. Est-on luministe? On peut peindre le plein jour comme Hugues de Gand. Réaliste? Voici les figures de Ribera. Esotériste? Les Anges de Burne-Jones. Décorateur? Voici Flandrin. Cherche-t-on les antithèses de couleurs dans la diversité des carnations? Une femme jeune, des bergers rudes, des anges souples et blancs, des vieillards chauves fourniront tous ces contrastes. On dirait un sujet composé par des artistes et non imposé par une Religion. Un incroyant ne peut même pas objecter ses idées naturalistes. Il y a toujours quelque adoration dans le regard d’une jeune mère pour celui qu'au fond elle considère comme ce qu'il y a au monde de plus beau. Il peindra donc une mère en contemplation devant son nouveau-né, des voisins venus pour l'admirer el apporter des cadeaux, et cet incroyant fera, malgré lui, un tableau religieux. Beaucoup des
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plus grands maîtres des soi-disant « siècles de foi » n’en ont pas cherché davantage.
Aussi, dès que la peinture existe, elle s'applique à l'histoire et à la légende de Noël et les reproduit indéfiniment. Il est des villes comme Florence où le passant le plus ignorant qui soit peut augurer de l’histoire entière de l'Art italien et flamand tout ensemble en s’arrêtant devant les seules Adorations des Mages et les Nativités. Il est d’autres villes, comme Londres, où quand on a vu ce même sujet traité par les vieux maîtres de l’'Ombrie ou de la Toscane, on a respiré ce que l'atmosphère du musée contient de plus subtil; d’autres encore, comme Dresde, où le chef-d'œuvre de toute la galerie est ce que, sur ce même sujet, un Corrège a imaginé.
Enfin, l'examen des Nativités a un autre intérêt. Nulle part, ailleurs, on ne peut si aisément suivre - l'évolution du sentiment. Si diverses qu'elles soient d'inspiration, d'ordonnance, de technique, elles se peuvent comparer d'autant mieux que leur sujet, ou leur thème foncier est le plus nettement circonstancié qui soit au monde et le plus parfaitement défini. Dès les 1v° et v° siècles, le cadre de la Nativité est construit : il est admis qu’elle s’est passée dans une grotte ou une caverne creusée dans le roc; les figurants en sont rigoureusement déterminés jusqu'à l’âne et au bœuf auxquels l’Église donne une place protocolaire. Les rois Mages sont introduits et, dès le x1° siècle, on sait leur nombre, leurs âges respectifs, la nature de leurs présents. Quand arrivent les premiers peintres, l’ordre et la
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marche sont fixés; 1l n’est plus rien qu’on y puisse ajouter, et comme d’ailleurs tout y est pittoresque, on n'a envie d'en retrancher rien. La fantaisie se donne carrière, mais seulement dans l’ordre spécifique du sentiment ou de l’Art : elle ne touche plus au sujet. Tous les contrastes qu'offriront done les époques et les maîtres tiendront essentiellement à quelque progrès professionnel de ces maîtres ou à quelque sentiment intime de ces époques.
Ainsi, en parcourant des yeux cette longue suite de Nativités, qui racontent dans tous les musées du monde en tant de langages, la même histoire, en nous arrêtant devant quelques-unes seulement, depuis le Piero della Francesca, de la National Gallery, jusqu'aux récents essais de James Tissot et de Burne-Jones, nous verrons transparaître, peu à peu, dans l'attitude des personnages divins, l'Enfant Jésus et la Vierge, ensuite dans le groupement des personnages de la terre, Mages et Bergers, enfin dans la Nature qui enveloppe l’étable et dans le Surnaturel qui la domine, quelque évolution, sans doute involontaire ou inavouée, mais très sensible dans le sentiment, dans la vision, dans les formes, ou dans ce qu'on pourrait appeler, d’un mot, « l'Esthétique » des Noëls.
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"4 LE BAMBINO Et E ET : LA VIERGE
’ABORD le « Bambino ». Il est le centre matériel du tableau comme il est le point magnétique des sentiments. Se trouvant être en même temps la plus petite des figures, l'ordonnance des autres est tout de suite fixée et toujours heureuse. Si un peintre ou un photographe est embarrassé pour grouper une famille, qu'il fasse apporter un bébé! Aussitôt un groupe se forme, spontanément, de femmes à genoux, de mains qui se tendent, de visages qui regardent par-dessus de plus proches épaules, de mouvements qui s’'étagent et s’articulent: avec souplesse et précision parce que tous ont trouvé un centre, un centre attractifet que ce centre, n'étant guère qu'un point, ne masque rien de la circonférence, ni des rayons. Placez le bébé à terre, ou bien sur les genoux d’une femme, et vous avez, tout de suite, l'ordonnance de la plupart des Nativités. Les Primitifs le posent à terre, seul, sur une botte de paille ou sur des langes, séparé de toutes les autres figures par un vide assez grand. De la sorte,
L'ESTHÉTIQUE DES NOËLS. A1 rien de ses petits gestes n’est perdu, de sa physionomie oublié, ni de sa divinité méconnu.
Tel est le grand charme esthétique du Christianisme, celui qu’on ne trouve nidansles philosophies ni dans les autres religions. Chez lui, Dieu commence par être un enfant avant de devenir un homme, et les villageoises des environs viennent admirer le bébé avant que les femmes de Jérusalem et de Magdala suivent le philosophe. En lui, les aspects sévères de la divinité sont voilés, et cependant le peu qu'il y a de divin en la nature humaine est visible. Il ne repose pas sur des nuages, mais sur des langes. Il ne serre pas de tonnerre dans ses menottes, mais des brins de paille. On a vu d’autres religions offrir à l’Art une figure.d’enfant.
Mais cet enfant n’était pas encore un dieu comme Jupiter enfant ou Dionysos ou Bodhisattva ; ou bien ce n’était que le symbole d’une pure abstraction, comme Éros enfant; ou d’un rapport filial occulte, comme Horus; ou d’un être encore ignorant de sa destinée, comme Krishna. Elles n'offraient pas à l'artiste, le Dieu unique et universel sous la plus belle, mais la plus naïve des apparences mortelles. Aussi, de toutes ces nativités antiques de Bouddha, de Dionysos, de Zeus, d'Horus, l’art ne nous a pas laissé un seul chef-d'œuvre. Vainement, à grand renfort d’érudition, va-t-on démêler quelque pseudonativité du Bouddha sur les bas-reliefs de Gandhâra ou Peshawar. Bons pour l’histoire des Religions, ces monuments sont fort incertains et bien médiocres au regard de l’Esthétique. Et si, ça et là, autour des urnes de marbre de Naples, on voit
des Liknites célébrer en dansant le petit Dionysos nouveau-né qu'ils secouent dans leur corbeille, ces ancêtres des bergers du Spagna témoignent trop peu, par leur mimique endiablée, qu'il s'agisse d’un frêle enfant et pas du tout qu'il s'agisse d’un Dieu.
Ici, au contraire, c’est d’abord un enfant qu'on adore, un « bellissimo e delicate garzone », et c'est en même temps le Tout-Puissant, l'Éternel. On s'agenouille pour mieux voir le Bébé, et l’on en profite pour dire au Dieu une prière. On n'imagine pas un instant que ce puisse être le Dieu vengeur, le Dieu jaloux, le « cruel Dieu des Juifs » qui apparaît sous les naissantes boucles blondes. Pas un instant on ne pense que voilà, dans la crèche, l’auteur responsable de ce monde de misères et de monstres où l’on a souffert jusqu'ici. On pense seulement qu'il va le sauver. Dans les yeux qui ne reflètent aucun passé, chacun de nous lit à son gré l'avenir. Croyant ou incroyant, nul ne refuse son salut à une royauté si inoffensive. Et du sourire d’un enfant, on peut dire ce que le Pape Pie VI disait de la bénédiction d’un vieillard : « Cela n’a jamais porté malheur. »
Pour qu'on voie jusqu'à ce sourire, 1l faut que le Bambino soit tout près du regardant, quasi au bord du tableau; et c’est le parti que prennent les peintres Jusqu'au xvi° siècle, au moins quand ils montrent simplement la Nativité ou l’Adoration des bergers. Si les Mages arrivent, et si l'enfant est exhaussé sur les genoux de sa mère, le peintre pense pouvoir occuper son premier plan de figures diverses sans pour cela le masquer, d'autant qu'il
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