‹ Le miroir de la vie (volume 3)Chapitre 8 sur 57 · CE AS · texte numérisé non relu

CE AS

que lui apporte le berger. Il explore le gros crâne chauve du Mage prosterné, comme un écolier cher-

chant sur une mappemonde la place d’un pays

inconnu. Ou bien, il fourrage, de son petit bras, dans la cassette pleine de pièces d'or frappées à l'effigie de Térah, le fils d'Abraham, que lui présente Gaspar. Au xv° siècle, il joue.

À mesure qu'on s’avance dans le xvi° siècle, son geste se fait moins espiègle. On peint moins l'Enfant que le Dieu. Sa main ne joue plus, elle se lève et bénit. C’est un petit roi grave ou un petit évêque amusé. Il règne.

Au xvu siècle, il redevient enfant. Ribera, Rubens, Rembrandt, Luis de Vargas le peignent vagissant, faible, nouveau-né. Enfin, de nos jours, il gît, minuscule, sur un coussin, chez James Tissot, enveloppé dans ses langes chez Flandrin, pressé sur le sein de sa mère chez M. de Uhde, chez Burne- Jones et chez M. Lerolle, image de la faiblesse et de la souffrance qui commence pour lui comme pour tous ceux qu'il vient consoler. « Pleure, Enfant- Dieu, dit Willette, tu as trente-trois ans à vivre parmi les hommes! » Ce que lhumoriste brutale-

ment exprime par cette boutade est contenu dans

les plus belles pages de l’art contemporain. Dès la Nativité, la Rédemption commence, et les Anges que Burne-Jones appelle au pied du lit de la Vierge, ne portent pas des présents, mais bien une couronne d’épines, un calice et des clous, symboles et outils mystérieux de la dernière étape de sa vie. Ainsi, le Bambino insoucieux des Nativités florentines et l'Enfant-Roi des Adorations ombriennes est redeve-

nu le pauvre être qui a faim, qui a froid, qui s’essaie à vivre péniblement parmi nous. Son activité puérile a constamment diminué et aussi son pittoresque. Son geste se réduit à chaque siècle, un peu plus, se resserre ets’endort. Ainsi chez les Primitifs, 1l joue, chez les Renaissants, il règne, chez les Modernes, il gît. |

Il en va tout autrement pour la Vierge. Son geste ne devient pas moins libre : il le devient davantage à mesure que passent les siècles; il est de moins en moins figé dans une attitude respectueuse, à mesure qu'elle prie moins et qu'elle s'émerveille davantage, qu’elle est moins la servante du Seigneur qu'on ne voit pas et est plus la mère de. l'Enfant qu'on voit. La transition est insensible. Pendant longtemps, c’est l'attitude de l’adoration. La Vierge fait sa prière comme une religieuse dans un sanctuaire, ou plutôt sa méditation, car on ne lui imagine pas de paroles. Il y a, ici, une dissemblance profonde entre les peintres et les poètes. Les poètes, même les plus mystiques, du xv° siècle, les Bianco de Sienne, les Jacopone de Todi, comme plus tard saint Alphonse de Liguori, lui prêtent une émotion tout humaine, très démonstrative et très tendre : « Ayant mis au monde le Fils éternel de Dieu, aussitôt tu l’adoras avec une joie infinie. Tu pris et tu baisas ce Iys céleste. La joie que tu goûtas, toi, Ô très douce, tu le sais! » Les peintres, au contraire, la laissent sans aucun geste sinon celui de la prière, sans aucune expression sinon celle de l’extase, et pour ainsi dire aucune pensée, que celle du recueillement :

Stabat mater speciosa, Juxtà fæœnum gaudiosa, Dum'jacebat parvulus.

Il faut que s’approchent les Mages pour qu'on imagine pour la Vierge quelque expression nouvelle en même temps qu’une nouvelle attitude. Assise, elle prend l'Enfant sur ses genoux; elle le montre aux Rois venus de si loin pour le voir et elle en est fière. Mais cette fierté très douce n’ap-

. paraît encore que voilée d’une piété persistante,

d’une humilité infinie. C’est la Vierge du cantique de saint Ephrem : « Pourquoi cela et pourquoi? » dit-elle. Ils lui répondirent : « Parce que votre fils est Roi. » Elle dit : « Quand est-il jamais arrivé

qu'une pauvre femme enfantât un Roiïi?Je n'ai pas,

moi, les trésors des Rois et les richesses ne me sont jamais échues. Voyez ma maison : elle est toute pauvre et ma demeure est vide. »

À mesure, pourtant, que le temps s'écoule, les peintres oublient que la Vierge fut saisie de terreur à l'annonce de sa mission divine. Son culte est établi depuis tant d'années qu'il leur paraît sans doute qu’elle y est habituée et que, comme une descendante de quelque vieille dynastie, elle a oublié l'humilité de ses origines. Au xvr° siècle, elle ne prie plus, elle n’adore plus : elle règne; elle ne regarde plus l'enfant, mais les Mages qui se prosternent. C’est la Reine des cieux, la « Régente terrienne, l’Emperière des infernaux palus. » Regardez-la dans l’Adoraltion des Bergers, sortie de l'atelier de Rubens, à Munich : elle découvre d'un geste noble et triomphant le petit Dieu qu'elle fait

la grâce de montrer à la foule, qu'elle se sent libre de ne pas faire voir, de cacher si elle veut, même aux anges suspendus sur sa tête, et qui n’est plus tant son Dieu que son fils et son fils qu’elle montre avec un orgueil non plus tant maternel que royal, du geste qu'eût trouvé Anne d'Autriche pour faire voir leur maître aux va-nu-pieds révoltés, forçant les portes du palais, mais soudain apaisés, tout benoits, et ravis d’avoir un si joli petit roi. Cette évolution se poursuit encore. Peu à peu l'orgueil royal s'est adouci, fondu en un orgueil maternel. Certes, celui-ci n’est pas moindre, mais il est autre. Déjà, 1l éclate chez le Corrège. En plein xvi® siècle, ce grand précurseur des sentiments modernes montre une Nativité où la joie de la mère joue le seul rôle. Il a chassé tous les rustres et fait envoler tous les anges. L'étoile même a pâli dans les cieux. À peine, au bord de l'horizon blanchit l'aube. Toute lumière vient de terre. Elle jaillit du petit être même et se posant de figure en figure escalade le tableau jusqu'aux nuages. D'ailleurs, depuis les Nativités primitives, tout a changé. Les seins des femmes se sont découverts. Les nimbes ont disparu. On tire l'âne rétif hors du tableau. Le berger est un hercule antique, pris de vertige et de joie, qui ne sait que faire de sa massue et sent son genou fléchir devant l'Enfant-Soleil. En haut, passe une rafale d’anges, laissant les hommes en possession du cher trésor. La mère ne prie plus; elle ne joint plus les mains; elle ne pense pas au Dieu; elle pense au bébé dont elle est fière et qui est pour elle un Dieu quand il ne le serait pour

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