XVIII INTRODUCTION
vies de paysans et d'ouvriers attentifs au lever et à la chute du jour, d'échevins obscurs et de manouvriers modestes, vies qui n'ont cessé de produire le pain que nous mangeons, en ignorant qu'elles existent, vies passées sans bruit, comme les eaux qui fertilisent, et sans éclat, comme les fleurs qui guérissent.
L'art est aussi plus sensible. Il reçoit des empreintes d'âmes, que ne saisit pas la vie. Car il est fait de désir, quand la vie n'est faite que de nécessité. De toutes les activités d'un peuple, l'œuvre d'art est assurément la plus inutile. Mais c'est parce qu'elle est la plus inutile, qu'elle est la plus révélatrice. Quand un homme parle, c'est peut-être qu'il a quelque chose à dire, mais s'il chante, c'est bien qu'il a envie de chanter. Le cri que le gondolier pousse au coin des canaux de Venise ne nous révèle rien des singularités de son âme, parce qu'il est obligé de le pousser pour éviter de fâcheux abordages, mais le chant des magnanarelles dans les mûriers ou le vivat de l'ouvrier dans la foule, sur le passage du drapeau, sont des manifestations tellement superflues qu'il faut bien