‹ Le miroir de la vieChapitre 3 sur 62 · INTRODUCTION. VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. VII

C'est qu'en effet, parmi les jouissances qu'elle nous donne, l'œuvre d'Art éveille, sur la vie, des sensations de deux natures très distinctes.

D'abord, des indications de faits : une Annonciation de Memling nous dit le meuble d'une maison flamande au xve siècle : la fenêtre à meneaux, le vitrage maillé de plomb, la cheminée en hotte, la potence en fer tournant pour le cierge, le lit à courtines et à pavillon, la suspension à poids, toutes les dinanderies dont s'émerveillaient les yeux des générations lointaines, qui ont voulu, inspiré, regardé, aimé ce tableau. Ensuite, il témoigne des sentiments de ces générations : la même Annonciation nous montre l'idée qu'on se faisait de la sainteté, à cette époque, idée de calme, de recueillement, de silence, de douceur. Par la figure de la Vierge, par son maintien, par l'ordre extrême, la propreté, la minutie de sa toilette, nous pouvons augurer de l'idéal delà vie d'alors.

Dans ce miroir, se joignent les deux natures de reflets. C'est ainsi qu'était le mobilier au moyen âge, et c'est ainsi qu'on voulait que fût la sainteté. Il nous restitue à la fois le fait d'une époque et son désir. Il nous éclaire sur deux choses : sur ce qui était objet de

Vin INTRODUCTION.

la contemplation des foules et sur ce qui était objet de leur espérance ou de leur rêve. Bien que les deux ordres de choses se confondent sur la même surface réfléchissante, le départ se fait de lui-même. Quand le peintre nous peint une maison, il nous fournit un document sur un objet réalisé par son époque; mais lorsqu'il nous peint la Mort, il nous montre l'idée qu'on se faisait de la Mort à son époque, nous fournit un document sur le sentiment de son époque. Et si nous supposons que son sujet soit à la fois matière d'observations et matière d'inspiration — quelque chose qu'on peut observer en partie, mais qu'en partie l'on imagine, comme une bataille par exemple — alors, il nous renseigne simultanément sur les deux ordres de choses : sur le fait et sur le sentiment, animant les détails vrais pris dans l'observation des luttes contemporaines d'une vue d'ensemble, conforme à l'idée qu'on se faisait de l'héroïsme ou de la gloire dans son temps.

Sans doute, pour nous renseigner sur la vie d'un peuple, nous avons son histoire, et pour nous renseigner sur ses sentiments, sa littérature. Mais, si précieux que soient ces deux miroirs juxtaposés de sa physionomie multiple, ils sont, sur certains points, moins révélateurs que l'Art. Ils sont

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