‹ Le miroir de la vieChapitre 35 sur 62 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Jamais, au milieu de tant de paix, on n'a tant rêvé de guerre. Nous en rêvons à ce point que nous croyons vivre à une époque belliqueuse, quand bien rarement l'Europe centrale a connu le prodige auquel nous venons d assister : une paix de quarante ans! Le cauchemar est incessant et il est universel. Vainement les congrès savants, les conférences philanthropiques, les ententes européennes, industrielles, les ligues internationales et sociales croisent-elles leurs réseaux par-dessus les frontières, partageant le monde en des camps qui n'ont rien de commun avec les nationalités : le fantôme est debout et partout. En haut, le souverain au casque d'argent et à l'aigle d'or ne prend son crayon que pour figurer le schéma d'une allégorie sur l'invasion jaune ou pour donner la maquette d'un dessin commémoratif des soldats morts en Extrême-Orient, En bas, la foule contemple avec terreur, dans les expositions, ou sur les routes pendant les grandes manœuvres, ces engins de plus en plus perfectionnés qu'on invente pour la broyer. En attendant, elle les paye et, avant que ces monstres de fer ne torturent sa chair, ils lui dévorent son pain.

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Aussi bien, pénétrez dans les tribunes d'un parlement : qu'entendez-vous? Demander de l'argent. ... Pour quoi? Pour ce cuirassé qui n'a pas assez de cuirasses, pour ce fusil qui n'a pas assez de balles dans sa crosse; pour cet obus qui ne peut projeter sa mitraille que dans une ellipse de deux cents mètres de long.... Entrez dans une cour de justice : on y juge un touriste qui a été vu photographiant un paysage dans une zone défendue, — le cauchemar de l'espionnage, — ou un chimiste qui a communiqué une formule scientifique à un étranger, — le cauchemar de la trahison! Visitez une exposition : voici les wagons arrangés en dortoirs, avec des hamacs, des cuisines, des armoires pleines de linge blanc. Pourquoi ces lits? Pour les blessés de la prochaine guerre; et, comme la croix sanglante qui les surmonte, ces linges blancs seront rouges un jour. . . .

Veut-on secouer cette réalité navrante et se réfugier dans le rêve, c'est le Rêve de Détaille qui se lève devant les yeux. Car la poésie est faite de ce qui est loin ou de ce qui n'est plus. Or la pensée s'envole-t-elle vers ces régions sereines et chimériques de l'Extrême-Orient où elle avait accoutumé de trouver son repos, le fantôme l'y attend. Dans ces campagnes mamelonnées, où les personnages des Tori-i faisaient jadis paisiblement la cueillette des iris en fumant leurs pipettes, où les porteuses de sel et les acteurs jouant du koto aux treize cordes passaient sur les ponts en dos d'âne, s'émerveillant rux lueurs du printemps, des eaux et des fleurs, voici qu'ont passé les bataillons du maréchal Oyama aux tuniques noires, aux képis français, où seule une

applique en forme de chrysanthème rappelle les beaux jours de l'Art et de la Paix. Depuis quelques années Ping-Yang, Port-Arthur, Wei-Ha-Weï et depuis hier Peï-Tang, Tien-Tsin, Pao-Ting-Fou ne sont plus que des évocations de massacres et de mutilations. Des cris de victoire, des cris horribles, où il y a du saki et du sang, nous arrivent de ces bords enchanteurs où notre imagination se plaisait à aborder jadis, et l'Europe attentive, inquiète, tend l'oreille, se demandant si ce ne sont pas là les cris avant-coureurs d'une invasion jaune.

Réfugions-nous donc dans le passé, direz-vous; ouvrons un de ces volumes de Mémoires qu'on aime tant lire aujourd'hui. . . . Tous nous parlent de guerre : de la grande guerre épique où l'on ramassait des duchés sur le champ de bataille; de la guerre fantaisiste et ensoleillée où un galop de charge enlevait une cité opulente comme un trésor des Mille et une Nuits et mouvante comme un mirage; enfin, de la guerre triste et sérieuse comme un devoir, où l'on disputait à l'envahisseur des champs que la neige avait faits assez froids pour servir de tombeaux. Ainsi le passé autant que le présent, les choses lointaines autant que les choses immédiates, nous parlent de la guerre, — de la guerre de demain. De temps en temps, l'humanité, se débattant, invente bien des conférences de la Paix, prononce bien le mot de : Désarmement! désarmement! comme un homme qui cherche à s'éveiller de son cauchemar en poussant un cri, en appelant à son aide. — Mais on parlait de désarmement aussi à la veille dTéna.... Et le spectre de cette guerre qui n'arrive toujours

pas et qu'on croit fatale ressemble à un de ces mauvais songes qu'on sait n'être qu'un songe et dont on ne peut parvenir à se réveiller.

Voilà un phénomène curieux. En voici un second. Ces guerres dont tout le monde parle, personne ne les peint plus. Chaque année le nombre des tableaux de bataille décroît, et, bien plus encore que leur nombre, la valeur de ceux qui les font. Au printemps dernier, le salon des Artistes français, dit des Champs- Elysées, n'en contenait guère qu'une douzaine, le salon de l'avenue d'Antin pas un seul, et aucun n'était signé d'un grand nom. Dans ce pays où les maîtres d autrefois — les Le Brun, les David, les Gros, les Géricault, les Vernet, et, à l'occasion, les Delacroix, les Decamps, les Meissonier — demandaient leurs inspirations à la lutte en masse, à l'effort physique et moral, violent et prestigieux vers un but commun, nos maîtres d'aujourd'hui se tournent plus volontiers vers des scènes calmes et individuelles. Patriotes autant que leurs devanciers, nos artistes semblent se désintéresser des spectacles patriotiques. Eux qui eussent, dans un combat, saisi le fusil échappé aux mains défaillantes des Charlet, des Bellangé, des Protais, des Neuville, ils n'ont pas relevé leurs pinceaux tombés. Il en est de même à l'Étranger. En dehors des parades officielles de M. de Werner, les maîtres allemands dédaignent la guerre, et, par exemple, M. de Uhde, qui a fait la campagne de 1870, s'est abstenu de la peindre. Il faut descendre jusqu'aux sergents-majors de la peinture pour y trouver la préoccupation de ces choses brutales et magnifiques.

Et cela est d'autant plus frappant qu'au contraire la littérature en est pleine. A un bout de l'Europe Tolstoï, à l'autre bout M. Zola, et dans le monde anglo-américain M. Kipling, ont tiré des spectacles et des sentiments que procure la guerre leurs pages les plus saisissantes. Jls y ont découvert un intérêt que leurs prédécesseurs ne soupçonnaient point. La longueur inusitée de la paix européenne a même permis d'étudier et d'exprimer les impressions du soldat mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. Ce capitaine de chasseurs n'a pas occasion de charger l'ennemi : il écrit l'histoire d'un régiment de cavalerie légère et il y trouve un réconfort a aux heures de désillusion et de découragement, aux heures où tout officier se demande s'il verra jamais se rompre la monotone série des exercices de garnison, s'il atteindra jamais un idéal qui, chaque jour, semble s'éloigner vers des horizons plus obscurs ». Ce lieutenant d'artillerie ne tire que sur des cibles automobiles : il écrit le journal de sa vie militaire, « les impressions qu'un jeune officier éprouve en entrant au service,... sa jouissance de posséder des hommes et de leur appartenir ». Ce lieutenant de vaisseau ne lance pas de torpilles homicides : il écrit les réflexions et les images qui passent dans sa pensée et devant ses yeux, — Il semble que l'écrivain, le psychologue aient trouvé un intérêt d'autant plus profond à la guerre que le peintre s'en désintéressait davantage, et qu'ils aient, en quelque sorte, « permuté ».

Est-ce là simple hasard, fragile coïncidence qu'hier n'a pas connue, mais que demain ne con-

naîtra pas davantage? ou n'est-ce pas plutôt l'indice d'un grand changement qui se fait dans la réalité, dans l'idée et dans l'image de la guerre?

Pour nous en tenir à ce dernier point, la guerre moderne qui préoccupe tous les esprits n'offre-t-elle plus aux yeux des images qui les émeuvent ou qui les charment? Tout le pittoresque et toute la poésie des batailles qui séduisaient tant les imaginations de nos pères se sont-ils retirés de nos luttes contemporaines pour ne nous en laisser que toute l'horreur? L'appareil de plus en plus scientifique du combat, le rôle de plus en plus intellectuel du combattant ont-ils tari les sources où puisait le peintre, en même temps qu'ils en ouvraient de plus profondes au psychologue, au romancier? el la guerre, en un mot, serait-elle devenue un de ces objets

que l'art judicieux

Doit offrir à l'esprit et reculer des yeux?

Telle est la question que se posent les admirateurs denos vieux peintres militaires. PourFéclaircir, nous allons examiner les principales représentations du combat autrefois et aujourd'hui, et tâcher de déterminer ainsi la beauté plastique de la lutte, les conditions de cette beauté, quelque chose comme V Esthétique des batailles.

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