LE GESTE DU VAINQUEUR DANS I- ANTIQUITE ET DANS LES TEMPS MODERNES
Sèti 7er frappe les prisonniers. — Napoléon rend hommage au courage malheureux, par Debret.
l'esthétique des batailles. 19
faut noter que le combat d'alors, s'il était plus plastique que les nôtres, était aussi beaucoup plus cruel et presque bestial. Toute blessure qui désarmait rhomme sur le champ de bataille était immédiatement suivie du coup de grâce. Dans le grand basrelief dTbsamboul, nous voyons les soldats jeter en las aux pieds des vainqueurs les mains coupées des ennemis et les scribes égyptiens en dresser l'inventaire avec la plus tranquille exactitude : tels des commis prenant note d'une livraison de gants. Dans les bas-reliefs de Kouyoundjik, ce sont les têtes qu'on entasse ainsi et toujours des scribes sont là pour en prendre note. Un triomphe d'Assourbanipal ne va pas sans que, devant le cortège royal, on jette en l'air, comme on fait les roses dans les processions, les têtes des vaincus. Sur la colonne Trajane, on voit un légionnaire romain tenant, entre ses dents serrées, la tête d'un Dace qu'il vient de trancher d'un coup de glaive. Voilà ce que l'art trop naïf ou déjà dépravé de l'antiquité orientale ou de la basse antiquité romaine nous apprend sur la réalité des combats.
L'art grec, reproduisant ce combat bostial, l'a ennobli. Il n'a presque' jamais montré de telles scènes. Il a fait' voir la lutte parfois terrible, non la cruauté; la victoire, non la vengeance; il a voilé le plus possible la brutalité du corps à corps. Il a fait comme les témoins intelligents d'un duel : il a écarté les adversaires au moment où les coups devenaient aveugles. Il a cherché les attitudes qui excitent l'admiration plutôt que celles qui écrasent l'ennemi. Dans les marbres de Phigalie, Amazones et Athé-
niens, — on dirait un jeu plutôt qu'une lutte. La sérénité admirable qui plane sur tout Fart grec a pénétré ces furieux. Ils ont la puissance des dieux et aussi leur calme immortel. Regardez les guerriers d'Egine : ils sont nobles, aisés, mélancoliques et presque gracieux. Le sourire de ceux qui tombent est mystérieux comme leur destin. Ceux qui combattent encore le font avec vigueur, mais sans rage, avec volonté, mais sans passion. Ils semblent savoir qu'ils dominent de bien haut les hommes et que leur bataille se livre plus près du ciel, sur un fronton.
La sculpture grecque a fait plus encore. Elle a ennobli ce que les Grecs méprisaient le plus au monde : le Barbare, c'est-à-dire l'âme sans philosophie et le corps sans gymnastique. Elle l'a choisi non comme comparse ou trophée d'un triomphe, mais comme objet lui-même d'admiration. Elle Ta célébré non pas victorieux, mais vaincu, et vaincu non pas rêvant une revanche possible, mais mourant. Elle a fait le gladiateur ou le Barbare expirant qui est au Capitole. On ne sait qui est cet homme aux cheveux crépus, affaissé sur son bouclier, la tête basse, une épée brisée à la main, qui semble écouter son sang couler par les lèvres de sa blessure. Il gît au milieu de la salle, tout seul. Autour de lui, se tiennent debout, dans des attitudes joyeuses et triomphantes, des dieux, des prêtresses, des déesses, des satyres, des philosophes : aristocratie de la forme et de la mythologie, êtres qui ont un nom, une naissance, une histoire, membres qui ont une éducation, que l'huile a assouplis, que la
palestre a développés, que le massage a faits harmonieux, torses élancés, lèvres souriantes : Antinous, Apollon, Bacchus, une jeune fille portant une colombe.... Sa forte et soucieuse physionomie de sauvage qui souffre injustement semble refléter autant de surprise que de peine, et son cerveau aussi impuissant à s'expliquer le pourquoi de la défaite que le pourquoi de la douleur.... Chaque fois que nous avons succombé, après une de ces luttes où ce qui est inexpérimenté, barbare et généreux en nous s'est mesuré avec ce qui est civilisé, conventionnel et égoïste dans le vieux monde où nous sommes venus combattre, nous avons tous un peu ressemblé à ce Gaulois expirant. Nous avons senti qu'une impulsion en nous était brisée et que brisé aussi était le buccin où, naïvement, nous croyions annoncer aux autres quelque vérité ou quelque justice. Et nous avons regardé, comme lui, s'écouler, de la blessure faite par les réalités, le flot de nos espérances et de nos illusions.
Est-ce donc là un symbole et le sculpteur a-t-il voulu ennoblir la défaite? Qui sait? Mais quand même il n'aurait pas eu ce but précis, il a sûrement voulu — et cela» se voit à chaque tournant de sa statue — ennoblir l'académie barbare, faire voir non comme dans une caricature, mais comme dans une ethnographie, la beauté particulière de ce corps rude et non dégrossi, de ces membres bruts, de cette poitrine et de ce torse taillés en carré, où la culture grecque n'a pas mis son empreinte. Et il y a merveilleusement réussi. Pas un des triomphateurs qui ont gravi ces degrés fameux, là, sous les fenêtres, n'a
connu la gloire que ce soldat obscur a remportée. On ne monte plus au Capitole aujourd'hui que pour venir l'admirer. Et tous les dieux de cette salle ne semblent avoir été groupés autour de cette agonie que pour servir de cortège, eux les célèbres et les immortels, à ce Barbare sans nom et sans histoire, qui va mourir.