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CHAPITRE III

Le combat invisible

On aperçoit déjà comment finit la peinture de batailles, c'est-à-dire comment elle tend à n'être plus qu'une variété du paysage, — qu'un paysage animé. On l'apercevra mieux encore si l'on examine ce que seront vraisemblablement les combats de demain, non pas au point de vue de leurs résultats politiques ni même à celui des sentiments qu'ils éveilleront dans les âmes, mais au point de vue des spectacles qu'ils dérouleront devant les yeux.

Sera-ce un spectacle d'ensemble, comme celui qu'eurent les habitants de Tournay le 11 mai 1745, du haut des remparts de leur ville, tandis qu'entre Anthoin et le bois de Barry les essaims blancs et bleus des Français disloquaient l'énorme masse rouge de la colonne Cumberland? Ou comme celui qu'eurent du haut des collines de Vienne les invités du prince de Ligne, le 6 juillet 1809, lorsque, dans l'immense plaine de Wagram, l'Empereur semblait débordé par les troupes autrichiennes, et que les mouchoirs de l'aristocratique assistance flottaient

au vent, vers les armes allemandes, comme un appel et un espoir?

Non. A cette époque, les adversaires se rapprochaient assez pour qu'à Fontenoy les Français pussent faire aux Anglais l'ironique politesse de les engager à tirer les premiers; pour qu'à Rosbach le colonel de Voghera, voyant que son régiment n'arrivait pas assez vite, s'approchât du commandant du régiment de cavalerie prussienne adverse et, le saluant, engageât avec lui un duel d'enragés; pour qu'à Essling les grenadiers décimés par le canon autrichien criassent en voyant mettre le feu aux pièces : « C'est pour moi! » On apercevait donc du même coup d'oeil les deux armées se faisant face. Aujourd'hui que les fusils nettoient l'espace devant eux à plus de mille mètres et les canons à plus de quatre mille, des batailles entières pourront avoir lieu sans que personne, sauf les gens du service aérostatique, voient à la fois les deux côtés de la lutte, et si ceux-ci les voient, ce sera sous forme de lignes noires se mouvant sur une carte topographique. On pourra concevoir la bataille avec l'esprit ; on ne la verra plus avec ses yeux.

Pourra-t-on au moins, en ne montrant qu'un côté de l'action, en faire sentir la grandeur? figurer à côté des soldats qui exécutent le chef qui conçoit, la tête qui dirige, et qui apparaît, dans les luttes futures, comme le facteur principal du succès? On le pourra moins encore. Car la prodigieuse puissance des canons modernes ne rendra pas seulement intenable toute position trop rapprochée, elle obligera les deux partis non seulement à se tenir

loin l'un de l'autre, mais à se disséminer l'un et l'autre par la campagne. Les obus à mélinite en démolissant les maisons, les obus à mitraille en répandant, comme un coup d'arrosoir, trois cents balles sur un petit périmètre feraient trop de ravages dans des bataillons serrés. Il ne faut donc pas seulement que les lignes s'écartent l'une de l'autre, il faut que chacune d'elles s'étire, s'espace. Une armée développée avec les effectifs dont on dispose aujourd'hui ne tiendra pas moins de dix kilomètres; elle en tiendra davantage si elle est coupée par des obstacles naturels, des marais, qui viendront s'ajouter à cette longueur. Où sera le chef de cette masse d'hommes, le cerveau d'où partiront et auquel aboutiront toutes les fibres nerveuses de cet organisme? Évidemment assez loin en arrière. « On a reproché à l'Empereur son inaction à la Moskowa, dit Marbot; il faut cependant reconnaître que, du point central où il se trouvait avec ses réserves, il était à même de recevoir les fréquents rapports de ce qui se passait sur toute la ligne. Tandis que s'il eût été d'une aile à l'autre en parcourant un terrain aussi accidenté, les aides de camp, porteurs de nouvelles pressantes, n'auraient pu l'apercevoir ni le trouver. » Dans l'avenir, le chef fera de même. Il se tiendra en un point relativement équidistant de tous les points de la ligne engagée et il est aisé de comprendre que plus une ligne sera longue, plus ce point en arrière sera éloigné.

Il faudra donc choisir : représenter ou le chef ou l'armée. Le chef? Quel spectacle pittoresque offrirat-il donc? Trop loin de l'ennemi pour le voir, trop

loin de ses troupes pour êlre vu d'elles, ne correspondant avec ses lieutenants que par téléphone ou par bicyclistes, il n'apparaîtra plus dans ces attitudes vigoureuses et significatives que lui prêtait l'imagination sans doute, mais aussi parfois la réalité. On a vu Lannes saisir l'échelle d'assaut à Ratisbonne, Ney prendre un fusil pour protéger la retraite de Russie, Drouot défendre ses pièces contre une charge de cavalerie à Hanau, Frédéric saisir trois fois un drapeau pour enlever ses troupes à Zorndorf, Napoléon lui-même pointer un canon en 1814, Canrobert, enfin, à Saint-Privat, accourant tête nue, l'épée en main, au milieu de ses batteries. Notez d'ailleurs que c'est toujours dans la défaite, dans la retraite ou à des moments désespérés que le chef, au lieu d'être à son poste, qui est au loin, près des réserves — là où la vue physique de l'action lui est interdite, mais où la vue intellectuelle en est plus sûre et plus complète, — vient se mêler à ses soldats, faire un métier héroïque, mais qui n'est pas le sien. Dans la guerre à venir, il se tiendra calme et isolé, dans une méditation féconde peut-être, mais intraduisible aux yeux.

Quelle attitude spéciale, significative aura, pendant le combat, le commandant d'un vaisseau, fermé dans son blockhaus, en face du tableau de ses boutons électriques comme un organiste devant les registres de ses jeux. Ses gestes? on ne les verra pas. Sa voix? on ne l'entendra pas. C'est par la bouche d'un matelot qu'il parlera aux tubes acoustiques. Dans cette heure terrible, où chacun, séparément, fera son devoir à tous les étages et entre

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