LA DÉCHÉANCE ESTHÉTIQUE DE I.A GUERR
Napoléon donnant ses ordres au matin d'Austerlltz, par C. Vernet. — Les généraux Wheeler, Chaffee et Lawton en consultation pendant fa guerre </<■ Cuba.
toutes les cloisons de la ruche de fer, on ne se verra pas et Ton ne s'apercevra de la mort de l'un ou de l'autre qu'au silence qui se fera tout à coup au bout du téléphone ou du tube acoustique. Certes, lame du chef, tant sur mer que sur terre, passera par mille états différents, que le psychologue pourra noter, mais quelle prise donneront-ils au peintre? Un monde de pensées et de sensations pourra rouler dans sa tête sans que rien en paraisse au dehors. « N'y a-t-il pas quelques mouvements visibles dans les muscles de la figure ou de la main? se demande M. Vereschaguine en observant Skobeleff au milieu d'une bataille dans les Balkans. — Non, répond-il, sa physionomie est calme et ses mains sont, comme à l'ordinaire, enfoncées dans les poches de son pardessus. » — Le roman cier, le poète, écriront peut-être sur ce calme leurs plus belles pages, mais que voulez-vous que le peintre fasse d'un général qui a les mains enfoncées dans les poches de son pardessus!
Regardons les soldats. Eux aussi sont loin de l'ennemi. Ils ne peuvent le menacer ni du geste, ni du regard, ni de la voix. Ils ne peuvent même plus le voir. Ils en sont réduits à des mouvements machinaux prévus par la théorie. Quelques-uns d'entre eux jouent un rôle purement mécanique et tout ce qu'on leur demande c'est de garder assez de sangfroid pour l'exécuter mécaniquement. Autrefois, le canonnier d'une place pointait lui-même sa pièce. Aujourd'hui il ne regarde même plus l'ennemi. Penché sur les appareils de pointage, attentif aux indications de l'officier, le collimateur voilà tout le
champ visuel où son œil se meut. S'il se relève, fera-t-il des gestes de défi, d'encouragement? Non, il demeurera immobile. Brandira-t-il une épée? Non, il tiendra un goniomètre.
Même les préparatifs de l'action perdent leur beauté pittoresque. La mise en batterie moderne n'est plus ce beau développement qui annonçait aux yeux l'arrivée de la force suprême. On ne cherche plus à réaliser ce spectacle. On ne fait plus le tableau. Sur un vaisseau, en quoi les soutiers qui, pendant tout le combat, enverront du charbon aux chaufferies auront-ils l'air de lutter pour l'indépendance de leur pays? Comment exprimera-t-on qu'ils courent un danger? On le verra peut-être autour des pièces d'artillerie, si tant est qu'il y ait encore des servants dans les bateaux modernes, et qu'on ne les remplace point, comme sur l'Asahi, par des tubes hydrauliques qui pointent, serrent, chargent, tirent et déchargent sans qu'une figure humaine apparaisse!
La crainte se manifestera-t-elle au moins chez ces hommes par des mouvements pittoresques? Jadis, à Sébastopol, chaque coup de l'ennemi était annoncé par le veilleur qui criait : « Mor...tier! » et tout le monde se jetait à terre, attendant que la bombe eût éclaté. Autant de poses curieuses et significatives. L'homme voyait distinctement le danger qui le menaçait : « Quelqu'un le souleva par les épaules, dit Tolstoï, il ouvrit les yeux avec effort et vit sur sa tête le ciel d'un bleu sombre, des myriades d'étoiles et deux bombes qui volaient dans l'espace comme cherchant à se dépasser. » Mais à l'avenir, avec une
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vitesse initiale de 500 mètres, le projectile viendra trop vite pour qu'on en soit averti. Ce n'est plus la bombe qui prenait le temps de fumer avant d'éclater, faisant comme le voleur classique qui demandait, au lieu de frapper, la bourse ou la vie. L'obus fusant aura éclaté avant même d'avoir touché le sol. Avant d'avoir fait un geste de frayeur, le vivant ne sera plus qu'un mort.
Même alors, son repos ne sera plus celui de l'homme frappé par une arme blanche. Ce n'est pas une pure fantaisie d'artiste qui dicta, dans l'antiquité, les affaissements rythmiques et les majestueuses palpitations d'un corps de héros comme le Gaulois mourant ou comme les guerriers d'Égine. Ce n'est pas un parti pris de nouveauté qui a, chez nos peintres modernes, transformé ces attitudes en poses raidies, figées : bras contractés, ressorts arrêtés brusquement comme par une pétrification subite. C'est l'évolution même de l'arme qui a produit cette évolution dans les gestes du mort.
Frappé par l'arme blanche, le soldat s'affaissait et faisait apparaître aux yeux, par son changement d'attitude, le coup sous lequel il succombait. La balle, elle, en s'insinuant mortellement, ne change pas toujours cette attitude. A la bataille de Belmont, pendant la guerre de Sécession, le 7 novembre 1861, le docteur Brinton vit un soldat qui tiraillait, agenouillé, près d'un arbre. Une balle lui avait traversé le crâne du front à l'occiput, en diagonale. Son corps chaud reposait sur son, genou droit et sur sa jambe droite, laissant la jambe gauche pliée avec le pied à terre, la main gauche fermement rivée au canon
de son fusil dont le bout portait à terre. Sa tête était penchée sur la poitrine et reposait contre l'arbre. L'attitude était généralement portée en avant, la mâchoire immobile, la rigidité parfaite. Le docteur crut qu'il était vivant. Il pouvait à peine se persuader que la mort résidât en cette statue si semblable à la vie. Un autre soldat de l'Union, atteint près du cœur, montait un mulet égaré et passa devant le docteur, à quelque distance. Bientôt les yeux fixes donnèrent des signes non équivoques de mort, mais le corps se tenait droit. Après un certain temps, on eut besoin du mulet pour transporter un blessé. Mais le corps de l'homme était si ferme et si rigide qu'il fallut employer la force pour détacher les genoux serrés contre les épaules de l'animal.
A Inkermann, M. Boudin a constaté des cas sans nombre où les morts restaient sur leurs genoux, leur fusil fermement serré dans la main, leur cartouche dans les dents, et parfois leurs armes levées sur la tête comme pour parer des coups : « De longues files de morts, dit-il, semblaient n'attendre que l'impulsion du souffle vital pour recommencer l'action.... » A la bataille de l'Aima, M. Péril constata les mêmes phénomènes : un corps qui se tenait sur le côté, les jambes pliées, les mains jointes et la tête inclinée comme en prière. A Magenta, M. Armand constata que la mort était venue si soudainement que les mains tenant les armes n'avaient pas eu le temps de les lâcher. A Gold Boro, pendant la guerre de Sécession, un parti de cavalerie de l'Union ayant surpris des cavaliers confédérés qui avaient
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mis pied à terre, ceux-ci sautèrent en selle et disparurent tous, malgré la fusillade, un seul excepté. Il était en position, se préparant à monter, la figure tournée vers l'ennemi qui avançait et qui était prêt à tirer de nouveau, lorsque le chef arrêta ses hommes et leur dit de le faire prisonnier. En s'approchant ils trouvèrent un corps sans vie avec un pied dans letrier, la main gauche saisissant la bride et la crinière du cheval, la main droite saisissant la carabine près du bout. Chaque muscle était rigide dans la mort; il fut très difficile de détacher les doigts de la carabine, de la bride et de la crinière. Cette rigidité, cette rigor mortis qui conserve aux cadavres l'attitude qu'avait l'être vivant au dernier sursaut de sa volonté, se trouve encore témoignée par les dessins faits entre Champigny et Villiers, d'après nature, par M. Sidney Hall, le 5 décembre 1870. Les belles agonies antiques ont à jamais disparu pour les yeux. L'instantanéité de la mort a supprimé les attitudes qui la révélaient esthétiquement.
Si au moins, à défaut de la signification des gestes et des attitudes, les batailles futures offraient le pittoresque des costumes et de l'armement! Mais bien au contraire! Toutes les armures, selon le mot de Musset, sont tombées pièce à pièce et toutes les broderies fleur à fleur. Nous ne reverrons plus les magnifiques parures d'autrefois : les pelisses, les brandebourgs, les « flammes » aurore ou jonquille, les tresses en cadenettes, les feutres brodés d'argent; nous ne reverrons plus ni les « dragons chevelus » qui portaient de la peau de panthère au front, ni les carabiniers qu'on appelait les « clic-
vaux noirs », ni les cuirassiers qu'on appelait les « gilets de fer », ni les grenadiers aux bonnets à poil qu'on appelait « les ruches à miel »,
Ni les rouges lanciers fourmillant dans les piques, Gomme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés!
Des « melons » ou des « canotiers », des vestes de maquignon ou des jaquettes d'employé, voilà le costume des héroïques soldats du Transvaal. Et des étoiles découpées dans des boîtes de conserve, voilà tous les insignes d'un général américain à Cuba. L'égalité, comme le roi antique, fauche de son sceptre tous les plumets qui dépassent la mesure, et si l'on n'a pas encore réduit au noir les uniformes de nos soldats, c'est seulement que cette couleur plus qu'aucune autre tranche dans la campagne et les désignerait aux coups. Un conseil de guerre en pleine campagne, tenu par les généraux Wheeler, Chaffee et Lawton, à Cuba, ressemble plus à une halte de chemineaux sur une route qu'à Napoléon dictant ses ordres au matin d'Austerlitz. On est tombé de laideur en laideur jusqu'au khaki. Que M. Joubert, paysan du Transvaal, allât en carriole au marché, ou qu'il se servît de cette même carriole pour visiter ses commandos, il n'y avait pour les yeux aucune différence.
Les armes qu'on manie sont aussi les plus disgracieuses qu'on puisse imaginer. Leurs formes ont perdu tout vestige des choses naturelles qui les avaient inspirées. Depuis longtemps le chien du fusil n'est plus le véritable chien du début, tenant ime pierre de pyrite entre ses mâchoires, et les cou-
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levrines, serpentines ou dragonneaux, ornés de foudres, de flammes, de lions et d'amours, décorés de banderoles où on lisait Velox et atrox, igné et arte, sont allés dans les musées rejoindre le bomerang égyptien. Jadis on ne tuait pas seulement l'ennemi : on l'éblouissait. Dans le camp, l'homme de goût trouvait le musée. Un général portait toute la bataille de Pharsale sur son armure et sa main posait sur une poignée d'épée fouillée comme une châsse, tandis que sur sa tête rampait le dragon ou la Chimère de sa vie. Des canons fondus par les Alberghetti brisaient des armes parées par le Nigrolo. Des boulets sortis de la gueule de dragonneaux crêtes comme des coqs crevaient des bas-reliefs ciselés par des maîtres : telle la porte de bronze de Castel-Nuovo. Où sont ces délicatesses? Aujourd'hui, on tue avec des bâtons sans grâce emmanchés dans une boîte et qu'on appelle des hotchkiss, ou des tuyaux d'orgue, qu'on appelle des mitrailleuses Maxim. M. Détaille encombre ses batteries de lunettes d'approche et de « caisses d'instruments », et dans le tableau de M. Roll qui est au Luxembourg sous ce titre : la Guerre, tout le premier plan est rempli par un appareil dont on ne sait trop s'il sert à faire de la soupe ou de la photographie et qui se trouve être celui de la télégraphie optique.
Quittons le terrain de manœuvres et regardons la mer : même déchéance. La vague grise et verte et bleue est toujours là, roulant d'un continent à l'autre, comme sous les yeux de Van de Velde, mais les belles nefs que Van de Velde a vues soulevant leurs poupes armoriées et dorées comme des avant-
scènes d'Opéra, étageant leurs balcons faits pour voir passer une fête, dressant leurs figures de Puget au milieu de la pyrotechnie multicolore d'une artillerie enfantine, ont sombré à jamais. Sur la plaine grise où la moindre couleur vive éclaterait, L'homme nemet plus que de noirs « coffres flottants », à dos de tortue, et le peu de superstructures qui les surmontent encore seront bientôt balayées. par le progrès. Un jour viendra peut-être où la forteresse d'acier plongera tout entière dans l'eau, — invisibje.;
La forteresse, de pierre l'est déjà. C'est une étrange évolution que cejle du décor mijiiaire : elle n'aboutit pas seulement à un changement de formes, elle aboutit à l'absence, de formes. Certes, les forteresses ont bien souvent changé d'aspect et selon les temps et selon les pays, depuis la masse crénelée asiatique jusqu'au hourd du moyen âge et aux queues dliirqnde du génie moderne. Mais ce qu'on n'avait jamais connu, c'était la forteresse rampante, la forteresse souterraine, la forteresse invisible, ce terrier d'hommes que nos derniers canons rendent nécessaire. Les autres ont disparu et ce n'est plus maintenant dans la campagne qu'une ondulation de terrain suspecte, un mamelon, parfois une coupole à peine bossuant la terre comme le renflement d'une tombe oubliée, et où rient, dorment, rêvent des centaines d'hommes enfouis aux profondeurs du. Cavalier', non, c'est moins encore! c'est un très petit bois touffu où l'œil et Foreille ne perçoivent des masses d'acier et des explosifs prêts à tuer qu'un frémissement doux de feuilles et parfois des chants d'oiseaux.
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Il restait encore au combat moderne un élément pittoresque et, par moment, poétique : la fumée, dont Léonard de Vinci recommande l'emploi et les effets dans un chapitre sur l'art de représenter une bataille, cette fumée « aux nuages lilas clair se déroulant et se développant tour à tour », que les artistes de Tokio prodiguent pour voiler les aspects inesthétiques des villes ou des champs dans leurs illustrations de la guerre sino-japonaise.
Lisez sur la fumée du Combat de Prairial ces lignes de Moreau de Jonnès : « Le nuage qui nous enveloppait ainsi était produit par la combustion de 100 000 barils de poudre à canon; il ne ressemblait pas à la brume océanique des jours précédents; au lieu d'en avoir la couleur grise uniforme, il variait, selon une foule d'accidents, d'intensité, de formes et de teintes. Tantôt il était d'un noir opaque, fuligineux, brillante d'étincelles et envahi par des flammes rougeâtres, et tantôt il était diaphane, donnant à la lumière du jour l'aspect d'un clair de lune, et effaçant les objets par une sorte de mirage fantastique. Il était souvent parsemé de cercles brunâtres s'élevant dans l'air horizontalement, et qui rappelaient ceux que les peintres du moyen âge traçaient au-dessus de la tête de leurs personnages saints.... Quand le nuage se déchirait, quelque vaisseau ennemi, ceint d'une double et triple zone jaune et rouge nous montrait son flanc hérissé do canons prêts à nous foudroyer. » — Or ce dernier spectacle pittoresque, la poudre sans fumée nous l'enlève. La foudre éclate dorénavant sans orage et ces petits flocons qui, dans les tableaux de Neu-
ville, indiquent encore où est l'ennemi, dispa raissent de la bataille à venir. On ne voit plus
rien.