‹ Le miroir de la vieChapitre 41 sur 62 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ainsi la peinture n'est plus l'art qui pourra dégager le côlé intéressant de la guerre. Sera-ce par hasard la musique? Si le combat n'a plus comme dans les temps antiques un aspect sculptural, ni, comme hier encore, un aspect pittoresque, ne conserve-t-il pas un aspect auditif qu'on notera d'autant plus soigneusement que les autres auront disparu? Les bruits du canon, des balles, les plaintes des blessés, les hourrahs des vainqueurs mêlés aux voix de la nature, n'ont-ils pas de quoi tenter un art nouveau?

On ne peut nier que cet aspect existe. Tolstoï a noté « les sifflements des balles qui tantôt bourdonnent comme des guêpes, tantôt gémissent et fendent l'air en vibrant comme une corde d'instrument », et leur cri particulier, lorsqu'elles arrivent « par essaims comme passent au-dessus de nos têtes, en automne, des volées de petits oiseaux ». C'est surtout la nuit, lorsque la pensée n'est plus accaparée par les impressions visuelles, que se révèle dans le combat l'aspect auditif. « Chaque soir, dit un canonnier de la batterie nord de Sébastopol, nous nous amusions à suivre le vol de la bombe et nous l'appelions « la colombe », car elle roucoulait comme un pigeon ». Les soldats qui veillaient aux avant-postes pendant le siège de Paris, reconnaissaient bien les motifs principaux de cette symphonie

de la guerre, les sons sourds des pièces allemandes se modifiant au loin, selon la distance, et la vibration en si bémol des pièces françaises une fois qu'elles avaient tiré.

Et si vous lisez la description de la nuit qui précéda Inkermann, dans Camille Rousset, vous y trouverez un tableau auditif très complet : « La journée du 4 novembre avait été sombre et pluvieuse ; la nuit vint vite. Aux tranchées d'attaque, arrivaient de la ville comme des bouffées de rumeurs; on entendait des cris, des chants ; les chiens aboyaient plus fort et plus longtemps que de coutume. Après minuit, les cloches sonnèrent. Vers trois heures il y eut comme une salve d'acclamations, puis, de nouveau, le son des cloches, ensuite des bruits sourds, des roulements de voitures et des grincements de roues. . . . A minuit, quand les cloches avaient sonné d'abord, c'était que, dans les églises, les prières commençaient pour les combattants du 5 novembre; après trois heures, c'étaient leurs acclamations soulevées par les harangues énergiques de leurs chefs, puis le son des cloches qui annonçaient la solennelle bénédiction des prêtres ; enfin les bataillons s'étaient mis en marche et les grincements de roues venaient de l'artillerie qui suivait le chemin raboteux de Karabelnaïa.... »

N'a-t-on pas fait souvent de la musique imitative pour moins que cela? Lulli n'a-t-il pas harmonisé dans son Alceste le combat d'Hercule assiégeant une ville? Jeannequin ne reproduisit-il pas dans un choral le bruit de la bataille de Marignan, avec les cris des combattants et les détonations : tarala

boum! Beethoven n'a-t-il pas composé pour Wellington une Bataille de Vittoria où Ton entend les trompettes sonnant le réveil des Anglais, puis une grosse caisse figurant les coups de canon, et enfin une « machine à fusillade » indiquée dans la partition pour compléter l'illusion?

Et plus près de nous, pour peindre les sentiments qu'un combat agite dans le cœur d'un homme — fût-ce un enchanteur — Wagner n'a-t-il pas fait dire par Klingsor, au commencement du deuxième acte de Parsifal, toutes les phases de la lutte qu'il aperçoit parla fenêtre! Mais il faut avouer qu'aucun de ces essais n'a été assez heureux pour qu'on puisse raisonnablement attendre quelque bien de leurs recommencements. La plupart des bruits de la bataille moderne, les sifflements stridents des balles surtout, excèdent de beaucoup notre puissance d'analyse auditive, et Berlioz a eu beau mettre un coup de canon dans une de ses symphonies, nous devons douter que les « colombes » de l'artillerie enchantent jamais nos oreilles. C'est là un bruit, ce n'est pas un son.

Mais qu'avons-nous besoin de chercher plus longtemps la forme d'art qui exprimera le côté nouveau, suggestif, du combat moderne, et ne l'a-t-on pas trouvée? N'est-elle pas dictée par la complexité des sentiments que les âmes contemporaines, moins fermes peut-être mais plus affinées, plus analystes que les autres, ressentiront au milieu du danger? Dans le combat antique, l'homme était beau; dans le combat moderne, jusqu'au milieu de ce siècle, il était pittoresque. Aujourd'hui, il n'est ni beau ni

pittoresque, mais plus que jamais il est pensant. Ce n'est donc plus à la sculpture, ni à la peinture, mais bien à la littérature et à cette variété de littérature qu'on appelle psychologique et sociale que le combattant ressortira désormais.

Dire ses pressentiments, ses craintes, ses souvenirs; noter ses colères, ses pitiés, ses dégoûts; saisir ses sympathies obscures pour l'ennemi inconnu que son arme va étendre blême et sanglant; mettre au jour ses réflexions confuses sur le profit qu'il retirera lui-même de ce meurtre; peser les motifs déterminants de demeurer ferme au poste : r amour-propre vis-à-vis de quelques camarades, le désir d'un galon, l'entêtement d'un parti pris, la lassitude d'avoir peur, et ceux de se mettre à l'abri : la sollicitation de la « carcasse », comme disait Turenne, ou de « mon frère âne », selon le mot de saint François; l'idée de la famille, nombreuse là-bas, qui attend le retour; peindre enfin le combat qui se livre en lui plutôt qu'autour de lui, et qui sera d'autant plus vif qu'il s'étourdira moins et qu'il réfléchira davantage, que les baïonnettes seront moins sanglantes et seront plus « intelligentes », — n'est-ce pas la tâche exclusive de l'écrivain?

Dans tous les pays il s'en acquitte, et le résultat est qu'il donne à tous le dégoût de la guerre, tandis que le peintre, jusqu'à nos jours du moins, en avait donné l'admiration. C'est apparemment que le dedans du combattant est moins beau que ses dehors et que les uniformes gardent leur or longtemps après que le cœur a perdu le sien. Puis à force de diriger sur ce point la réflexion des foules

au lieu de distraire leurs yeux par de beaux spectacles qui interrompent toute réflexion, on a fini par éveiller en elles le doute que les guerres de conquête leur servissent à grand'chose. Et le doute a vite fait de se transformer en négation. Ce n'est pas tout. En même temps que la loi exposait la démocratie tout entière à un égal danger par le service obligatoire, elle lui donnait par le suffrage universel le droit de décider si ce danger aurait ou n'aurait pas lieu, autant du moins que l'homme peut décider de ces choses. Ce n'était plus, dans un peuple, certaines gens qui déclaraient la guerre et d'autres gens qui la faisaient. Désormais c'était la chair à canon, elle-même, qui, par ses représentants, allait dire si elle voulait qu'on tirât le canon. Et de fait, depuis quarante ans, dans toute l'Europe occidentale, pas un coup de canon homicide n'a été tiré.

Si l'on en veut la raison, qu'on ne la cherche pas ailleurs qu'en ceci : qu'on ne peut plus peindre et qu'on ne peint plus de beaux tableaux de batailles. L'homme ne va qu'aux choses dont il se fait une image favorable. L'idée d'intérêt commercial développée par Proudhon et plus récemment reprise par M. de Molinari, n'a rien à voir en ces matières, toutes de sentiment. Jamais la nation n'avait mesuré son enthousiasme pour les victoires au profit qu'elle en retirait et au temps d'Austerlitz, comme au temps de Sébastopol, les plus inutiles lui avaient toujours semblé les plus belles. Les raisonnements qu'on lui a faits l'ont infiniment moins frappée que la vision esthétique qu'on lui a donnée. Désormais, celle-ci la domine. Pas plus que les philosophes n'ont pu

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détourner le peuple de la guerre tant qu'il s'en est fait une belle image, les théoriciens ne pourront l'y ramener aujourd'hui que l'image qu'il s'en fait est toute décolorée. Il faut des Van der Meulen et des Vernet pour qu'on écoute des Joseph de Maistre. Il faut qu'il n'y en ait plus pour qu'on écoute un Tolstoï, un M. Bloch ou un M. Stead et, de nos jours même, on n'a permis aux philanthropes de plaider l'inutilité de la guerre que du moment où les peintres n'ont plus montré sa beauté.

Mais puisque aujourd'hui la tristesse des combats a remplacé leur éclat, puisque toutes nos forces vives se tournent vers le progrès industriel et social ou la recherche du bien-être, vers l'art de se conserver et d'augmenter ses jouissances et non de se détruire en supprimant la source de toutes les jouissances, — nous, non plus, si curieux que nous puissions être des sensations d'Art, nous ne regretterons pas la décadence de l'Esthétique des batailles. Nous souhaiterons seulement que la Paix, reine de l'Europe, ne soit pas le repos ou l'indifférence, pires que la mort. Nous souhaiterons que ce ne soit pas la bride lâchée à tous les appétits et à toutes les fantaisies du « moi », désormais sevré d'émotions fortes, curieux d'émotions factices et débarrassé du seul correctif qu'on lui connût : le besoin de la solidarité dans un grand danger national. Que sous ce masque béni de la Charité ne se cache pas précisément son contraire, l'Egoïsme, qui ne chercherait dans la paix qu'une assurance contre la principale occasion de dévouement! La guerre avait ses grandeurs; la paix, pour l'égaler, doit avoir ses sacrifices.

Elle doit n'être qu'un autre champ de bataille avec d'autres ennemis à combattre : le vice qui endurcit l'âme plus que la lutte; la misère, qui tue le corps mieux que les balles. Si la paix européenne dure assez longtemps pour devenir l'état normal de nos vieilles sociétés, Dieu veuille que nous ne regrettions jamais ce qu'au milieu de la guerre on voyait parfois transparaître, malgré toutes les cruautés et toutes les tristesses : le grand frisson d'enthousiasme qui console des heures où il faut vivre et qui adoucit l'heure où il ne faut plus qu'espérer.

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