DEUXIÈME PARTIE
LE ROLE DE LA CARICATURE
LE ROLE DE LA CARICATURE
Le doctrinaire qui prononça, il y a quelque soixante ans, le mot fameux : « Le monde a perdu le respect! » n'avait apparemment jamais regardé de caricature. Car il s'en faut que la France du xixe siècle ait professé pour les choses respectables moins de respect que celle des siècles passés. Il faut avoir oublié la France du Gargantua, de la Satire Ménippée et des Contes de la Reine de Navarre, la France de la fête de l'âne et du Stultorum papa, car déjà elle avait une étrange notion des révérences à garder. Il faut supprimer de l'histoire littéraire les Fabliaux et de l'histoire artistique les grotesques de nos cathédrales tels, en cent endroits, que ni M. Legrand, dans le Courrier français, ni M. Caran d'Ache, dans ses albums pour les « enfants de quarante ans et au-dessus », n'oseraient les dépasser ou même les égaler. Et, pour trouver la France qui possédait cette précieuse notion du respect, peut-être faudrait-il remonter à l'époque gallo-romaine, et supposer que l'absence de tout monument de moquerie est un indice de vénération.
Mais déjà, la civilisation latine avait bien « perdu le respect ». Les fervents de l'antiquité qui s'indi-
gnèrent de voir Chodowiecki, Cham ou Daumier caricaturer les héros de Virgile et ses dieux, oublièrent que l'antiquité même leur en avait donné l'exemple. Toutes ces caricatures modernes, nées du ressentiment des longues heures passées à feuilleter le Thésaurus, ne sont que des pastiches de caricatures antiques. Par exemple, les trois chiens de la fresque d'Herculanum, l'un portant l'autre et le troisième, le plus petit, trottinant après les deux premiers : sequilurque patrem non passibus aequis,... ne sont pas autre chose que les parodistes de la fuite d'Enée portant son père Anchise et traînant le petit Ascagne par la main . Et peut-être le goujat inconnu qui griffonna sur un mur de Rome un une en croix avec un chrétien qui le vénère et ces mots : « Alexamène adore son Dieu », prenait, dès le premier siècle de notre ère, une liberté aussi sacrilège que M. Philipon, directeur du Charivari, lorsque, devant la cour d'assises de la Seine, il induisait progressivement diverses poires à la ressemblance du roi Louis-Philippe. Déjà, au temps d'Herculanum, le monde avait bien « perdu le respect ».
Le conservait-il du moins encore aux beaux jours de la Grèce? Non. Le monde était trop vieux pour que le doctrinaire de 1840 y pût vivre à son aise. Il aurait souffert 430 ans avant J.-C. des tableaux satiriques du peintre Pauson qui, au siècle même de Périclès, ne respectait plus grand'chose — et de ceux de Ctésiloque, l'élève d'Apelle. Il aurait vu, avec douleur, les caricaturistes parodier la visite de Jupiter à Alcmène et s'égayer aux dépens de l'Apollon de Delphes, en des dessins tracés sur la
panse d'un oxybaphon. « Le respect s'en va! se serait-il écrié. Où est le respect de la vieille Egypte? »
Mais la vieille Egypte hélas! n'était déjà point si solennelle. La caricature y florissait comme aux kiosques de nos boulevards. Elle a caricaturé, en ses statues, le dieu Bès, dieu de la guerre et de la danse, en bois, en bronze, en terre cuite, en pierre, comme on fit de nos jours M. Francisque Sarcey, rédacteur au journal le Temps.
Il ne semble pas qu'elle eût non plus le respect absolu de ses rois ou princes. Le concert d'animaux peint par quelque prêtre sur le papyrus de Turin, l'âne jouant de la harpe, le lion pinçant de la cythare, le crocodile portant un téorbe avec beaucoup de désinvolture, le marsouin soufflant dans sa flûte, passent pour être des emblèmes de Ramsès et de ses provinces. Ils ne sont pas les seuls personnages comiques figurés à cette époque et l'on a pu faire tout un livre sur la caricature égyptienne. Ainsi, il apparaît que ce n'est pas d'hier, que s'égayant à une représentation des travers physiques ou moraux des grands de ce monde, l'humanité « a perdu le respect ».
Pourtant, chaque génération a une tendance marquée à trouver celle qui la suit plus dépourvue du sens du respect et trop portée à la caricature. Ouiconque n'a point fait de ce sujet une étude spéciale dira que de nos jours la liberté de la caricature touche à la licence. Un membre de la ligue contre la licence des rues le dirait peut-être à propos des caricatures de mœurs. Un prêtre le dirait à propos
des caricatures sur le clergé. Un bon fonctionnaire à propos de celles du chef (\e l'État ou de nos magistrats. Mais rien n'a dépassé, ni même peut-être égalé, de notre temps, en immoralité, en licence, en ironie politique, les grotesques de nos cathédrales gothiques, qu'il serait difficile de décrire ici et impossible de reproduire.
Quelle est donc la raison de ce mirage? Peutêtre celle-ci qu'à la vérité la caricature est bien de tous les temps, mais qu'elle n'est pas exactement la même dans tous les temps, que la raillerie change de formes et que les formes nouvelles auxquelles on est moins accoutumé choquent davantage les esprits graves, sans être plus violentes, que les formes anciennes, dont on avait pris son parti. C'est qu'en un mot, une évolution s'est produite dans la caricature, comme dans toutes les manifestations de l'esprit humain, qu'il est intéressant d'esquisser ici, car elle marque peut-être révolution de cet esprit luimême sur certains points importants.