‹ Le miroir de la vieChapitre 44 sur 62 · EXEMPLES D IRONIE SANS FORMES CARICATURALES · texte numérisé non relu

EXEMPLES D IRONIE SANS FORMES CARICATURALES

« Comme tu mens mal, mon chéri! » par Gavarni. -

« Tiens, tu m'fais mal urée tes ennemis les Anglais .'... Il est peut-être Anglais, celui-là ? . . . » pur M. l'arum.

ses personnages des jambes trop longues, des nez trop gros, des ventres ballonnés, des bajoues : il force à peine çà et là leur trait comique ; parfois il ne force rien et se contente de bien mettre en évidence le trait caractéristique par la suppression de ceux qui ne le sont pas. Mais précisément à la même époque le grand art ne cherche plus tant à taire les traits défectueux : il les note comme les autres. Le réalisme triomphe. Un jour vient où M. Raffaëlli écrit sa brochure du Beau caraclériste et dessine de telle sorte qu'il se rapproche beaucoup d'une caricature légère. Mais M. Forain caricature de telle sorte qu'il se rapproche d'une réalité un peu ironisée si l'on peut ainsi dire. M. Huard, dans ses admirables bourgeois de province, n'appuie pas plus que Courbet. Et de la sorte le grand art et la caricature se rencontrent dans une pareille recherche du vrai : l'un acceptant le vrai malgré ses petitesses, l'autre voulant le vrai malgré ses grandeurs. Regardez au Luxembourg le tableau de M. Degas intitulé Au café. Est-ce là un tableau caractériste? Regardez les figures de femmes d'un album de M. Forain. Sont-ce là des caricatures? Quand M. Renouard trace ses admirables types d'anarchistes barbus avec un sourire d'ange, qui s'écrient : « Imbéciles de bourgeois, mais l'anarchie, c'est le ciel! » pourquoi ne l'appelle-t-on pas un caricaturiste et donne-t-on ce nom à M. Steinlen? Pourquoi les synthèses en jaune et noir de M. Nicholson sont-elles des caricatures et les Harmonies de M. Whistler n'en sont-elles pas? Y a-t-îl plus d'ironie dans les dessins de M. Ibels

que dans les tableaux de M. Frappa ou de M. Vibert? Si M. Béraud nous peint la Salle Graffard et si M. Willette nous dessine de délicieux pierrots descendant, bras dessus, bras dessous, avec de gentils petits croque-morts, la pente du moulin de la Galette, quel est donc le caricaturiste ici — et quel est le poète? Le caricaturiste sera-t-il M. Willette parce que son œuvre est une pensée, en même temps qu'un dessin, et que sous sa forme individuelle et superficielle, on devine un symbole universel et profond?

§ 4. — La nouvelle période symboliste.

Peut-être... et ceci nous marque assez ce que sera la caricature de Ta venir. De toutes parts, voici qu'après cinquante ou soixante ans de caractérisme, elle évolue vers un rôle plus idéaliste et plus généralisateur. Elle ne caractérise plus seulement un individu, mais un peuple, ni seulement une petite passion, un léger ridicule, mais un sentiment profond, une poignante inquiétude, une ironie secrète de la destinée.

Tel est le genre que M. Charles Dana Gibson a créé aux États-Unis. La forme en est d'un galbe pur, folâtre par endroits, grave et sévère par d'autres, vastes planches dignes des maîtres du dessin. Le thème en est habituellement l'amour dans la vie américaine, la vie élégante et somptueuse des jeunes héritières dont les yeux se tournent vers la vieille Europe. De cette vieille Europe viennent des jeunes

gens tous laids, tons titrés, tous pauvres : Cheer up, girls, they are coming ! L'Américaine qui est toujours, par hypothèse, belle comme le jour, rêve inquiète et dédaigneuse de cet avenir misérable qu'on lui prépare, et — même « entre deux duchesses authentiques » — elle ne se sent pas heureuse. Qu'a donc cette Europe méprisée pour prétendre à ses regards et les attirer? Elle a ce qui ne se fait pas en un jour : une histoire, et ce qui ne se fait pas à soi tout seul : des patries. Elle vient clone, la vieille Europe, sous l'aspect du lion héraldique de l'Angleterre, la couronne sur la tête, rugissant dans sa crinière, et se dresse dans le cirque où les jeunes Américaines, en robes à traînes, se tiennent effarées. Le lion héraldique réclame sa proie : d'un pas lent et superbe il s'avance, tandis qu'un petit amour anacréontique s'en va, boudant, se désintéressant d'un drame où il n'est pour rien....

Ce minuscule acteur traverse tous les drames de Gibson ; il s'installe, gracieux et nu, parmi les décors hypocrites de notre civilisation. Vivant anachronisme dans un temps où tout se passe sans lui, il vient, chez Gibson, comme venait la mort, chez Holbein, troubler de sa présence les scènes les mieux agencées par le grand ordonnateur de la vie moderne : l'Argent. Pour montrer le néant de ceux qu'on appelle, sans doute par antiphrase, « les heureux de ce monde », Holbein appelait la Mort, Gibson appelle l'Amour. Derrière l'épaule des cardinaux, des rois, des argentiers, des hommes d'armes du moyen âge, la Mort était proche et triomphante. Autour des rois du pétrole ou de l'acier, des vain-

queurs de la lutte commerciale, des pontifes de la finance, de leurs femmes et de leurs filles couvertes de plus de perles qu'on en trouve en une année dans tout un golfe, l'Amour est fuyant ou pleurant. Et la leçon est plus amère encore. Le squelette décharné annonçait que la joie des heureux de ce monde est courte. Le petit être ailé, nu, triste, annonce qu'ils n'ont pas de joie.

Dans une vision de Gibson, une admirable jeune fille est conduite, hors de l'église, en longs voiles de mariée, par un monsieur vieux et laid, il lui faut passer devant une pauvresse assise sous le porche, sébile en main et écriteau sur la poitrine avec ce mot : Blind, mais le titre de ce tableau n'est pas : Une femme aveugle, c'est : Deux femmes aveugles. — « Si nous allons en Europe, Cynthia, je ne me soucie pas de vous voir épouser quelqu'un de ces comtes ou de ces ducs... », dit à sa fille un gros et rude yankee, qui tient à la main le journal où il a lu la personal intelligence de saint Moritz ou de Cannes. « ... Nous attendrons de trouver un roi dans la dèche.... » — Dans toutes les visions des « jours à venir », où triompheront les revendications féministes, Gibson nous montre les femmes jugeant, plaidant, tenant des conseils de guerre, mais il nous montre aussi au milieu d'elles le petit Amour bien triste. Il a l'air tout penaud. Plus loin, un poète, un orateur vient de rentrer chez lui, après un de ses grands triomphes populaires : il est assis dans sa salle à manger, ses deux mains emboîtant ses genoux; les feuilles de laurier tiennent encore à ses cheveux, les applaudissements de la foule, figurés

par des mains coupées, agitées dans l'ombre, bourdonnent encore à ses oreilles. Il est triste pourtant, triste jusqu'à la mort. C'est l'heure de la journée où la vie publique cesse, où commence pour d'autres la vie du foyer. A distance, immobiles, muets, le vieux maître d'hôtel et la maid regardent le maître. Que d'inquiétude et de pitié dans le regard de ces serviteurs! Qu'a-t-il donc?... Il a ceci qu'il est seul.... Il ne sait que faire de cette gloire qui lui survient, de ces acclamations que charrie le vent — « A quoi bon une belle robe de soie, dit le sage chinois, si l'on ne peut aller la montrer dans son village? » Où est l'âme à laquelle il pourrait faire une joie de cette gloire? Où sont les yeux où il lirait l'éclair de ses propres yeux? Et le grand homme regarde tristement dans le vide. Nothing but famé...

Mais lorsqu'il est là, Lui, tout s'illumine. Pour l'entendre jouer du flûteau, les pieds dans l'eau du Gange, voici que toutes les bêtes de la création se sont jointes, — les énormes éléphants songeurs, les lions aux yeux phosphorescents, les chameaux bossus, jusqu'à l'onduleuse Bagheera et aux inconstants Bandar Logs, — dans la trêve d'amour. Ce qu'il joue est cependant bien connu : c'est l'éternelle cantilène qui renouvelle le monde.

Tournons un feuillet. Dans une maison de New- York, un grand dîner a eu lieu. Il est tard. Les invités se sont retirés un à un. Tous les fauteuils sont vides. Les domestiques ont disparu. Les deux vieux époux sont restés seuls à causer. Puis en parlant, le sommeil est venu : les deux têtes se sont inclinées encore souriantes, le vieux monsieur et la

vieille dame se tiennent encore la main, comme de peur de se perdre, pendant leur sommeil. Qui donc les fait sourire, si tout ce qui faisait la joie de cette maison s'en est allé?... Regardez bien : là, dans un coin, exilé dans l'ampleur d'un grand fauteuil, le petit être ailé, gracieux, éveillé, grignote encore un « petit four » ou s'aplatit le nez dans une coupe de Champagne, demeurant avec les vieux quand tout de la vie les a quittés : les jeunes ambitions, les plaisirs invités et ardents, les folles espérances, trouvant peut-être un peu ennuyeux ce couple suranné. Mais qu'importe, s'ils ont gardé le petit hôte si rare, si subtil et d'ordinaire si fugitif et si c'est Lui : The Last Guestl...

Que devient l'ironie dans tout cela? Elle se mouille de larmes. Et la caractérisa tion? Elle se fait poésie. Elle s'étend à tous les sentiments et par là, elle ne peut plus être seulement moqueuse : elle devient compréhensive. Nul n'est moins apte à comprendre la vie que l'homme d'esprit, nul en ce sens, n'est moins intelligent. Celui qui s'efforce d'apercevoir tous les côtés des choses, de saisir toutes les causes d'un sentiment ou tous les effets d'un acte, qui s'enquiert de la vérité totale, en un mot, et la découvre autant qu'il est possible à notre faible vue de la découvrir, ne fera de ces choses une description ni poétique, ni spirituelle, car à peine en aura-t-il noté le côté poésie qu'en tournant un peu et en se plaçant à un autre point de vue, il apercevra le côté banal et médiocre qui lui cachera le premier et s'il distingue à côté de celui-ci, un côté risible, qu'il ait envie de railler d'un mot, ce

mot expirera sur ses lèvres, lorsque tournant toujours, il apercevra le côté tragique et lamentable de cette chose qui lui avait paru d'abord belle, c'est-àdire à la fois tout cela, et de plus, un peu triste. Le poète, lui, n'a pas tourné autour de la chose. L'ironiste non plus. Chacun n'a perçu qu'une face et s'en est tenu à une vue fragmentaire. Et c'est à eux bien permis, s'ils ont du talent, d'être spirituel et d'être poète. Mais en l'étant, ils se sont condamnés à n'être point compréhensifs.. L'ironie est un rétrécissement volontaire ou involontaire du cercle visuel. C'est une capilis diminutio.

La pitié est, au contraire, l'intelligence suprême.

Aussi, de ce côté-ci de l'Atlantique, comme dans le pays de M. Gibson, la caricature joint-elle la pitié à l'ironie. Les choses de ce monde ne se partagent plus en choses qui font rire et en choses qui font pleurer. Les mêmes font rire et pleurer tour à tour. Dans l'invalide perclus qui s'en va boitillant, le caricaturiste voit le poussah, mais il voit aussi le héros,

Car Peau d'une larme est un prisme Qui transfigure l'univers....

Le rêve et l'ironie de M. Willette chuchotent ensemble. Pierrot regarde un berceau fait d'une barque, ombragé d'une mousseline accrochée à un croissant de lune, dressé sur des roseaux de Jésus- Christ. 11 y a là l'Enfant divin qui dort à poings fermés. — « Veinard! » dit Pierrot. Ailleurs, nous voyons passer des masques, des figures de carnaval, mais leur paysage est de Corot, leur démarche est

de Watteau; s'ils chantent, c'est la complainte mélancolique de « Marlborough s'en va-t-en guerre ». Nous ne les entendons pas rire. Ils paraissent se demander s'il ne faut pas plutôt pleurer devant Don Quichotte bafoué, Picwick condamné, Cyrano méconnu et semblent

... Quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Leurs formes se perdent peu à peu dans le rêve et grandissent. Le crayon de M. Willette donne à tous ces fantoches une poésie que la réalité n'avait pas. Bien loin de souligner seulement en elle ce qui est ridicule, il aggrave ce qui est touchant. En caricaturant, il idéalise.' C'est la dernière évolution de la caricature.

Et nous revenons ainsi aux formes qui s'élaborèrent dans l'ancienne Egypte et à la pensée qui les dicta. Il y a autant de symboles aux kiosques de nos boulevards que dans les temples de lTnde que parmi les débris de Kouyoundjik, autour de Saint- Sulpice ou dans la galerie égyptienne au Louvre, L'Ethiopie est un lion pour le Grelot comme pour le papyrus égyptien du musée de Turin. On remplace les images de piété, mais on ne détruit pas les images symbolistes. Au lieu des quatre animaux de la vision d'Ezéchiel, on a V Hydre de V État-Major. Au lieu des serpents du Laocoon, les reptiles de M. de Bismarck, M. Félix Faure est représenté comme le dieu Horus, l'empereur allemand comme Saint-Jean ou encore avec un bec d'aigle avec plusieurs bras et plusieurs fonctions comme le Bodhisattva Mâritchi du musée Guimet.

■y ,fcj i^=< x x ^i i ^=ryy xi-nant xi i ^ y y. x\ i^r x v^i r^- v vs=tt

ggEggg^grggg

^T^il l»J^-W-^^

>^TTSnr '.< a t^nc '«■Piil^y Y^l ^33 Xi l^< X ESI T^CXXX 1 [>U/ XI S

Page 1