CHAPITRE II
Ce qu'elle n'est pas.
Qu'est-ce donc, essentiellement que ce genre et quel trait persistant le distingue, à travers ses évolutions?
Est-ce, comme on Fa prétendu, l'art du rire? L'art d'exciter la gaieté aux dépens des puissants du jour, des abus criants, des traditions surannées et ainsi de renverser les puissances ridiculisées?
Pour cela, il faudrait d'abord que la caricature fît rire. Or les meilleures qu'on connaisse n'ont eu ni ce but, ni ce résultat. Qui pourrait rire devant l'Ordre règne à Varsovie, chez Grandville, ou, chez Daumier, devant les cadavres de la Rue Transnonnainl Qu'ont de risible la figure ou le mot de la Lorette vieillie de Gavarni, au passant qui lui fait l'aumône : « Dieu garde vos fils de mes filles! » — ou la réflexion du Parisien de Cham à son petit garçon, pendant le bombardement du siège : « Ce sont les dernières fusées du 15 août! » Si deux enfants de mineurs, durant la grève de Carmaux, s'arrêtent devant la vitrine d'un boulanger, pâles, hâves, mais extasiés à la vue de deux pains, et si
M. Forain écrit, au-dessous : « Boutique de curiosités à Carmaux », est-ce pour nous faire rire? Et si dans Y Amsterdammer, M. Brackensik dresse aux côtés de Lord Roberts, le fantôme du duc d'Albe, avec ces mots : « Oui, chargez! feu! mort! Ainsi j'ai traité les pères, mais les fils ont conquis la liberté! » — y a-t-il là de quoi rire plus qu'on ne riait, à Venise, devant la tête de Marino Faliero décapité?
Est-il rien de plus tragique, dans Fart anglais, que la célèbre caricature de John Leech, General Février turned traitor , donnée par le Punch, le 10 février 1855, à la nouvelle de la mort du tsar Nicolas? On se rappelle l'atroce ironie de ce bois digne d'Holbein. C'était pendant la guerre de Crimée. Les troupes russes ayant le dessous, Nicolas avait dit : « Patience ! les deux grands généraux de la Russie ne sont pas encore arrivés. — Et quels sont ces deux généraux, Sire? — Ils se nomment Janvier et Février. » La guerre traîna en longueur. Le mois de février vint enfin, mais comme il apparaissait, le Tsar mourut. Alors dans le Punch on vit ceci : un squelette casqué, cuirassé, botté comme un général russe, entre avec une rafale de neige dans la chambre d'un malade, écarte le rideau du lit, pose les os de son métacarpe sur la poitrine de l'Empereur étendu, et au-dessous ces mots : « Le général Février a trahi! » L'impression fut profonde en Angleterre, si profonde qu'on la put comparer à celle produite par la Chanson de la chemise. One peut-on trouver à rire là dedans?
Tous les maîtres de la caricature nous donnent cette sensation de tristesse. Ni la Danse des Morts
d'Holbein, ni les Misères de la Guerre de Callot, ni les Scènes d'invasion de Goya, ni les Propos de Thomas Vireloque de Gavarni, ni le Doux Pays de M. Forain, ni la Mort de Hoche de Gillray, où le héros s'élève dans les airs jouant d'une lyre qui est une petite guillotine, ni le Bonaparte de Rowlandson causant avec la Mort, assise sur un affût, ne prêtent à rire. Ni M. Willette en France, ni M. Walter Crâne en Angleterre, ni M. Dana Gibson en Amérique n'ont fait rire personne. Les grands caricaturistes ne sont pas des amuseurs.
Ce ne furent pas des amusés. Quand on feuillette l'histoire de ces contemplateurs ironiques de la vie, on croit lire un drame, bien loin de découvrir une source intarissable de gaieté. La gaieté, elle, logea chez les grands idéalistes, chez les créateurs de rêves fleuris ou d'épopées furibondes, comme elle loge le plus souvent chez les moines. Pour ceux que leur profession oblige d'étudier de près le monde où l'on s'amuse, ils en reviennent quelquefois philosophes : ils n'en reviennent jamais gais. Gavarni s'ennuyait mortellement : « Ce que je fais, écrivait-il à un ami : les Masques et Visages par métier, et, par partie de plaisir, je travaille à faire rentrer le calcul infinitésimal dans la géométrie pure. » Daumier eut une vieillesse ombrageuse4. Hogarth mourut de chagrin, Traviès, dans le désespoir. James Gillray mourut fou. André Gill mourut fou. Robert Seymour se suicida.
« Si l'humour voulait dire seulement rire, a écrit le caricaturiste Thackeray, vous ne prendriez guère plus d'intérêt à la vie et à l'histoire des écrivains
humoristiques qu'à la vie du pauvre Harlequin, qui partage avec eux la faculté de vous faire rire. Si la vie et l'histoire de ces hommes éveillent chez vous une curiosité mêlée de sympathie, c'est qu'ils s'adressent à un grand nombre de vos facultés, outre le sens du ridicule. L'humoriste cherche à éveiller et à diriger votre amour, votre compassion; votre bonté, votre mépris du mensonge, de la prétention, de l'imposture, votre tendresse pour les faibles, pour les pauvres, les opprimés, les misérables. Au mieux de ses moyens et de ses facultés, il s'occupe de toutes les actions ordinaires et des passions de la vie... » et un des plus pénétrants critiques anglais de nos jours, M. Spielmann, ajoute : « Nul dessin n'est une vraie caricature s'il ne vous fait pas penser. »
La théorie qui veut faire de la caricature l'art du rire, résiste si peu à l'expérience qu'un journal satirique contemporain baptisé le Rire, par respect pour l'opinion accoutumée, a dû plusieurs fois avouer en tête de ses meilleures pages, qu'il ne riait pas du tout et qu'on n'allait nullement rire en le feuilletant. « Aujourd'hui le Rire ne rit pas », disait-il en commençantla saisissante évocation par M. Caran d'Ache de Krûger le Grand et John Rull le Petit en novembre 1900, et un mois plus tard, il modifiait son titre ainsi : « Le Rire ne paraît pas aujourd'hui, le Dégoût Va tué. »
Si elle n'est point l'art du rire, la caricature estelle donc l'art de la haine, de l'invective et du dédain? Les belles œuvres qu'on lui doit sont-elles nées d'une violente indignation patriotique ou morale, devant l'oppression, l'injustice ou le vice
triomphants? — Pas davantage. Il n'y eut jamais plus dindignation patriotique qu'en 1793, ni de plus mauvaises caricatures. Les seules bonnes qu'on connaisse contre la Révolution française sont de Gillray, qui était spectateur assez désintéressé de la bataille, étant Anglais, et de plus libéral au fond et admirateur du conventionnel David. Quant aux caricatures des patriotes, soit dans le journal de Camille Desmoulins : les Révolutions de France et de Brabant, soit en estampes chez le terroriste Villeneuve, ou chez Palloy, elles sont au-dessous du médiocre et ni un nom, ni une œuvre, parmi elles, n'ont survécu. C'est que la haine, au lieu d'éclaircir l'observation, l'obscurcit, et l'indignation, au lieu d'affiner la pointe, l'émousse. Les caricatures de Cham contre la Prusse en 1870 furent excellentes, tant que dura l'illusion de la victoire : quand la défaite fut irrémédiable, l'homme d'esprit n'eut plus d'esprit, — car il avait trop de cœur.
Il en est ainsi de toutes les caricatures de vaincus contre leurs envahisseurs. Soit qu'en 1635, les Français caricaturent le général impérialiste Gallas qui les a battus aux Pays-Bas, soit qu'en 1807 les Berlinois caricaturent les Français qui entrent à Berlin, soit encore, qu'en 1815, Carie Vernet caricature les Cosaques qui se promènent à Paris, et en 1871, M. Régamey l'empereur Guillaume, — toutes ces railleries sont médiocres. Les vaincus rient jaune. Il n'est pas de très bonne satire sans un peu de bonhomie ou d'indifférence. Trop d'emportement fait trembler la main et empêche de décocher le trait juste.
De même, trop de conviction nuit. Il n'est rien de plus lamentable, en art, que les caricatures sur Napoléon III faites après le 4 septembre, par des adversaires convaincus et indignés de l'Empire. Rien de plus pauvre et de plus plat que ces « Badinguets » de Pépin, de Faustin, de Humbert, de Moloch, de Klenck, de Pilotell, de Frondât, que l'Empereur avait collectionnés avec soin et qu'il regardait curieusement, à Chislehurst, sous la lampe, durant les longues soirées de l'exil, éprouvant on ne sait quel amer plaisir à rouvrir les blessures d'un irréparable passé.... Quoi de plus parfait, au contraire, que les caricatures littéraires de Don Quichotte ou de Sancho Pança, tracées avec sympathie par un homme qui aimait, au fond, ses ridicules héros, — rien, sinon peut-être la caricature de M. Pickwick que Dickens, après tant de traits railleurs, finit par nous faire aimer !
Car nous aimons, plus que nous ne détestons, les personnages ridicules, et c'est là l'explication de certains phénomènes autrement inexplicables de la vie publique. « En France, le ridicule tue », est une des contre-vérités les plus audacieuses qui aient égaré l'opinion. En fait, le ridicule n'a jamais tué que les gens qui étaient déjà morts ou naturellement disposés au suicide. Il n'a pas tué Louis Bonaparte en 1848, le plus ridiculisé des hommes et celui contre qui les maîtres de la caricature se sont le plus acharnés, ni Gambetta en 1876, ni, en 1887, le général Boulanger, lorsqu'on établit qu'il venait, en secret, de Glermont-Ferrand, « vêtu d'une longue redingote, muni de lunettes bleues, et affec-
tant de boiter ». Quant aux hommes qui se sont fait une célébrité de leur extravagance, on n'aperçoit pas que le ridicule les ait tués davantage, et, pour quelques-uns, il serait plus vrai de dire qu'en un certain sens, — leur servant de passeport comme aux bouffons du xvie siècle, — il les fait vivre.
C'est qu'aussi bien en pays démocratique, le ridicule a peu d'ennemis. Rire d'un homme n'a jamais empêché de voter pour lui. Sympathie n'est pas fille d'admiration. Il est des gens dont nous voyons les défauts à merveille, que nous raillons même à l'occasion et que nous aimons beaucoup, tant pour les qualités qui leur restent que pour les défauts mêmes que nous avons raillés. Il est d'autres hommes sans faiblesse apparente où sache la moquerie se prendre. Pour peu qu'un différend s'élève, on les déteste d'autant qu'on les admire. Comme l'ombre croît avec la statue, le ressentiment grandit avec l'idée haute qu'on se fait de l'objet et avec l'impuissance où l'on se sent de le tourner en dérision. Cette haine ne pouvant s'épancher en rires, se tourne en quelque chose de beaucoup plus grave : en actes. Si l'on avait ri, on était désarmé.
Quelques-uns l'ont senti et n'ont pas tenu rigueur à leurs caricaturistes. Louis-Philippe fut de ceux-là, et M. de Bismarck en fut aussi, l'un à cause de son cœur, l'autre à cause de son esprit. (In sait l'histoire du roi des Français et du gamin qui dessinait une « poire » sur \r mur du parc de [Veuilly. L'un, qui passait par là sans escorte, vil l'autre s'appliquant beaucoup à celle œuvre de lèse-majesté. Mais le petit bras de l'enfant ne s'élevait pas
à la hauteur de sa bonne volonté; aussi pleurait-il de ne pouvoir figurer, à sa satisfaction, le sommet du fruit délictueux. Le roi le prit en pitié, termina lui-même la poire et donna au petit caricaturiste une pièce de cent sous, en lui disant : « Il y a une poire aussi là-dessus. » Tel fut le grand cœur du monarque piriforme et constitutionnel.
M. de Bismarck, pareillement, se divertit des « charges » dont il fut l'objet. Elles lui firent si peu de mal! Il demeura pendant un demi-siècle le point de mire des caricaturistes du monde entier. M. Grand-Carteret a rempli, dès 1890, tout un volume des plus notables de ces railleries. On pourrait en faire plusieurs autres aujourd'hui. A quoi ont servi ces milliers de projectiles? Quand on voit comme le géant de Friedrichsruhe a secoué aisément toutes ces petites ironies, il semble en vérité qu'on aperçoive, au naturel, « comment Gargantua, soi peignant, faisait tomber de ses cheveux les boulets d'artillerie » reçus au siège du château de Vrède. Jamais ne fut mieux prouvée l'impuissance de la caricature.
Sans doute, tous les grands raillés ne montrèrent point cette insouciance. Et la colère qui les prit contribua beaucoup à entretenir, chez les caricaturistes, l'illusion que leur arme avait quelque efficacité. Louis XIV était si chatouilleux qu'il faisait brûler non seulement les caricatures hollandaises et protestantes qui l'attaquaient, comme les Héros de la Ligue ou le Calendrier royal, mais encore celles qui le défendaient, comme le Jeu de VHombre des Princes de l'Europe. Il n'entendait pas être
défendu par des magots. Tels, les souverains qui ne veulent pas d'hommes petits et laids dans leur garde. George II ne pardonna jamais à Hogarth sa planche la Marche à Finchley, où l'armée était quelque peu maltraitée. L'empereur actuel d'Allemagne fut parfois exaspéré par le Punch. Un jour, en 1892, à la suite d'une caricature de M. Linley Sambourne, il ferma la porte du palais de Berlin et de Potsdam au satirique anglais, qu'on y recevait depuis quarante ans et quand il revint de sa mauvaise humeur, il ne voulut recevoir le dangereux papier que sous enveloppe close. Le Mikado du Japon fit jeter en prison Kio-Saï.
Mais ces colères ne prouvent pas que la caricature joue en politique le rôle destructeur qu'on lui attribue. Elles sont une marque du dépit des victimes, non de l'efficacité de l'arme. Les caricaturés se sont sentis blessés : l'étaient-ils réellement, et n'est-ce point un peu là l'histoire de ce soldat de Tolstoï, au siège de Sébastopol, qui reçoit à la tête une pierre, s'évanouit, se réveille et se croit perdu. Mais il n'est même pas blessé. Il est sauf, tandis que son compagnon qui, au même moment, n'a senti qu'un choc à l'estomac et se croit sauvé, chancelle, culbute, est mort.... En fait, depuis le Revers du Jeu des Suisses, qui peut être considéré comme la première caricature politique moderne, parue en 1499, jusqu'aux dessins du Puck ou du Rire qui en sont la dernière manifestation, on n'observe pas que les coups portés par les caricaturistes aient jamais procluil le moindre effet quand leur adversaire (Mail puissant.
d28 LE MIROIR DE LA VIE.
Vainement Prévost-Paradol a-t-il dit : « L'indomptable et insaisissable ironie qui enveloppe et dissout peu à peu les dominations les plus superbes a souvent servi les meilleures causes qu'on puisse défendre en ce monde, et Ton a vu des temps malheureux où le sourire d'un honnête homme était la seule voix laissée à la conscience publique.... » C'est tout à fait faux. Bien loin que l'ironie soit une arme contre l'odieux, c'est précisément l'odieux seul, la « domination superbe », contre quoi l'ironie ne puisée rien. Là, selon le mot de Napoléon, elle « mord sur du granit ». Les réponses de l'agneau au loup, chez La Fontaine, sont pleines de la plus délicate ironie, mais l'agneau n'en est pas moins mangé et les rieurs ne sont jamais du côté d'un agneau qu'on mange. Une idée ironique demande, pour être conçue, exprimée, — et sentie, une liberté d'esprit qu'on déploie fort bien devant le demi-vice, le semblant d'oppression, mais qu'on ne conserve pas devant l'odieux. On a d'excellentes caricatures sur Louis-Philippe. Où sont celles sur Napolé'on? De fort jolies sur M. Thiers. Où sont celles sur Ferré et Raoul Rigault? De très passables sur Cambacérès. Où sont celles sur Fouché? Par son essence, la caricature ne peut donc jouer le rôle moral et vengeur qu'on lui attribue.
Bien moins encore peut-elle remplir celui de réformateur. On se figure parfois les caricaturistes comme des pionniers, des sapeurs voués à détruire les formes surannées et les abus de la société et on se les représente, allant en avant, au bruit des musiques, en tête du régiment du Progrès. C'est se
faire d'eux une image tout à fait fausse. La caricature a toujours été conservatrice et rétrograde. Au xvme siècle, elle combattait Lavater, Gall, Mesmer. Elle a combattu la vaccine, les chemins de fer, le télégraphe, le macadam. En 1815, elle combattait les vélocipèdes pour hommes et,en 1857, ridiculisait des femmes en tricycles. En 1818, elle raillait ridée qu'un vélocipède à vapeur pût jamais remplacer les diligences et se moquait de ce qu'elle appelait les velocipedraisinavaporina. Aujourd'hui, elle combat l'automobilisme et Y Auberge Moderne.
Même chose pour les nouveaux mouvements d'art ou d'idées. Cham a combattu l'Impressionnisme. Toute la caricature allemande a combattu le Wagnérisme. Le Punch a toujours blâmé les mesures libérales proposées soit en faveur des catholiques, soit en faveur des Israélites ; il a encouragé les répressions sanglantes de l'Inde; il a pris parti contre la grande exposition universelle de 1851, contre l'Art deTurner, contre le Préraphaélisme naissant. Si l'on feuillette les caricaturistes de ce siècle, on y trouve très rarement la flétrissure d'un vieil abus, très souvent la raillerie d'un progrès nouveau. Cela est vrai jusqu'au Japon, où, en 1868, Kio-Saï stigmatisait la réforme militaire : le soldat en tunique française. Ce renouveau qui devait donner au Japon son prestige actuel, fut représenté par le maître caricaturiste comme un désastre, et souligné par cette légende : « Ainsi finissent les anciennes nations vaincues par la civilisation, leur pire ennemie! » De nos jours, M. Gibson, en Amérique, combat le féminisme, et, en France, ce n'est pas au service des
idées nouvelles, mais bien au service des idées traditionnelles que M. Forain met son puissant pinceau.
Et il le faut pour que la satire soit comprise. Car on sent toujours très vite le ridicule de ce qui est nouveau, tandis qu'on ne l'aperçoit plus dans ce qui est accoutumé. Or la routine est accoutumée. Le progrès ne Test pas. D'où il suit que la caricature est bien d'essence conservatrice et rétrograde et non révolutionnaire comme on le veut faire croire quelquefois. Si jamais quelque chapeau de cérémonie remplace le haut de forme, les caricaturistes le railleront quand, depuis longtemps, ils ont cessé d'attaquer le haut de forme.
La même chose arrive quand il s'agit non plus de chapeaux, mais d'idées. On a fait des caricatures contre l'ancien régime. Elles sont détestables et oubliées. Celles de Gillray contre la Révolution sont excellentes et célèbres. La caricature peut bien jouer les Rivarols, non les Beaumarchais. Quand elle le tente, elle échoue. Si le ridicule des mœurs ou des défauts anciens frappe très bien l'esprit, ce qui frappe les yeux ce ne sont pas les formes ridicules actuelles consacrées par la tradition : ce sont les formes nouvelles. C'est donc le modernisme que toujours elle attaquera.
Il ne sert de rien, pour le contester, d'invoquer l'exemple des grands artistes, fort rares d'ailleurs, comme Daumier, qui combattirent le Pouvoir. Car ce que Daumier ridiculisa, Ce n'était nullement un pouvoir ancien, établi, traditionnel. Il railla la monarchie bourgeoise et constitutionnelle de 1830. Et à quelle époque? — De 1831 à 1835, c'est-à-dire
qu'il railla une chose toute nouvelle. Les autres révolutionnaires, qui, à la fin de l'Empire, raillaient le régime établi, n'y mirent aucun talent et leurs noms mêmes, si nous les citions, n'éveilleraient aucun souvenir.
Le caricaturiste n'est donc nullement un pionnier du progrès, non plus qu'il n'est un amuseur, ni un moraliste, ni un combattant redoutable au service des causes populaires. Il ne renverse pas les trônes. Il ne fait pas rire les multitudes. Son rôle est tout autre. Et, au point d'analyse où nous en sommes, peut-être que nous allons pouvoir le déterminer.