‹ Le miroir de la vieChapitre 48 sur 62 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ce qu'elle est.

Des deux côtés de l'Atlantique et jusque sur les îles nouvellement peuplées où se publient des journaux à images, la caricature est simplement ceci : un truchement qui met devant les yeux certaines idées qui, au premier abord, ne frappent que l'esprit. Le caricaturiste contemporain est un éclaircisseur des questions et un metteur au point des vues politiques. Il ne caricature point pour exciter le rire, ni pour exciter la haine. Il caricature par besoin de caractériser, de préciser un état de corps ou d'esprit. La détermination de cet état est son but, quand même l'anamorphose serait son moyen. Ce qui arrive ensuite est affaire au public, non à lui. Il ne sait pas plus quel effet produira son coup de lumière que le chimiste ne sait, quand il trouve dans un corps une nouvelle propriété, si sa découverte fera le bonheur ou le malheur de l'humanité.

On a vu, un jour, dans le Puck de New-York, ceci : Du milieu des eaux, une île toute noire se dresse et pousse son sommet d'encre jusque parmi

les nuages. Elle a confusément la forme d'un mineur qui fouille et cherche du charbon. Sur ses pentes flotte le drapeau aux trois croix superposées et s'allonge le col effilé des Maxims. A ses pieds, sur un môle, se carre John Bull. Autour d'elle, s'approchent des vaisseaux où se tiennent le tsar, l'empereur Guillaume et le représentant de la France. Et ces trois chefs d'État saluent John Bull en lui demandant la permission d'atterrir. Mais sur le môle est écrit : Magasin privé, et le géant noir enchaîné dans le roc, souriant mystérieusement est hors des atteintes européennes. Au-dessous sont écrits ces mots : Le charbon est roi dans V Extrême- Orient. L'auteur de ce dessin a rendu sensible une idée abstraite, et rapide comme la foudre un long raisonnement. L'image se grave dans la mémoire mieux que cent articles de journaux sur le même objet.

De même, tout le secret de la guerre gréco-turque n'est-il pas dans cette réflexion d'un reporter assis à la table des officiers du Calife : « Tiens! la bière aussi est allemande! » et toute sa morale dans ce mot en face des ruines, des cadavres, des orphelins : « Tout cela finira par deux emprunts...?» Quel longrapport sur les affaires coloniales vaudrait cette vision : Deux petits soldats viennent d'entrer, vainqueurs, à Tananarive. Les discours officiels diront qu'ils ont ouvert la route au commerce français, à l'expansion coloniale. Bien. En attendant, il leur faut des chaussettes, car leurs pieds sont meurtris par la longue marche à travers TEmyrne. Un magasin est là, au plus bel endroit. Ils entrent, ouvrent leur

pauvre petite bourse, mal munie d'argent français et demandent le prix : « Deux shillings, six pence », leur répond un gentleman qui est frais, dispos, a un monocle à l'œil, une fleur à la boutonnière et une parfaite indifférence pour la France dans son cœur. Le spectacle enfin que nous a donné trop longtemps une certaine « Affaire », est résumé pour toujours dans une double page fameuse de M. Garan d'Ache : celle où Ton se met à la table et où le chef de la famille, en s'asseyant, dit à tous ses invités : a Surtout n'en parlons pas! » et celle où Ton voit, hélas! « qu'ils en ont parlé! » puisque les convives viennent, par des bris de vaisselle et la transformation des ustensiles de bouche en armes offensives, de témoigner énergiquement de leur attachement aux Garanties de la Défense ou à l'Autorité de la chose jugée.

Ainsi, par l'obligation où il est de montrer plastiquement ce que les paroles veulent dire, le caricaturiste est le contraire même du diplomate. C'est un dissipateur de nuages et, en ce sens, le titre du journal caricatural de Zurich, le Nebelspalter, est une véritable définition. Tandis que le gouvernement ottoman répond respectueusement à l'Europe, par des notes onctueuses et réticentes, qu'il mettra ses avis à profit, le caricaturiste montre le Turc faisant un pied de nez aux musiciens du concert européen qui lui donnent une sérénade. Tandis que les généraux de l'Espagne et des États-Unis se saluent et se congratulent, sur la place de Santiago, jouant, en tableau vivant, les Lances de Velasquez, le caricaturiste nous montre le toréador à terre, râlant

sous les coups de corne du taureau Mac Kinley. Il jette ainsi des lueurs falotes mais terriblement suggestives sur les choses que la civilisation s'efforce de dissimuler.

Par là, il tient le milieu entre le bouffon et le prophète. On lui passe de dire des choses tristes, parce qu'il les dit drôlement et de dire des choses profondes parce qu'il les dit vite. Il a remplacé, dans notre société contemporaine, le fou des anciennes cours. C'est le follus à crête de coq, au moyen âge et à la Renaissance, qui était le vrai caricaturiste, mieux encore que le tailleur de pierres ou le « maistre huchier ». Physiquement contrefait et vêtu « d'habits de merci », il était une caricature vivante. Moralement, il était un diseur de vérités et un censeur du pouvoir. D'une part, son corps et son costume, ses gestes, ses engins étaient l'antithèse et le repoussoir naturels qui convenaient à ces milieux où tout était plastique et beau. D'autre part, son esprit et ses reparties étaient la soupape d'où l'ironie contenue des courtisans s'échappait et fusait en audacieuses pétarades. On se rappelle comment, en 1340, Philippe VI de Valois apprit le résultat désastreux de la bataille des Ecluses, qui venait d'être livrée entre les flottes anglaise et française. Aucun officier ne se souciant d'être le premier à le lui annoncer, un fou s'en chargea. Il entra dans la chambre du Roi, en grognant à la cantonade : « Ces poltrons d'Anglais! ces Bretons au cœur de poulet I »

« Pourquoi donc les traiter de la sorte, cousin? demanda le roi. — Pourquoi? répliqua le fou. Parce qu'ils n'ont pas eu assez de courage pour sauter

dans la mer, comme vos soldats français! Eux, au moins, s'y sont jetés la tête la première, abandonnant tous leurs vaisseaux à l'ennemi qui ne se montrait aucunement disposé aies suivre! » — Ainsi, à cette époque, il fallait des fous aux princes, les sages s'y refusant, pour dire la vérité.

La raison en est simple. Ils étaient, d'ordinaire, petits, mal tournés, faibles, comme on le voit dans les portraits de Velasquez. Ils ne pouvaien* tirer l'épée, faire de mal. On les bâtonnait aisément. Ne craignant pas leurs actes, on leur permettait toutes paroles. Petits comme des moucherons, ils pouvaient piquer comme des moucherons. Même licence est aujourd'hui accordée aux journaux satiriques. Les bonshommes qu'ils représentent et font parler furent longtemps grotesques, nains, contrefaits. Le journal caricatural se sent si bien le continuateur du « fou de cour » que, dans plus d'un pays, il en a pris le nom. Il s'est appelé, en France , le Nain Jaune et le Triboulet] en Angleterre, le Punch', à Zurich, le Miroir des fous (Narrenspiegel), à Saint-Pétersbourg, le Bouffon (Chout); à Buda-Pesth, Bolond Istok (Etienne le fou); à Turin, le Pasquino. A Vienne, le Kikeriki porte la crête de coq des fous du moyen âge.

Quand le titre même du journal n'évoque pas l'idée du « fou », les artistes créent, pour dire ses vérités au monde, des personnages falots; pauvres hères, descendants de Ménippe et d'Ésope, de Piculph et Jehan le Fol. Gavarni a créé Thomas Vireloque,

Traviès a créé le bossu Mayeux et le chiffonnier philosophe Liard. Le caricaturiste Kio-Saï signe le singe ivrogne et fou.

Aujourd'hui, il n'est plus besoin d'eux pour faire entendre la vérité aux rois. Les rois l'ont assez entendue, crachée par le canon de l'émeute ou vue à la lueur des flammes de pétrole ; mais il est plus que jamais nécessaire de la faire entendre et voir à la démocratie et nous touchons au rôle capital de la caricature contemporaine.

Pour cela, le caricaturiste est armé d'un outil plus puissant que l'écrivain, parce qu'il peut, avec cet outil, signifier plus clairement sa pensée à la multitude. Il insère bien plus avant dans nos imaginations l'anamorphose du personnage visé que ne le fait l'écrivain. Les épithètes qu'un polémiste accole au nom d'un homme d'État n'y peuvent demeurer longtemps attachées, chassées qu'elles sont ou recouvertes par d'autres qui viennent s'y accoler tour à tour. « Quand je cause avecques mon valet, dit Montaigne, quand je l'appelle un badin, un veau, je n'entreprends pas de lui coudre à jamais ces tiltres; ny ne pense me desdire, pour le nommer honneste homme tantost aprez. Nulle qualité ne nous embrasse purement et universellement. Si ce n'estoit la contenance d'un fol de parler seul, il n'est jour ni heure à peine en laquelle on ne m'oûyst gronder en moi-même et contre moy : « Bran du fat! » et si n'entens pas que ce soit ma définition.... » Mais lorsqu'une image a transformé ces métaphores en une réalité tangible, et qu'elle en a déposé l'empreinte dans les cerveaux populaires, il est bien difficile

qu'une notion intellectuelle la chasse. Le segnius irritant animos demissa per aurem quam quœ sunî suôjecta ocuhs fidelibus du poète s'applique ici dans toute sa rigueur et si le lecteur était assez conscient de ce qui se passe en lui-même pour discuter avec le polémiste, il répondrait à l'écrivain qui vient lui faire l'éloge d'un homme d'État dont il garde en soi une déplaisante image : « Ce que vous me dites de lui n'est pas possible, puisqu'il ressemble à un veau . . . . »

Telle est la différence entre l'imagier et l'écrivain. L'autre raisonne : il évoque. L'autre démontre : il montre. Selon le vœu de Gœthe qui voulait qu'on dessinât plus qu'on ne parlait, il ne parle pas : il fait appel au sens de la vue. Or les sens saisissent plus vite que l'esprit et sont plus répandus que le jugement. Les commerçants le savent qui, au lieu d'afficher des discours, commandent à nos caricaturistes des allégories où Ton voit quelque hercule de foire prendre, avec la gaucherie des hommes forts, une tasse d'un bouillon fameux, ou un gendarme se mirer dans une botte qu'un cirage sans pareil a vernie comme une glace de Venise.

Ces politiciens américains le savent aussi, qui, pour faire comprendre les bienfaits du bimétallisme traduisent par des dessins comiques, —par exemple, le monométallisme est un borgne, le bimétallisme a deux yeux, — des idées trop abstraites pour être facilement perçues des foules. Il n'est peut-être pas, en Amérique, une thèse économique, financière ou morale, qui ne soit ainsi graphiquement mise sous les yeux de la foule : l'administration de M. Cleveland comme les entreprises de Tammany Hall, la

question de Cuba comme celle des îles Hawaï. Ainsi, les problèmes les plus compliqués trouvent la forme qui leur permet de tomber sous le sens de la vue. En France même, nous voyons les magazines populaires jeter aux foules des images d'objets qu'on n'envisageait guère autrefois que dans des réunions de spécialistes et, par exemple, beaucoup de lecteurs n'avaient jamais acquis, dans de longs exposés de mots et de chiffres, des notions claires et vivantes sur le budget ou sur la dépopulation, que leur a données d'un seul coup, une image de ÏAlmanach Hachette ou des Lectures pour tous.

La caricature n'est donc pas nécessairement un moyen de faire rire; c'est une médiocre arme politique; c'est un assez pauvre agent de moralisât ion. Mais c'est un merveilleux procédé pour concréter une idée abstraite et ainsi la présenter devant une foule rebelle aux abstractions. Elle précise et incarne des sentiments assez flottants dans les esprits. Elle donne l'aspect d'un homme à une théorie, d'une femme à une nation. Elle met des favoris à une Loi , des moustaches à une Responsabilité , des bigoudis à une Constitution. Ainsi, elle fait percevoir aux yeux l'image de ce dont l'esprit avait peine à concevoir l'idée. Elle débrouille, elle objective, elle concrète. C'est un éclaircissement.

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