‹ Le miroir de la vieChapitre 49 sur 62 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce qu'elle sera.

Où tendra cette force nouvelle? Il est assez difficile de le démêler. Cependant si Ton envisage les conditions particulières de cet Art, on aperçoit bien vite dans quel sens, nécessairement, il se manifestera.

On peut attaquer par la parole une collectivité, une entité : un État, une Chambre, une Constitution, mais on ne peut attaquer par le dessin qu'une personne. Il faut donc, de toute nécessité, pouvoir résumer cet État, cette Constitution ou ce Parlement, sous la figure d'un de ses membres, qui résume, seul, la puissance de la collectivité, et ainsi exagérer le rôle de ce membre ou de ce représentant. Un polémiste qui veut dessiner est comme un anarchiste qui veut détruire : il est obligé de personnifie?* l'État et pour cela force lui est bien de prendre le chef nominal : roi constitutionnel, impératrice ou président, — quelque peu de pouvoir qu'ils exercent, — pour cibles de son crayon ou de son poignard. Quand le Tsar vint à Paris sceller l'alliance

russe, la parole écrite disait : avec la France, mais l'image disait : avec M. Félix Faure, et depuis, lorsqu'un petit pays de l'Afrique fut attaqué par une grande force européenne, les paroles écrites dirent : c'est par l'Angleterre et l'image dit : par la reine Victoria. Dans les deux cas, l'image donna aux personnes une part assurément beaucoup plus grande qu'il ne leur revenait dans la gloire ou dans le blâme. Mais elle le fît par force, pour obéir aux lois de son existence. Pour être, l'image doit s'anthropomorphiser. « On sait fort bien, disait une fois le Rire, — en manière d'explication. — que si nous raillons ou attaquons la reine d'Angleterre, ce n'est pas la femme que nous visons en elle, mais la personnification de la nation anglaise.... »

Ainsi, de tous. Qu'on relise au hasard les articles qui ont paru par toute l'Europe sur la guerre du Transvaal, on n'y trouvera jamais la mention que la reine Victoria a juré la perte du président Krûger, qu'elle le combat jusqu'à la mort, qu'elle foule à ses pieds le droit des gens. On a écrit cela de la nation anglaise; personne n'a eu l'idée de l'écrire de la Reine. Mais qu'on feuillette les caricatures de cette période et l'on verra la Reine, la vieille dame de Windsor elle-même, accomplir les actes qu'on ne reproche qu'à la nation.

Dès lors, un lent travail se fait dans l'esprit populaire, dont nous ne pouvons, dès aujourd'hui, prévoir l'aboutissement. L'anarchiste qui tue un roi constitutionnel, c'est-à-dire un symbole impuissant, ne diminue en rien le prestige royal; il lui ajoute au contraire en désignant à la foule ce personnage, en

réalité inerte, comme le poids moteur de tous les mouvements importants du rouage gouvernemental. Le caricaturiste, de même. Peut-être les esprits critiques ne sont-ils point dupes de ces personnifications arbitraires et savent-ils démêler, dans une image, ce qui est objet de la pensée et ce qui est nécessité du crayon. Mais la foule ne le sait point. A force de voir la figure d'un homme représenter la puissance d'une nation, elle finit par incarner cette nation dans cet homme, bien plus que dans des centaines de maîtres réels et tout-puissants, mais dont elle ne peut se faire aucune image, et seulement une idée.

Ainsi, la caricature est anthropomorphe. Par suite, elle est bien près de devenir césarienne. Tandis que la parole représente même les choses concrètes par des abstractions et ainsi sert l'idée républicaine, la caricature représente même les choses abstraites sous des apparences plastiques et ainsi sert l'idée césarienne. L'artiste est naturellement amené à donner aux personnes une plus grande importance qu'elles n'en méritent et — tantôt pour les louer, tantôt pour les flétrir — il les grandit.

Il importe peu que ce soit conscient ou involontaire. On surprendrait peut-être beaucoup les caricaturistes en leur disant qu'ils travaillent à restituer dans les imaginations, le prestige du chef si bien miné dans les intelligences par les philosophes, — comme on eût sans doute étonné les premiers imprimeurs exclusivement occupés à multiplier les Bibles, en leur disant qu'ils créaient un Art destiné à combattre les vieilles croyances et les antiques tradi-

tions. Cela est pourtant. Il importe assez peu que les premières manifestations de cette force nouvelle soient ironiques, comme les premières manifestations de la force ancienne furent religieuses. L'important, c'est le sens dans lequel cette force doit se développer, de par sa nature, de par les conditions de sa vie et les aptitudes particulières de sa fonction.

Ce que fit l'imprimerie, en somme, ce fut de donner à tous des idées sur des choses où tout le monde n'en avait guère. Ce que fait la caricature nouvelle, c'est d'en fournir à tous des images. Voilà le point. Ce que permit par conséquent l'imprimerie, ce fut d'abstraire pour tous et de présentera tous sous une forme abstraite, même les choses les plus concrètes et, d'abstractions en abstractions, de généralisations en généralisations, de remplacer la vue directe des choses par des idées et leur application par des principes.

Au contraire, ce que fait l'image, c'est de concrétiser même les choses abstraites et de ramener sans cesse à des exemples sensibles, et par conséquent particuliers, matériels et immédiats, les principes les plus généraux et les plus absolus. Il n'est d'idée que du général, mais il n'est d'image que du particulier. Que ce soit pour l'esprit humain un progrès ou un recul, le débat reste ouvert, mais à coup sur, c'est un aiguillage nouveau.

D'une part, en effet, l'image fortifie des légendes que l'analyse dissout, mais d'autre part, elle ramène sans cesse devant les yeux des réalités vivantes que l'analyse oublie. Par là, le dessinateur est Tantago-

niste naturel de l'idéologue. Des idées impraticables, chimériques, peuvent essayer de se défendre par l'image, mais elles s'y défendent mal, tandis qu'elles triomphent souvent par la parole. Obligé de concrétiser, de montrer aux yeux par des figures vivantes, maniant des objets réels, sa conception artificielle de la vie et de la société, 1 idéologue qui dessine aperçoit tout à coup des difficultés pratiques auxquelles il n'avait pas songé quand il écrivait. Pour mettre en images une conception artificielle de la vie, il éprouve quelque chose des difficultés qu'aurait l'homme d'État pour les mettre en action. Des inductions qui se soutiennent assez bien lorsqu'on est demeuré dans le domaine de la spéculation pure et qu'on a depuis longtemps perdu de vue les faits d'où elles découlent, ne tiennent pas devant une représentation graphique de ces faits. Dans un duel d'idées, le sophiste se défend encore. Dans un duel d'images, il doit nécessairement succomber.

Telle est la puissance nouvelle qui supplante insensiblement l'imprimerie. Dans toutes les feuilles publiques, même quotidiennes, l'image s'insinue, grandit, déborde, expulse le texte, non pas toujours signe de ce qui est beau, mais signe du moins de ce qui est plastique et de ce qui est sentimentalement puissant. Ce qui agit sur les yeux, sur l'imagination et, par là, sur le cœur est facilement mis en image. Ce qui n'agit que sur l'esprit ne l'est pas. Ainsi, la caricature exerce une influence directement contraire à celle de l'écrivain qui, sans défiance, l'a accueillie. Le mot fameux de Claude Frollo, appuyant le doigt sur la presse à imprimer et regardant

Notre-Dame : « Ceci tuera cela! » n'est pas vrai parce que cela c'est l'image, ceci n'est que le raisonnement. Or la pensée dépouillée d'images ne peut pas tuer ce que l'image révèle, rend sensible et soutient.

Image de pierre ou image d'encre, peu importe. C'est aux mêmes sens qu'elle s'adresse et les mêmes émotions qu'elle produit. Il serait donc plus vrai de dire aujourd'hui : « Gela combattra ceci. » La vue plastique de la vie en diminue forcément la vue philosophique. L'action des philosophes s'exerce sur l'esprit. L'action des imagiers du peuple s'exercera sur les yeux. Et toute doctrine qui ne sera pas en quelque manière esthétique, ne pourra se servir de cette force populaire. Au contraire, toute doctrine fondée sur l'anthropomorphisme sera de jour en jour fortifiée. Prestige du chef incarnant les idées de souveraineté, prestige du saint incarnant les idées de morale, prestige du héros incarnant l'idée d'effort, voilà ce qui est restitué par l'image populaire. Pour le moment, et jusqu'à ce que les doctrines destinées à remplacer les religions aient trouvé leur anthropomorphisme, l'image sert beaucoup mieux la conception mythologique du monde qu'elle ne la combat.

Quand le Punch célébra son jubilé, après cinquante ans de succès, ses rédacteurs crurent devoir faire célébrer à Londres un Te Deum pour remercier le ciel de tant d'inspirations grotesques, et ils demandèrent à un révérend de prononcer un sermon sur l'objet qui réunissait les fameux imagiers à l'église. Cette idée, pour bizarre qu'elle paraisse et peut-être incongrue, ne laisse pas d'être aussi juste aujour-

d'hui, que, jadis, le mot de Claude Frollo. Et en revenant dans la cathédrale où, autrefois, les maîtres huchiers avaient chantourné, pour le peuple, tant de pieux et ironiques symboles, la Caricature redevenait chez les imagiers de la démocratie ce qu'elle a toujours été chez les maîtres de cet art : un Enseignement.

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