‹ Le miroir de la vieChapitre 50 sur 62 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Depuis quelque quinze ans, une tentative assez étrange attire les regards et provoque la discussion de ceux qui suivent le mouvement esthétique en France et à l'étranger, aussi bien aux Salons de Paris qu'au Palais de Cristal de Munich, ou au Kïmstlerhaus de Vienne. Ce spectacle archaïque à la fois et nouveau, déplaisant et attirant tout ensemble, qui irrite notre goût, choque notre érudition, scandalise notre religion, mais éveille notre curiosité et aiguise notre sens analyste, c'est celui des scènes du Nouveau Testament accommodées à la moderne, transportées sur la butte Montmartre ou dans une hôtellerie bavaroise; c'est le Christ franchissant dix-neuf siècles et six cents lieues, et venant, en dépit des archéologues et des ethnographes, prêcher parmi les blouses de nos prolétaires ou les redingotes de nos capitalistes, son Évangile un peu oublié. Tout le monde se rappelle avoir vu au Salon de 1891, cette pécheresse en robe de bal, prosternée aux pieds du Christ qu'entouraient, en guise de Pharisiens, quelques notabilités parisiennes prenant leur café. Un peu plus loin, une Madeleine en costume finlandais pleurait en recon-

naissant le Christ ressuscité au bord d'un lac polaire. On voyait encore le Fils de l'homme, en veston, parcourant les villages dont on lui amenait les malades comme à une espèce de rebouteur, à la barbe des guérisseurs officiels et patentés. Dernièrement nos peintres nous montraient encore le Christ à chaque pas : sur une terrasse des Tuileries où il catéchisait des enfants en rupture d'école primaire; dans une ferme de nos vieilles provinces où il rompait le pain d'Emmaùs devant des manouvriers stupéfaits, puis à la table d'une famille de petite bourgeoisie parisienne; lié à la colonne et injurié par des bouchers de la Villette, des présidents de couvents maçonniques, des intellectuels à binocles. Enfin on le voyait mort, raidi, blafard, sur les hauteurs de Montmartre, dans la brume et dans la boue, mis au linceul par des ouvriers, des électeurs de M. Joffrin, des bohèmes, de vieilles dévotes, tandis qu'un « galvaudeux » en blouse montrait le poing à la ville qui avait laissé périr le Juste.

Précisément, à la même époque, les personnages de l'Evangile faisaient leur entrée sur la scène. Ici, un monsieur en habit noir parlait « d'aller rejoindre Dieu son père » ; là, des marionnettes suivaient de toute la vitesse de leurs petites jambes l'étoile de Bethléem. On organisait tout au Vaudeville pour la descente de l'archange Gabriel et une longue procession de ces dilettantes de religions qui entendent la messe au musée Guimet et les vêpres à Bayreuth, s'acheminait vers un petit village de Bavière pour y voir un sculpteur sur bois expirer entre deux larrons. Devant ce retour offensif du Christ dans notre

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