L ANACHRONISME DANS I.AKT, AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI
Le Chnst et les Pèlerins d'Emmaiïs, par Breuçhel le Vieux. La Madeleine ehez le Pharisien, />«/■ M. Jeun Béraud.
société pourvue du suffrage universel, de l'électricité, de l'école obligatoire, beaucoup de gens se montrent aussi scandalisés que s'ils voyaient un évêque entrer dans un bar. Ils ont envie de lui crier qu'il se trompe de siècle et qu'il veuille bien rester avec les rabbins de M. de Munkacsy, avec les proconsuls de M. Alma-Tadema, sous les oliviers de M. James Tissot. On ne comprend pas ce qu'il vient faire dans nos ateliers, dans nos fermes, pourquoi il s'assied dans nos salles à manger, pénètre dans nos écoles primaires, se revêt de la redingote de nos conférenciers, et, dans le club même où s'agitent nos chefs anarchistes, insinue parmi les visages des réformateurs qui tuent par haine, sa mélancolique figure de révolutionnaire mort par amour.
Que les peintres d'aujourd'hui ont des idées bizarres! s'écrie-t-on, et afin de dissiper l'impression d'un si violent anachronisme, on laisse là le Grand-Palais et Ton se dirige vers le Louvre, espérant bien y trouver la muette protestation des vieux maîtres si sages, si pondérés, si religieux, contre les excentricités tapageuses de nos contemporains.
On entre au Salon carré où sont des chefs-d'œuvre de toutes les écoles et l'on s'approche des scènes tirées de l'Évangile : la Sainte Madeleine de Memling; la Vierge au Donateur de Van Eyck; les Pèlerins d'Emmaùs de Rembrandt; les Noces de Cana de Véronèse. Mais voilà qu'au premier coup d'œil, cette modernité de l'Evangile qu'on croyait fuir, on la retrouve triomphant! Cette Madeleine de Memling est habillée à la mode des flamandes du xv( siècle;
ces pèlerins d'Emmaùs ont des figures de Hollandais, cette vierge habite une ville du moyen âge; enfin le Christ dîne avec Soliman, Charles-Quint et la marquise de Pescaire, comme tout à l'heure il dînait avec les clubmen de la plaine Monceau. La modernisation de FÉvangile, loin d'être une nouveauté, n'est donc que la reprise d'une tradition constante d'un genre très pratiqué par les grands maîtres de la peinture religieuse, et c'est bien plutôt le respect do la vérité historique, la couleur locale, que nous devrions taxer d'exception et de nouveauté.
Comment ce même anachronisme qui nous charme si fort au Musée nous déplaît-il tant au Salon? Il y a là une question d'art qui se pose, et elle n'est pas sans importance. On se méprendrait si l'on ne voyait dans l'essai tenté , ces dernières années, qu'une fantaisie individuelle d'ambitieux en quête de tapage. Outre que plusieurs d'entre eux n'avaient nul besoin de notoriété, ayant déjà presque de la gloire, il suffit de regarder au delà de nos frontières pour s'apercevoir que, comme la plupart des nouveaux mouvements esthétiques, celui-ci nous est commun avec l'étranger. Il y a quelques années, le Kùnstlerhaus de Vienne s'ouvrait pour ulne exposition de l'œuvre entier de M. Fritz de Uhde, et cet œuvre n'était d'un bout à l'autre que le récit d'un Évangile déroulé au milieu de ses contemporains et de ses compatriotes, les disciples de Karl Marx ou de M. de Vollmar. Comment à notre époque de réalisme et d'information archéologique, un tel courant a-t-il pu naître et se développer? Sont-ce les mêmes raisons qui font que le Christ nous choque au théâtre
qui font qu'il nous choque au Salon? Pour expliquer notre admiration de l'anachronisme chez les primitifs et les renaissants, suffit-il de prononcer ces mots devenus fatidiques : « naïveté, sincérité, foi », comme jadis on prononçait en physique le mot « horreur du vide » pour expliquer aux autres des phénomènes qu'on n'apercevait pas très clairement soi-même? En un mot, ce genre presque aussi ancien que la Peinture religieuse, en quoi a-t-il évolué? Qu'est-ce qui a changé au juste : l'intention de l'artiste, l'état d'âme du regardant, ou bien tout simplement les conditions esthétiques de cette modernité. Et n'y aurait-il pas quelques autres raisons dévolution purement esthétique pour lesquelles le talent, le sentiment religieux même, ne sauraient empêcher les artistes qui s'aventureraient dans cette voie de s'y perdre et qui nous permettraient d'y attirer leur attention? Tels sont les points que nous allons examiner.