L'ÉPOQUE DE L'ÉTIQUETTE
Pour trouver d'autres portraits individuels d'enfants, il faut descendre fort loin dans l'histoire. Les premiers auxquels on fit cet honneur furent les enfants des rois et les enfants des peintres, les uns parce que rien ne coûtait trop cher pour eux, et les autres parce que cela ne leur coûtait rien. Au temps où l'on fiançait les jeunes princes et princesses, dès leur enfance, à cinq cents lieues de distance, il fallait bien donner une idée de la future au prince lointain ou une idée du futur à la princesse lointaine qui devait l'épouser. Le meilleur moyen était de faire peindre son portrait par le plus habile homme du royaume et de l'envoyer ensuite par un messager sûr dans les pays où était l'autre fiancé. Telle, par exemple, l'image qu'en 1560 François Clouet fit de la petite Marguerite de Valois, fille de Henri II, alors âgée de sept ans, pour l'infant d'Espagne don Carlos, et que les infinis hasards des révolutions ont fini par jeter au château de Chantilly.
Ce qu'on voit clairement, dans ces premiers portraits de petits princes, c'est la volonté qu'a l'homme d'autrefois d'imposer au jeune modèle une attitude artificielle conforme aux idées de l'âge mûr. On n'a que faire d'observer un enfant, ni un adolescent :
on n'a qu'à mater en lui la méchanceté de la nature et lui inspirer le respect. C'est l'époque où le maréchal de Montluc, ayant perdu son fils « en l'isle de Madères », avouait à Montaigne « le desplaisir et crève-cœur qu'il sentait de ne s'estre jamais communiqué à luy; et, sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de goustèr et bien cognoistre son fils. » Vainement, Henri IV cherche à faire une révolution dans l'étiquette, en décidant que ses enfants l'appelleront papa et non monsieur, comme c'est l'habitude : il n'est pas imité.
Le peintre n'a donc pas à observer quelles sont les attitudes naturelles à l'enfant; il lui fait observer celles qu'il trouve convenables. Il ne s'inquiète pas des révélations qu'il pourrait trouver dans les gestes et la mimique de l'enfance : il lui révèle ce que doit être le geste d'un grand seigneur ou d'une grande dame, et l'y contraint. Il lui enjoint de tourner la tête droite de son côté, de tenir les bras en équilibre, de ne pas rire, de ne pas pleurer, de porter une cerise comme on porterait une main de justice ou un bouquet, comme on tiendrait un ostensoir. Ou bien, il le range à genoux devant la Vierge, à la suite de ses parents, joignant les mains, comme un évêque.
Les seules exceptions à cette loi, sont les portraits intimes des enfants des peintres. De tout temps, ils ont eu la permission de jouer dans le tableau : Tels ces enfants de Hubens ou de Cornelis de Vos, par exemple, et les gamins des rues, comme ceux de Franz Hais et de Murillo, que n'obligeait
aucune étiquette. Tous les autres sont gourmés. Regardez les Infantes d'Espagne ou la reine Marianne d'Autriche, peintes par Velasquez, sous leur énorme coiffure semée de pampilles, comme une éponge piquée de papillons et fardée de rouge à la mode d'Espagne, debout, encagées dans ces énormes robes à paniers qu'on appelait des guar de-infantes, si bien que, si elles laissaient tomber leur gigantesque mouchoir, elles ne pourraient jamais le ramasser.
Plus encore que par son panier, elle est emprisonnée par l'étiquette. Si elle danse, il est défendu à son danseur de toucher ses mains, et l'on ne doit même pas soupçonner ses pieds, cachés à tous les regards par ce panier volumineux. Quand la petite archiduchesse Marianne d'Autriche, arrive en Espagne pour épouser Philippe IV, si les délégués d'une ville veulent lui offrir en présent des bas de soie, le majordome, indigné d'une pareille inconvenance, les jette au nez du donateur malavisé, en lui disant : « Vous devriez pourtant bien savoir que les reines d'Espagne n'ont pas de jambes! » Sur quoi, la malheureuse petite princesse se met à pleurer, croyant naïvement qu'à Madrid on va lui amputer les pieds.
De cette conception fabuleuse du monde extérieur, ces pauvres petits princes demeurent tout stupides. Ils ont le regard fixe de celui qui ne comprend pas. On les a revêtus de fort beaux habits et on leur a fait grand honneur, mais on les a condamnés à l'immobilité à l'âge où le corps a besoin d'ébatteiiient, au silence à l'heure où ils aimeraient tant aller
jouer au « pince-mérille » ou au « croq-madame », et ils ont bonne envie de pleurer. C'est assurément quelque chose que d'être peint par Velasquez, par Terburg, par Mignard, mais sur toutes ces bouches maussades ou souriantes sous peine de verges, on croit lire le mot de Louis XIII enfant à M. de Souvré : « J'aimerais mieux qu'on ne me fît point tant de révérences et d'honneurs et qu'on ne me fît point fouetter! »
De plus, ces enfants sont aussi isolés dans leurs portraits qu'ils le sont dans la vie. On les met en nourrice à la campagne et on ne les fait revenir que lorsqu'ils ont six ans, comme M. de Rochechouart le raconte dans ses Mémoires. Alors on les met au collège, où on les laisse jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge d'homme. Ils ne voient jamais leurs parents. Dans la hâte où l'on est de s'en débarrasser dès leur naissance, on oublie parfois de les faire baptiser, comme il arriva pour M. de Blancas, qui ne s'en aperçut que vingt ans après, lorsqu'il eut besoin de son extrait de baptême. Ou bien encore, on les dissimule dans la loge du suisse, comme il arriva pour le petit duc de Beauvilliers.
C'est l'époque où le fils dit : « Monsieur », à son père, et où la fille termine ses lettres en le priant « d'agréer ses sentiments de très obéissante servante ». Le pauvre petit Louis XIV, déjà rassasié de flatteries en tant que roi, couchait dans des draps si usés que son valet de chambre le trouvait plusieurs fois « les jambes passées à travers, à cru sur le matelas ». Le bébé ne tenait aucune place appréciable dans la famille. M. d'Haussonville raconte
que la duchesse de Bourgogne demeura vingt-trois jours après ses couches sans demander à voir son fils et ne fit mention de lui dans ses lettres à sa grand'mère, que pour noter qu'il avait la « galle ». Ensuite on les met au collège ou au couvent — en « prison », dit Mme de Sévigné. Dans tous les portraits de cette époque, les enfants sont solitaires, gourmés et solennels.