L'ÉPOQUE DE LA SENSIBILITÉ
Au xviii6 siècle, ils jettent leur gourme, ou, du moins, on leur permet de jouer un peu. Les poses perdent leur solennité. Mais elles gardent leur apprêt. Autant qu'elles étaient majestueuses, il convient dorénavant qu'elles soient « sensibles ». A ses modèles, Boucher leur donne un petit oiseau à nourrir, Raeburn un lapin à dorloter, Greuze un petit chien à embrasser, et Drouais un déguisement de pèlerin avec le bourdon de Tannhauser, — et de ces coquilles qui servirent aux philosophes à expliquer, de façon si imprévue, des problèmes de haute géologie. Mais ce n'est point là un voyageur pour Jérusalem; ce n'est même pas un Roméo. On connaît ce pèlerin. On l'a vu plus âgé au Louvre en une compagnie de féerie, sous des ombrages de rêve, prêt à s'embarquer sur une très folâtre nef, que Watteau avait frétée, et ce n'était pas pour la Terre- Sainte.
Les enfants de Boucher sont hardis, éveillés, mutins, impudents de joie, prodigieusement avancés
pour leur âge. Ceux de Fragonard sont affublés d'ailes, vêtus ou plutôt dévêtus en Amours et fouillent dans leur carquois, sans avoir l'air de se douter que, si la Beauté est la première des cinq bonnes flèches amoureuses, simplece ot nom la seconde, comme il est dit dans le Roman de la Rose.
Ceux de Greuze ou de Chardin, au contraire, toujours jouant et s'étant fort amusés, portent dans leurs grands yeux une mélancolie naissante. Devant ces colombes palpitantes sur leur sein et ces petits oiseaux trépassés entre leurs doigts, ils sentent s'éveiller une curiosité de la vie et de la mort.
Mais l'apprêt subsiste, les mains ne sont réellement pas occupées à leur besogne. Les yeux regardent le spectateur, invariablement. C'est miracle si, sans baisser les yeux sur son oiseau, la petite fille de Drouais lui donne convenablement la becquée, ou si le jeune marquis de Pange, empêche son chien de dévorer ses friandises. L'idée d'un rôle domine tellement ces enfants, que beaucoup sont en travesti : en danseurs de ballet comme le petit duc d'Orange par Maes, ou le Président de Saint-Fargeau et sa sœur la princesse de Chimay, enfants, ou fagotés en Auvergnats, dans les rochers, comme les petits Choiseul-Daillecourt, ou en petits Savoyards avec leurs marmottes comme les jeunes La Tour d'Auvergne par Drouais. C'est un bal costumé.
On met enfin le comble à l'artifice, en transformant les enfants de ce temps en cupidons. Là, nous touchons au vif l'indifférence du xvme siècle français pour la personnalité de l'enfant. En effet, peindre l'enfant en amour malicieux tirant une
flèche d'un carquois, en amour mouillé, en amour vainqueur, en amour enchaîné, en amour piqué, ce n'est nullement peindre l'enfant, ni un sentiment de l'enfant. — C'est peindre un sentiment d'homme, sous les dehors d'un acteur. Le peintre du xvme siècle cherche pour ses petits modèles une pose enfantine, mais c'est lui qui la cherche; ce n'est pas eux qui la donnent. C'est toujours un rôle qu'ils jouent : un rôle d'enfant.
Soudainement, à la fin du xviit0 siècle, ce rôle s'achève en scènes d'attendrissements. Les portraits d'enfants se font plus nombreux et plus gracieux, plus pleins du sentiment de la famille. Reynolds et Lawrence en Angleterre, Greuze, Chardin et Mme Vigée-Lebrun en France, vont prendre par la main les beaux enfants si délaissés auparavant, les jettent dans les bras de leurs mères et de ce spectacle nouveau tirent de merveilleux chefs-d'œuvre. Morlancl s'attendrit à leurs Premiers Pas. Chardin les fait jouer au toton ou bâtir des châteaux de cartes. S'il les envoie apprendre quelque chose et peint le Retour de V École, c'est encore la vie familiale et patriarcale qu'il veut faire aimer.
Une ère nouvelle se lève sur le monde. Une liberté de gestes, de mouvements, leur est donnée qu'ils n'avaient pas connue depuis longtemps. Bernardin de Saint-Pierre s'indigne à l'Académie contre cet exemple du verbe appartenir : « Il appartient aux pères de châtier leurs enfants » et demande qu'on le supprime du dictionnaire. Si Mme Vigée-Lebrun se rend à Trianon pour y peindre Marie-Antoinette, le Dauphin, le duc de Normandie et Mme Royale, elle
les met tous ensemble, la mère et les enfants, tendrement blottis, pêle-mêle, comme elle Ta fait pour son propre portrait, quand elle s'est peinte avec sa fille. Sans doute, elle donne encore au Dauphin son costume de cérémonie, le cordon et la plaque du Saint-Esprit; mais ce costume même est bien souple et aisé, si nous le comparons à celui des infants et des infantes de Velasquez ou des princes anglais de Van Dyck. Ainsi, ce ne sont plus seulement des bourgeoises, ou des femmes de peintres, qui apparaissent tendrement enveloppés par les bras de leur progéniture. C'est la Reine de France elle-même. Cet enguirlandement où se plurent tant de grands peintres pour leur propre famille, Franz Hais comme Rubens et Cuyp comme van Ostade, apparaît pour la première fois dans les coutumes mondaines.
Que s'est-il donc passé? Le simple examen de ces « familles » nous révèle que quelqu'un a dû découvrir et prêcher l'innocence, le charme, la naïveté de la première enfance, faire sentir à tous ces grands seigneurs, qui reléguaient leurs enfants à la campagne ou dans la loge du suisse, qu'ils se privaient d'un singulier charme dans la vie et manquaient aux lois de la sensible nature. En tout cas, les bébés rentrent en foule dans le tableau d'intérieur. Tls assistent au gâteau des Rois. Ils se précipitent sur leur Mère bien-aimée et l'embrassent jusqu'à l'étouffer, tandis que le père rentrant de la chasse, avec un carnier où il a sans doute logé V Emile, témoigne par une mimique chancelante qu'il est grisé de son bonheur et débordant de sensibilité.
Ainsi endoctriné par les Encyclopédistes, l'en-
fant n'est plus gourmé, solennel, officiel, mais il joue tout de même un rôle. Il est honoré, mais à la condition que ses faits et gestes servent d'argument à une philosophie nouvelle. « Il prêche, dit Diderot, la population et pathétiquement le bonheur domestique. » Au xvie et au xvne siècles, on a voulu qu'il fût majestueux; sous Louis XV, qu'il fût gracieux; à la fin du xvnT siècle, il sied qu'il soit innocent. Il faut qu'il montre, dans sa pureté primitive, la nature humaine que n'a pas corrompue encore l'influence de la société. Si l'enfant n'est pas bon à servir la thèse de Rousseau, il n'est bon à rien. Qu'on le renvoie chez sa nourrice!
Plus tard, on l'en fait revenir pour servir celles de Chateaubriand. La Révolution a passé parla et a étendu un nuage sur la tête des pères. Les enfants prennent aussi l'air mélancolique. Ils sont sérieux, même en se blottissant dans les bras de leur mère avec David, avec Lawrence, même en montrant, avec Reynolds, quelque chose dans le ciel. Ils viennent « dans un monde trop vieux» pour des enfants; et tous, à si petite dose que ce soit, ils ont dans leur regard cette interrogation anxieuse des nouveaux venus dans le tableau de l'existence, quand ils semblent, en ouvrant leurs grands yeux sur la vie, nous demander, comme si personne d'entre nous pourrait le leur dire, ce que c'est que la vie....
Plus qu'aucun autre, il semble nous le demander, celui que Lawrence a peint de verve, allaijrima, sur un fond à peine ébauché, figure saisissante quoique inachevée, parce qu'inachevée, — comme la destinée même de celui qu'on appelait « le fils de l'Homme »
dans les poèmes delà Restauration. Sans doute bien des enfants font des questions embarrassantes, troublantes, mais les questions que posait celui-là, tous les princes de l'Europe détournaient la tête en les entendant. On les chuchotait dans les chancelleries; on les répétait dans les chaumières : on leur inventait des réponses extraordinaires et dilatoires. On en prévenait le retour par des spectacles mensongers. Pour déjouer le regard profond qui éclaire toute cette tête, ces yeux où l'on tremblait de voir la lueur qui durant vingt ans avait affolé les multitudes, il avait fallu écarter les serviteurs, changer des uniformes, inventer des géographies, mutiler l'histoire, en effacer le plus grand nom des temps modernes : on ne pouvait dire à cet enfant frêle et pensif la vérité ni sur son père, ni sur sa mère, ni sur le passé, ni sur l'avenir, ni quel était son devoir, ni quelle était sa fortune, ni quelle était sa patrie. Il devait regarder de cette façon, de ce regard d'être libre qu'on n'a pas capturé aussitôt pour qu'il ne se souvienne, le jour où il dit à son grand-père : « On m'appelait autrefois le roi de Rome.... Mais qu'est-ce que c'est être roi de Rome? » et où l'empereur d'Autriche lui répondit : « Vous êtes roi de Rome comme je suis roi de Jérusalem.... »
Avec le duc de Reichstadt, nous sommes entrés dans la série des portraits d'enfants graves, trop sérieux, revêtant des complets rouges pour aller sur d'inconfortables rochers, lire M. de Chateaubriand et entendre couler des sources comme le Master Lambton, de Lawrence. Ce n'est plus le décorum voulu des bambins de Van Dyck ou de Velasquez.
On ne leur enseigne plus à se tenir bien droits, et à s'amuser sans rire, sans courir, sans crier, sans sauter et sans se tacher. On leur imagine une sorte de laisser-aller fataliste et sondeur. On leur dicte la pose mélancolique des pères.
Ainsi, jusqu'à une époque très rapprochée de nous, les attitudes, les gestes, les airs de tête de l'enfant, dans ses portraits sont voulus. Ils ne représentent pas la centième ou peut-être la millième part de ce qu'ils sont dans la vie. Toujours guidé par un sentiment préconçu, l'artiste a beaucoup moins observé l'esthétique de l'enfant qu'il ne lui a dicté celle de l'homme. C'est que c'était bien plus facile. Saisir cette apparition n'est pas aisé. L'anatomie, les proportions de l'enfant ne sont nullement celles de l'homme. Les gestes, les attitudes, la vue de ses raccourcis sont choses toutes nouvelles à étudier pour un portraitiste d'hommes.
L'enfant n'est pas une réduction de l'homme à une échelle moindre, comme l'a parfois voulu la sculpture antique. Un homme réduit n'est pas un enfant : c'est un nain. Ce n'est pas un ange, ni un amour : c'est un monstre. Il faut donc oublier la myologie habituelle et les gestes élégants et adroits qui l'expriment pour réaliser ces corps potelés et ces gestes gauches et joliment entrepris par où les muscles balbutient.
Quant aux drames familiers de l'Enfance, il faut, pour les saisir, des artistes habitués à vivre avec elle. Un grand peintre, qui ne voit son petit modèle qu'au moment de la pose et considère d'habitude les enfants comme des cogne-fêtus et des perturba-
teurs de potiches, a de grandes chances pour ne rien exprimer de leur spontanéité. A ceux au contraire qui les aiment et qui s'y dévouent, ils fournissent le sujet de belles images.
Il est remarquable que , parmi les meilleurs peintres de l'enfant dans ces dernières années , Mlle Baschkirtseff et MM. J. Blanche, Boutet de Monvel et Geoffroy en France, Kate Greenaway et Mme Stanley en Angleterre , M . John Georges Brown aux Etats-Unis, M. Meyer von Bremen en Allemagne et Mlle Rasponi en Italie, plusieurs sont des femmes, parce que les femmes observent plus souvent les petits enfants. Parmi les photographies, il en est de même : les plus révélatrices sont celles de Mme Binder-Mestro. Seule, une observation quotidienne, affectueuse, dévouée, peut démêler quelque chose de l'âme étrange de l'enfant et découvrir ses caractéristiques.