LES LETTRES
J'aime les crc'aleurs, (oui le reste me paraît peu de chose.
L'allégorie de la cigale et de la fourmi ne s'adapte plus guère aux professions libérales ; le pays de Bohème a disparu de notre ethnographie, et le palais des Beaux- Arts s'est transformé en une petite Bourse où les bourgeois de la palette convertissent leurs sentiments esthétiques en bonnes valeurs au porteur. La formidable poussée d'artistes de tout ordre qui se ruent aujourd'hui au succès, à la lumière de la publicité, à la réputation hâtive, au milieu du bruit des réclames et du tohu-bohu des assemblées médiocra tiques, arrive peu à peu à décourager l'attention. Le talent s'est multiplié avec une telle profusion, sous toutes les espèces et dans toutes les formes, que l'enthousiasme condensé dans chaque individualité s'est vite changé en fausse menue mon-
naie^anale et à cours 1 V / ^ '^.ja^^BH^BF' 7 >«vforcé qui enlève
^' I » .^a^^^^^mnfj& expression à l'efligie des
mots l</uangcurs qu'on distribue de ite part avec une grande effusion.
Ceàifefque l'art est devenu une sorte de sport intencctiVel, élégant, de bon ton, une profession toute aie chic, qui a fini par hanter l'ambition des cervelles les plust/îjourgeoises, et qui a si bien pénétré dans nos mœurs cabotinières de cette fin de siècle, qu'il est devenu comme un refiige pour des milliers de déclassés, épris de notoriété, mais ancore assez honnêtes, assez maniérés et sen- ^avoir crainte de sombrer dans la politique, cet ^autre triste sport du plus bas voyoucratisme ''contemporain. — L'art n'ayant plus le privilège 'un orgueil supérieur aux démonstrations de la gloriole humaine, tous les faiseurs de riens se sont mis en coquetterie vaniteuse avec lui, et, dans cette immense cathédrale désaffectée, nous comptons aujourd'hui plus de mille faux prêtres pour un dernier dévot.
La faute de cette inquiétante confusion incombe à nos mreurs, dites libérales. Ce fut, en effet, un règlement de police révolutionnaire qui établit la distinction entre les artistes et les artisans. Qu'étaient, autrefois, en réalité, ces admirables ouvriers plastiques du marbre et de la pierre; ces ciseleurs de bronze, ces prati-
ciens émérites de l'émail, de l'étain, du bois et de la glaise ; ces ^v\
céramistes mer- Js^ veilleux, qui nous ont laissé de s\i incomparables spécimens de leurs figu-/ lines vernissées ou niellées, de leurs grès ou de leurs poteries à reliefs ; ces peintres de vitraux d'égKse si harmonieux, si éblouissants, qu'iîs-semblent envelopper la dévotion du mythe sacré rS^fi'étaienl enfin ces étourdissants décorateurs de tous/ordres, qui prodiguaient les fresques, les plafpnds et cette mégalographie historique qui nous'^ surprend encore aujourd'hui par sa hardiesse et son ampleur? Qu'étaient tous ces maîtres, sinon des sortes d'artisans dont nous retrouvons le plus souvent les professions consignées dans les listes des métiers let des jurandes, à côté des savetiers, des couvreurs et des faiseuses de modes. — N'était-ce pas logique, et l'aristocratie de l'Art doit-elle être considérée dans la professioîTëiret même ou dans la manière élevée de son exercice? Le lithograjîhe qui produit une estampe gaie et lumineuse, d'une \>M,^ belle venue de crayon, est un artiste; le peintre qui expose une toile médiocre et sans originalité personnelle n'est plus qu'un mauvais artisan, et, à vrai dire, combien n'en comptons-nous pas, à l'heure présente, parmi les peinturistes hors concours, qui ne seraient dignes peut-être que d'enluminer des enseignes , et com-
Lli MIROIR UU MONDE.
bien de sculpteurs bustiers que la corporation des stucateurs refuserait d'admettre à l'unanimité dans son sein !
L'artiste ne s'improvise pas, il se crée seul, par son goût, la puissance de son individualité, et surtout par son génie. En distinguant les Arts libéraux des autres professions, on a plus nui à l'art qu'on ne lui a servi ; on ne s'est point aperçu qu'on ouvrait carrière à toutes les sottises vaniteuses et à toutes les outrecuidances. Le résultat ne s'est point fait attendre : chacun s'est anobli et nous voyons une série d'artistes capable de défrayer tout un almanach Bottin, depuis l'artiste capillaire, convaincu de sa suprématie, jusqu'à l'artiste dramatique qui, rejetant son ancien titre de comédien, a prétendu ne pas être confondu avec les pitres, queuesrouges, batteleurs de province et pierrots de la foire.
En déchaînant la vanité des arts, on a fait naître le produit d'art, la plus monstrueuse des choses, en ce sens qu'elle empoisonne et fausse le goût des populations, à moins qu'elle n'abaisse l'art au niveau du goût des consommateurs. — En faisant mine de protéger , ^ . les arts, en créant des ministères spéciaux, des inspecteurs,^ II/ toute la bureaucratie la plus coûteuse et la plus inutile, erî^/^
entretenant les Ecoles d'Athènes et les Ecoles de Rome, d'ofm^
mj\j" ne sont jamais sorties, sauf de trop rares exceptions, quàT d'incontestables nullités, l'idée gouvernemen-
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plus élevé, le plus grandement philc phique, devait être de décourager les' comme on réprime la licence publigj^^
au lieu des lamentables courses plaie- ^X^/^f^^t^-^f^Y^ '''/'-> f
quelles nous assistons avec une mélancolie proÇomife^ '^ --\ ^', nous eussions vu dans les casse-cous des steeple-Cbàses^^djefi^içonner tous les mauvais cavaliers de Pégase, et mettre au ritlncatt tous les coursiers jioussifs du grand char apollonien. ,-' ^
L'étude du Parthénon ou de l'Acropole, la recherche des cinq Ordres, la représentation des styles grec et romain, fruits de notre classicisme à outrance, ont plus desservi l'architeclonique qu'ils ne lui ont apporté de lumières imprévues, nouvelles et originales; les visites attentives des musées d'Italie, d'Espagne et de Hollande ont fait éclore des critiques judicieux, mais n'ont pas créé autant de véritables peintres que l'observation de la nature seule n'en a produits. — Les grands artistes se sont toujours constitués en dehors des gouvernements et des écoles patentées, ils ont toujours tiré toute leur force d'eux-mêmes, de leur intuition et de leur foi dans le heiiu qui se sent, mais ne se dicte pas. — Comment démontrer que les beautés d'un ouvrage naissent quelquefois d'un défaut et que, comme en mécanique, pour la production d'une grande chose, ce que l'on perd en temps, on le gagne en force? — L'étude de l'antiquité, utile en tant qu'éducation première, ne peut être qu'illusoire dès que l'artiste est en possession de son soi, et, selon un mot de Voltaire, ceux qui persistent à pratiquer les anciens sont des enfants qui ne veulent parler jamais qu'à leur nourrice.
Il n'est question aujourd'hui que des écoles d'Art décoratif
industriel et autres, ^^y-i 9c'est une marotte... et les se laisser séduire, d'admirer, d'applaudir à ces idées généreuses, comme si tous ces efforts mal dirigés devaient amener un autre résultat que d'étendre plus largement dans les masses la tache dhuile du banal, du poncif et du ressassé. — Les Orientaux, ces maîtres décorateurs, qui nous importent des horizons nouveaux de perspective et de coloris ; ces ingénieux, ces éclatants, ces complexes ont-ils donc été élevés autrement que dans une vague tradition et n'improvisent-ils pas tous leurs motifs les plus rutilants avec autant d'aisance, d'esprit de facture et d'éclat que les Tziganes qui se révèlent compositeurs de czardâz dans la galopade de l'archet ou du cymbalum? — L'Indien qui nous envoie ces châles ou ces tapis aussi nuancés et savants que les plus beaux vitraux du moyen âge a-t-il donc minutieusement étudié les théories de son art et n'a-t-ilpas, de naissance, cette flamme sacrée qui ne s'allume point au contact des professeurs de profession? Le Chinois, ce vieux civilisé, si fin et si délicat, qui possède tous les secrets des vieilles maîtrises, ne se renouvelle-t-il pas sans cesse dans ses compositions que des milliers d'artisans inconnus et merveilleux interprètent sur la laque, l'ivoire, la soie ou la porcelaine? Le Japonais, enfin, rejeton nouveau d'une race si prodigieuse, n'a-t-il pas révolutionné complètement nos conceptions européennes par une décoration V . ! ,^"^ foisonnante, toute calquée sur la nature et relevée d'une telle poésie et d'un charme si
'-.^^â^jnlense que noiis aimons, nous.
"^ pauvres anémiés aux mœurs grises , nous enivrer l'œil de leurs couleurs chatoyantes, de leurs ors clairs comme des soleils, et de la magie de leurs rêves féeriques, brodés comme une orgie sur les tissus les plus exquis à la vue et au toucher. — Ces Japonais studieux, observateurs, doux ou tragiques illuminés, comparables à nos anciens moines, n'est-ce pas à leur seule imagination, à leur fakirisme visuel, à leur muette extase qu'ils sont redevables de cet art ensorcelant qui nous éblouit dans notre lente transformation comme un astre nouveau issant dans le brouillard du soir? Parleraije de la musique, qui, elle aussi, est patronnée et mise en loge, bien qu'elle soit restée en France un art si profondément antinational que des générations ont applaudi avec frénésie les turlutu du petit père Auber, dieu de l'Opéra-comique et Scribe de la cavatine, et que le pauvre Bizet est mort incompris comme un poète, presque aussi tristement que Gilbert ou Malfdâtre? — La musique, on la cultive en chambre, dans des quatuors dont les exécutants se gargarisent seuls les oreilles et les sens, tandis que les
invités ont des contractions du diaphragme et des somnolences alanguies dont ils voudraient bien envoilcr leur ennui. Ici comme ailleurs, nul renouveau par le fait de rinlelligenle protection des gouvernants, beaucoup d'érudition, trop d'érudition
■ harmonique, et pas assez de mélodie, de celte mélodie qui traverse les âges dans la simplesse de l'allure attendrie; pas assez surtout de cette fleur de naïveté émue qui conservera longtemps encore, comme la goutte d'ambre conserve le papillon, toutes ces inoubliables mélopées et chansons populaires qui forment le fond le plus riche de notre véritable histoire musicale.
y (i La musique, écrivait un jour Balzac, est une langue mille fois plus belle que celle des mots ; elle est au langage ce que la
.^') pensée est à la parole. Elle réveille les sensations et les idées sous leur forme même, là où chez nous naissent les idées et les sensations, mais en les faisant ce qu'elles sont chez chacun. Cette puissance sur notre intérieur est une des grandeurs de la musique, les autres arls imj)osent à l'esprit des créations définies; la musique est inlinie dans les siennes. — ... La musique est le seul art qui parle à la pensée par la pensée même, sans le secours de la parole, de la forme et des couleurs; ... Là où les autres arts cerclent nos pensées en les fixant sur une chose déterminée, la musique les déchaîne sur la nature entière qu'elle a le pouvoir de nous exprimer.
(I Quand la musique — écrit encore d'autre part l'auteur de Séniphita — passe de la sensation à l'idée, elle ne peut avoir que des gens de génie pour auditeurs, car eux seuls ont la puissance de la développer; il en arrive autant des femmes, quand chez elles l'amour prend des formes divines, les hommes ne les comprennent plus. »
AiiTS i:t i.i:s i.ktthi:
Ce qui entrave principalement le libre essor de l'Arl moderne, c'est rélude constante du passé qui nous emmaillote encore si bien de ses langes que le prime-saut des novateurs disparaît et que la Muse ne bégaye plus d'adorables enfantillages. La science et l'érudition momifient tous les Arts, les dessèchent et les jK'dantisent. Nous sommes empêtrés dans le document, alors que l'idéal ne connaît point de dossiers documentaires; s'il crée des reconstitutions, elles peuvent être fausses et contraires cà la vérité historique, mais elles sont assurées d'être plus belles, plus grandes, plus lumineuses et aussi vivantes que les réalités disparues. — Peut-il m'importer qu'un archéologue à lunettes, cerveau sec et aride, me prouve que Gustave Flaubert se soit du tout nu tout trompé dans sa reconstitution de la Cartilage, de Snhitninbn, et dois-je me couvrir d un ciliée s'il m'est flémontré, par un disciple de M. Maspero, que les descriptions fulgurantes du Bom.m de In Momie sont opposées à toute ^raisendjlance? Flaubert et Gautier seront-ils de moins nobles artistes et leur réputation dans l'esprit des lettrés pourra-t-elle en subir la plus légère atteinte? — Assurément non.
Le style, la couleur, la forme ont besoin d'avoir fait leurs humunitès, rien de plus; la seule étude qui doit passionner un fervent est celle de son temps, de ses idées et de son milieu, et, fît-il de l'histoire, de l'archéologie ou de la philologie, l'artiste sincèrement épris de la forme ne s'efforcera pas de se soustraire aux influences actuelles qui, à son insu, auront un rôle prépondérant dans son œuvre. — En peinture
aussi bien qu'en sculpture , il est curieux de
remarquer, par exemple, que l'esthétique du \ Nu se transforme à chaque génération nou-
LIi MlliOll! Dr MONDE.
velle, selon les conditions de sensation de la rétine et par je ne sais quelle suggestion de lair ambiant qu'il est difficile d'analyser. Ceux qui prétendent qu'il n'est qu'un seul nu Arai et superhuniain, qui traverse les siècles sans totalement varier selon l'interprétation, commettent une lourde hérésie, et il serait bien intéressant et curieux d'entreprendre l'Histoire de la Femme dans l'Art, et de montrer tour à tour les différentes conceptions du nu dans la peinture et la sculpture, depuis les primitifs jusqu'à l'heure actuelle.
On y verrait qu'à chaque tiers de siècle, il s'est produit ce phénomène singulier d'une rénovation conq)lèle dans la compréhension du nu, même académique, essentiellement soumis à une mode très saisissable,ic p6ur ne prendre que ce siècle qui expire, comparez le froid nu \ de David avec le nu des derniers temps du xviu" siècle endiablé, si fripon, si ponctué de rieuses fossettes. Aux nudités d
opposezfxi nudité romantique,
si alangme
si cambrée, si accenlik
dans l'adoration des cous un pjsif
longs, des nuques radieusea^e^