LES ARTS ET LES LETTRES
épaules éblouissantes ; arrivez au nu moderne, à ce nu canaille, à ces chairs du vice, alarabiquées, malsaines dans la provocation; grêles parfois à l'excès, sentant les passions de vieillards. — Refaites cette histoire bizarre du nu dans la peinture et la statuaire, et concluez. L'art échappe à toute direction; il suit sa voie et subit inexorablement son temps, il se modèle aux mœurs qu'il abaisse ou qu'il relève selon la valeur de ses adeptes ; mais il est destiné à sombrer dans la décadence d'un peuple qui ne lui oppose ni barrières, ni obstacles qui le favorise à outrance dans sa médiocrité et ne contrarie point ses débuts, le faisant mentir à sa devise : Ad sapera per aspeni . Dans les lettres, même confusion; la nuée des littérateurs de talent en arrive à obscurcir le soleil du génie ; la production haletante suit un procédé de facture qui fait disparaître de plus en plus la personnalité ; les reines-abeilles des succès romanciers vont butiner toute la llore de la vie sociale pour nous servir souvent <le vilains gâteaux de miel dont la cire nous reste aux dents. — Le journalisme, enfin, en modifiant de fond >en comble ' nos UKeurs * littéraires, a irrtrotluit dansla ttr^^^i incroyablement peuplée aujourd'hui, les êtres les plus ignorants et les moins au failles premières notions de la forme et du style, si bien que jieu
30 LE MIHOIH 1)1' MONDE.
ViTw-x --^ " à peu, un chacun s'esl cru aple au dur
W\ ""'^^t'sr des belles-lettres. — .\prés les déclassés,,y / ^^
les fih de Gihoyer aux abois, les hommes et les femmes ^/ ^^du monde se sont mis de la partie, les éditeurs ont ouvert f
boutique à tous les coins de rue, et l'infoptuné public liseur f -, et payant s'est trouvé ahuri, désorienté, inappélent au milieu de ce pays devenu une halle centrale de littérature à tous prix. I.'élite des vrais lettrés qui, heureusement, est encore compacte et compte tous ceux qui ont senti de bonne heure qu'ils ne pouvaient ni résister à leur i;oùt dominant, ni vaincre leur destinée , les chercheurs . les enfiévrés de la phrase se sont enfuis dans leur thébaïde pour ne point être découragés par les banalités du jour qui confondent péle-mèle le mérite, le succès et la réputation; mais les plus vaillants ont été atteints par un vague mercantilisme qui leur fait nombrer le taux des éditions et (^•alculer jalousement le gain des plus médiocres confrères.
(Jue sert cependant dèlre pessimiste, il nous faut consoler en utilitaire avec l'auteur de Cnudide, qui pensait qu'un roman médiocre est, parmi les livres, ce qu'est dans le monde un sot qui veut avoir de l'imagination; on s'en moque, mais on le souffre. Le roman fait vivre et l'auteur qui l'a conqjosé, et l'aquafortiste ([ui l'a illustré, et le libraire qui le débite, et le fondeur et l'imprimeur, et le papetier et le relieur, et le colporteur et le tailledoucier , et le marchand de mauvais vin à qui tous ceux-là portent leur argent. L'ouvrage amuse encore, deux ou trois ^ heures, quelques femmes avec lesquelles il faut de la nouveauté ; -. { en livres comme en tout le reste. Ainsi, tout méprisable **^^ qu'il est, ce roman aura produit deux choses importantes, du profit et du plaisir. , Ç '
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Ce qui donne aux œuvres de ce temps une allure si légère et périssable, c'est la fièvre de la vie hâtive et surmenée, la course à l'actualilé, la recherche à tout prix d'une heure de vogue el aussi la courlisanerie de la mode. Nous n'associons plus le temps à nos labeurs, et le temps ne doit point respecter ce qui est fait sans son concours. — De là vient également que les arts d'inlerprélalion se meurent au profit du procédé exact el mécanique; la gravure sur bois est agonisante et l'eau-forte, qui se traîne dans la routine d( tailles et des contre-tailles, sans oser ve\ enii aux vieux principes (|ui ont fait sa gloire a la fin du xv!!!"" siècle et au début de celui-Cï, 4,* l'eau-forte, cet art, si français dans le chai me de son exécution el la prestesse de sa facluie, sera peu à peu englouti par les moyens de reproduction solaire, dont chaque jour on peut constater les énormes progrès de perfection et la marche offensive contre les burinistes et pointe-séchistes assez naïfs et peu ingénieux pour ne point se défendre en reprenant ces inimitables movens de la manière noire, des aquatintes, des vernis mous, du berceau, du repérage en couleurs el autres vieilles ficelles merveilleuses en usage depuis Abraham Bosse el niaisement abandonnées par les graveurs modernes, qui, pour la plupart, ne sont que de plats et méticuleux ouvriers.
Nous pensons tous, avec une gloriole innég^^t qui est dans notre tempérament, que la France première nation arlisli(pie du globe, et nous voyons trop complaisamment ce que nous
32 I.IC MIIiOIR Dl" MOXDK.
faisons et assez peu allenlivcment ce qui se fait au dehors, sans quoi il nous serait loisible de juger avec quelle habileté nos voisins profitent de nos qualités et tournent nos défauts à l'avantage de leurs éludes laborieuses et constantes. — Ce qui nous donnera longtemps, il le faut espérer, un vernis de haute suprématie, c'est moins la réalité de notre puissance d'artiste que la grâce de notre Goût qui s'épand partout jusque dans nos défaillances. Ce Goùl, qui comprend la délicatesse, le tact et l'harmonie de nos productions d'art, et qui règne encore dans nos manières, dans notre langage et dans nos modes, ell'orçons-nous de le sauvegarder en l'aflinant par l'étude et l'observation des œuvres étrangères, et cela, sans dédain ni idées préconçues, mais aussi sans engouement. Nous avons été incontestablement, par notre grande tradition, des éducateurs en tout genre, regardons nos élèves qui peuplent aujourd'hui les quatre coins du Monde et profitent ingénieusement de nos leçons. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas incurieux de savoir ce que pourra être l'état des Arts à la fin du xx'^ siècle. J'espère que la vanité artistique y sera moins follement outrecuidante et que, dans ce pays assagi, tous Ic'^ article -^ -tiont i( de ^enu•^ilanchenlent teeju d> étaient jadis et n'auraieat jamais du cesaer d iJi'Cç de>- artisan'^ patentés.
fjé
L'INTERIEUR
Toute maison bien ordonnée est l'image de rfuiie du maître.
(J.-,T. ROUSSEAL'.)
IL est à remarquer que les peuples de race latine ne se préoccupent guère, dans la généralité, de la décoration intérieure et du confortable de leurs logis; ils témoignent vis-à-vis du lieu qui les abrite d'une assez douce indifférence, et préfèrent les joies un peu bruyantes de la vie extérieure, les sensations passagères des fréquentations publiques, les réunions de cercles ou de cafés au bien-être du chez-soi. Les peuples du Nord, et en particulier les Anglais , comprennent mieux les charmes infinis de l'ameublement et le capitonnage du home: ils savent, par une compréhension très affinée des nécessités du nid, unir la recherche du confort et des délices de la vie intime au goût du luxe et de la magnificence. Sur dix mille de nos compatriotes heureusement doués par la fortune, on aurait peine à rencontrer cinquante délicats qui aient l'entente de leur intérieur et l'amour profond du foyer; tout le reste se loge dans des sortes de campements, froids
nus, à peine meublés du nécessaire, déplorablemenl déshérités de cet adorable superflu qui non seulement est l'élégance de la vie el la moitié du commerce des États, mais encore qui égayé et réchauffe l'œil, et emparadise si bien la solitude que le logis devient un sanctuaire, où l'on se recueille, où l'on se calfeutre et se pelotonne presque frileusement, avec une intense griserie de bonheur, au retour des sottises glaciales du dehors.
La bourgeoisie régnante en France est possédée au plus haut degré du goût de l'horrible, du banal et du convenu; elle a des attentions attendries pour les plus hideuses productions de notre industrie nationale; elle protège de son concours et de sa bourse la création du monstrueux et de l'ignoble en matière de mobilier ; elle est atteinte de la boulimie du laid et s'inquiète avant toute chose des qualités d'inusable et de bon teint des infâmes choses, dont elle fait emplette. Elevée dans le culte de l'acajou, dans ramoujij immodéré du palissandre, dans l'adoration du noyer et duriliuVa verijis. sympathique avant tout au placage de l'ébéni^terie mcld^iine. .(^Jlo conçoit, à l'heure des aménagements, des intérieurs d'une platitude épouvantable ©1,^7-;^;, ,1
d'une inélégance repoussante, où tout ce qtTB^"^"^" ^ II: r* l'imagination humaine a pu inve* d'archi vilain, de mal gracieux, demaigi?( de gauche et de grotesque se trouve ^^ip assemblé, pour la plus grande béa tude des bourgeois amis.
Toute petite bourgeois française nubile est la proie de deux rêves, deux ambitions, deux cauchemars qu'elle parvient toujours à réaliser : l'informe boîte à supplice musical jju'ou nonurté^piJtio d'Érard.
L'INTÉRIEUR
et l'aniioire à glace à fronton, à rinceaux et à porte criarde, dont la fabrication est aussi innombrable que les grains de sable de la mer. C'est généralement avec un tel idéal d'ameublement qu'elle entre en ménage. — Le reste est à l'avenant.
Allez faire entendre à ces cerveaux racornis par la passion du commun, du poncif et du hideux ce que peut être l'harmonie d'une demeure vivante, l|(jiS^oftnlière àràme non moins qu'aux yeux,
accueillante et gaie, toute tapissée de
lE MIIl'O
des céraques , éclairée
3ar de beaux vitraux clairs qui distribuent linipidemenl sans l'arrêter sottement par l'épaisseur des mousselines ou des guipures ; donnez à ces tètes alourdies par l'accoutumance du convenu et du rabattu 1 idée des halls spacieux comme des ateliers d'artistes, où les meubles de tous styles parlent en faveur du beau à l'écho des sou- \ enirs ; efforcez-vous de leur inculquer les théories les plus simples de la forme, les lois les plus normales de l'harmonie des tons, et il vous semblera parler à des huis de pénitenciers. — Le bourgeois français ne sait pas ce qu'est le chez-soi; à ses yeux obtus cela prend figure sous forme d'un bon fauteuil crapaud bien capitonné où il s'étendra près du feu, les pieds en pantoufles, le torse recouvert d'une robe de chambre de molleton, ou bien encore il évoquera la soirée sous la suspension de la salle à manger, à l'heure du café et de la causette, tout regaillardi par un bon repas qui lui fera dire : « Si nous restions ici?... n'allons pas au salon !" — Le salon ! quel résumé de banalités, de contraintes et de froideurs, dans ces sièges alignés auprès d'un canapé de velours recouvert d'une housse de toile, avec le guéridon de milieu chargé d'albums, le tout posé sur d'indescriptibles carpettes à fleurs. Ce
-inii"i MimMai— itgMM«»ai»iaiir7'~ri I ~ri-'irmr(-T-rinw — mn-rr -r -ni i iTrm&^aÉtgi^Miw
on, la plus belle pièce du logis, avec ses murs tapisses de papier gris à motifs d'or, ses boiseries blanches, ses corniches en pâtisseries, c'est le sanctuaire respecté ; on en parle avec emphase, mais on craint d'y vivre et d'y porter l'intimité; on le conserve, on l'époussette comme une momie, on y passe le soir, la lumière à la main, avec un frisson glacial dans le dos, comme en un caveau, car il distille l'odeur de l'humide et de l'inhabité. Le bourgeois français a pour son salon autant de considération et de craintes vagues que pour sa redingote de Sedan des grands jours ; l'un et l'autre le gênent aux entournures et sont faits pour la représentation et la réception ; on les brosse, on les lave, on les passe au vétyver, mais on a garde de s'en servir de façon journalière : c'est pour le monde.
Pour le monde, tout est là dans la disposition mobilière de la généralité de nos logis; tout le clinquant, tout le faux luxe, toute l'apparence de confortable est pour la surface. C'est pour le monde qu'on fait étalage de ces hideux bronzes dorés, pendules, candélabres et le reste, sur la cheminée de marbre, et qu'on dispose près de la foyère de cuivre ces pelles et pincettes prétentieuses ; c'est pour le monde qu'on ouvre ces livres sur une table, qu'on relègue le perroquet familier à l'antichambre, qu'on jette ces coussins sur des chaises, qu'on orne de plantes vertes ces
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vasques de fleurs et ces jardinières à fond de zinc, c'est encore pour le monde qu'on donne une apparence de vie à ce salon, soir et malin si désert, et qu'on s'ingénie à placer ces poufs vis-à-vis: à sortir les petits travaux de la boîte à ouvrage, à relever d'une faveur les rideaux de croisées et à pomponner les menus riens de la pièce. — Mais allez, je vous prie, plus au fond, voyez la chambre vieillotte de Madame, inventoriez la chambre misérable de M^r sieur, jetez un coup d'œil sur l'insuffisance de ces cabinets de toilette, regardez ce pauvre bureau de travail relégué dans un trou noir, partout jugez de cette pauvreté décorative;; ^.^^ de cette installation primitive, de ce mauvais goût nor-"^* mal, et demandez-vous si ce peuple français, si mal Iogé.^îr<^| dans ses provinces, dans ses campagnes et rriême dans sa •■'''' '"•^ métropole, n'est pas le peuple le plus facile à vivre, le - (
plus accoutumé à l'inconfort, le plus susceptible tle sup«% porter la privation du superflu, pourvu que vous |tii laisy' " siez sa marotte, sa maladie d'origine, c'est-^-dire le besom . de briller, de parader, de se décorer en extd-/ f 7 ■ ' '■£ , rieur avec toute la gloriole et la vanité qui entrent dans son tempérament où le paraître ^ partout et toujours — prime le désir d'être.
Je parle ici de la grande généralité bourgeoise qu\ forme la masse de nation, très rétrogr| en réalité à toute ii d'art, de progrès et bien-être, car elle di meure hypnotisée pai^de> con sidérations d'économie à outraaoo
L'INTERIEUR
et l'idée innée du cumul, sou à sou, hante toutes les cervelles. Le Français est le plus riche des peuples, car c'est de tous celui qui a le moins d'égoïsme individuel ; il remet au lendemain le soin de sa propre personne et il désapprend le goût de la dépense en se fakirisant dans la volupté de l'épargne. — Pour l'Anglais, tout homme qui ne met point son gain en circulation immédiate, de quelque manière que ce soit, est un mauvais citoyen, en ce sens qu'il ne concourt pas directement à la prospérité de la nation. Toute la différence de ce bien-être intime, si opposé des deux côtés de la Manche, provient d'un idéal d'économie jjolilique aussi diversement interprété ici et là. — Pour ce qui tient à mon jugement sur ce point, je ne saurais, tout en admirant mes compatriotes et consanguins, côté du cœur, ne pas donner toutes mes sympathies aux jouissances anglaises du home, car j'estime que dans l'intimité seule de l'existencejdGmestirjire-eliaudemeut comprise, on peut donner à la vie tout le développement de sa caressante saveur, de même qu'en
ecliiuffanL^i paifum lentement en Un heu clos, on arrive à déve- — .j^K^".^K^*^C'^^^^^V^\\l'^I'Ii'^^ toute la quintessence et la
"Uf'<^iieXle son arôme.
~' Ce goût profond et
"^^ éclairé de l'habitation moderne est si peu développé M en Frafice que nous voyons jchez les plus gros ama- — ' ijéurs, collectionneurs f^^ il ,ét détenteurs d'œuvres d'art, une incroyable pauvreté décorative , une eiUente lamen- ^^^fe. r;;d 'arrangec'-5?^^l^' * u ne 25ré-
lention à Téclal qui sent lourdement la richesse, mais qui ne révèle aucun sens d'ingéniosité artistique et pas la plus mince idée personnelle. Chez tels et tels amateurs ou bibliophiles, qui se piquent d'avoir réuni dans leurs galeries ou dans leur cabinet les plus belles toiles , les meubles les plus purs , les faïences inappréciables, les étoCFes royales ou les livres des plus illustres provenances , nous admirons bien toutes ces raretés , nous les envions même à leurs possesseurs; mais nous sentons je ne sais quel sentiment de gêne, de contrainte, de tristesse, qui nous avertit que ces merveilles sont piteusement dépaysées chez des parvenus qui n'ont même point su leur donner un cadre, un décor, un entourage dignes d'elles. — C'est que dans la ploutocratie actuelle, tous les Turcarets, protecteurs d'art, ne sont que des négociants; ils font valoir leurs trouvailles avec ostentation et les étiquettent toutes d'un prix d'achat, laissant deviner que l'objet vaut cent fois davantage; ils nous promènent à travers leurs raretés avec des discours chrématologiques extraordinaires, et leurs manières sont celles des vieux marchands d'antiquités, iiers d'un gain assuré et prêts à tous les échanges avantageux. Ces timocrales font sentir combien ils sont argenteux, thésaurisateurs et ventrus comme sacs d'écus ; mais ils mettent sous les yeux des clairvoyants et des philosophes la froideurJ^ leur inopulence réelle et de leur impécuniosité morale. Lais'-ez-vcÀs Wller à iti:arder ces chambres où tant de choses uni(|ues sont venues tour a tour s entasser; estil rien de moins somptueux, de plus laid, le plus inconfortable? — Ne voyez-vous pas que vous marchez sur les tapis les plus cossus, mais aussi les plus répulsifs à l'œil? (]es murs, ces plafonds, ces corniches, ces boiseries, ne sont-ils pas tendus, décorés, peints dans une gamme vulgaire, par les
L'INTERIEUR
plus grossiers entrepreneurs de bâtisses modernes? — Celle cheminée ne glace-t-elle pas plus qu'elle n'échauffe par la nudité de ses porcelaines et de ses marbres blancs?... et ces fenêtres assombries par des rideaux au mètre?... et ces portières? et ces lampes du faubourg du Temple ? et ces glaces aux dorures criardes ? et ces appareils à gaz qui sentent l' administration ? et ces queues de billard? et cette absence de fleurs et de vie? N'est-ce pas à faire peur et sommes-nous réellement chez un pécunieux et épicurien collectionneur ou dans un simple garde-meuble d'objets rares ?
Le goût ne s'achète pas; il naît du sentiment du beau et de l'harmonie des couleurs. Une mansarde d'artiste ou de grisette, proprement et gaiement tendue de frais papier, relevée de bibelots de deux sous, aux colorations seyantes, piquée de notes chaudes, est souvent mille fois plus conforme à l'esthétique mobilière d'un homme d'art que l'entrepôt de richesses des gros amateurs sans esprit personnel d'ordonnance et de recherche décorative. — Le goût est ce qu'il y a de plus rare, de plus insaisissable, de plus! individuel; il a son langage, son expression, sa physionomie très particulière; il révèle un caractère, une tendance, un état d'âme spécial, et concourt à la constitution psychologique d'un être. En pénétrant dans l'habitaliou d'un homme à tempérament très marqué, c'est-à-dire assez autoritaire dans ses idées pour se soustraire aux influences de ses proches, en tant que conseils et que goût, vous reconnaîtrez aussitôt les traits dominants de son esprit , de son humeur et de ses mœurs ; il se dégagera de cet intérieur décoré, selon les vues et le tact d'un seul maître, l'expression véritable de son entité; vous le retrouverez partout jusque dans les moindres bibelots, dans la disposition des tableaux, la variété de ses meubles, les préférence^ de ses couleurs; vous devinerez sa nature physique, son âgeJiWj ses passions, tant il semble que le logis, ce nid de la
-anniinnnipi»wwwa>f
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pensée vagabonde, soil l'inlerprèk' de l'âinc el le moule de lapcrlonnalilé. Dans ce milieu où loule la vie d'un homme se dépense en sensations concentrées, il n'est rien qui ne doive refléter l'état des sentiments et les conditions les plus secrètes de l'existence; à un observateur, à un intuitif comme Balzac, la vue d'une habitation lentement aménagée révélait toute une biographie, toute une théorie d'individu, toute une œuvre physio-psycholoj^ique. C'est que l'être qui vit par la pensée dans le bonheur f^e la retraite vit énormément par les choses qui sont le reflet de Ion -soi; il capitonne sa cage de couleurs moelleuses et assourdies, il veut jouir de tout ce qu'il possède, et, de même que Fonmelle, il n'aime pas les choses qui veulent trop être respectées, îls que livres trop luxueux, verreries trop fines, faïences de vitrines et le reste. Par l'art de son entourage, il sait l'art d'animer son repos et de remettre son œil en gaieté au contact des belles œuvres qu'il a su acquérir; il ajoute, il ajoute toujours ^nquelque chose à ce coin douillet où il éveille ses rêves, mais ans hâte ni précipitation; il comprend l'ivresse de la possession à a manière et tient à être longtenqjs amoureux d'un objet convoité, le voir et revoir souvent au passage chez l'antiquaire, avant de le aire sien et d'en orner son home avec des attentions infinies.
L'homme de goût qui consacre ses loisirs à l'ameublement )|le son local tient à tout exécuter pur lui-même. A part le gros 'euvre de l'installation première, il dédaignera le concours du tapissier, dont les formules banales, l'air d'importance et la prétentieuse sottise ne pourraient que l'énerver à l'extrême. Seul, ou [ en compagnie d'un valet de chambre adroit, il combinera à loisir les draperies des portières, le retroussis des étoffes, le groupe- '. ment des panoplies, l'alternance des potiches, des statuettes, des
stes et des figurines sur les consoles et les corniches des meubles ; il saura
fair
à l'occasion se servir du marteadL de la s( it
Y et de tous les outils nécessaires, car il aura
appris à ses dépens qu'il est plus long d'ordonner et de se faire comprendre que d'agir en personne. Chaque jour, il passera la revue de son logis, rêvant de nouveaux embellisse ments, de remaniements, d'améliorations tel coin lui semblera vide, tel autre disparate \ ici, il verra un trou à combler, là un éclat à ""^ éteindre; il aura horreur de la note tapageuse, de la couleur crue, des tons trop criards et des choses trop neuves et non revêtues de la patine du temps. — C'est encore lui qui étudiera l'encadrement de ses tableaux, l'entourage de sc-^ •-ou->verres, la décoration des dessus de portes, l'ornementation des cheminées, l'envoilementdes dorures de ses glaces, et qui prêtera son attention à dissimuler crochets sous des riens, tels que des masques minusculeques anciennes, des médaillons. — Pour qui aime la vie close entre quatre murs, l'intérieur est un monde dont on se plaît à renouveler souvent la perspective, et, avec la facilité d'achat dans le bric-àbrac des grandes villes, il est loisible de se créer la plus personnelle, la plus aimable, la plus riante, la plus douce des retraites. Si l'ami du chez soi est c moderne » dans le sens d'argot artistique du mot, et s'il a l'entente et l'adoration des merveilles de l'extrême Orient; s'il fait partie de la génération montante et que son œil se soit délicatement apprivoisé avec le goût exquis de la Chine, de l'Inde et du Japon; s'il préfère un fin Kakémono ancien à tout autre tableau médiocre, et la vieille porcelaine chinoise à toute la faïencerie européenne; si enfin, il se complaît, jusqu'à l'ivresse, au toucher, au maniement de ces tissus de l'Inde si nuageux, si
es clëjis à
i, des pi a-
L]p; l^IIROIU DU MONDE.
j^i^jjjjljjs;-^mblenl fondre clans la main ; s'il
, est J'éru de japonisme , il pourra concevoir une
décoration intérieure étourdissante, scin-
l y ^ v tillante , gaie comme l'art des peuples naïfs , et
- " ' lapi'^ser la froideur murale de son habitation avec des féeries unaymatives, des rêves sur soie, des paradoxes inventifs sur satin, des arabesques sur cuirs, des fantaisies et fantasmagories brodées par les plus prodigieux artistes et les plus ingénieux artisans qui aient peut-être jamais existé depuis que le monde est monde. L'orientalisme, voilà ce qui crée l'originalité exquise de nombreuses habitations parisiennes, et lorsqu'on songe que l'art décoratif du xix" siècle n'a point de style proprement dit, on se prend à réfléchir que le véritable style de ce temps pourrait bien être dans ce simple groupement de styles si opposés, qui fait qu'en certaines demeures élégantes, on rencontre, dans la confusion la plus heureuse, tout un fouillis d'art cosmopolite qui met en communion le beau des deux pôles. Voyez en telle habitation parisienne luxueuse, faite comme le nid, bribe à bribe, par une nature fémininement douée, l'amoncellement de meubles qui devraient hurler de se trouver réunis et qui, cependant, se groujienl et fusionnent dans un ensemble harmonieux et chatoyant à la vue. Nous sommes séduits tout de suite et l'observation nous permet d'analyser le renversement de toute unité ; auprès de ce bahut moyen âge apparaît un cabinet de la renaissance italienne, surmonté d'armures orientales mariées à des masques grimaçants du Japon; plus loin, jouxte ce meuble des Flandres, se montre une console espagnole du xvi° siècle, appuyée contre une portière en point de Hongrie; à terre, un tapis persan; au plafond, une décoration d'étoffes japonaises à dragons d'or; la cheminée encadrée de faïences de Delf, les fenêtres ornées de vieux vitraux de Nuremberg; puis, à droite, à gauche, des magots de Chine, des étoffes du xviif siècle français, des velours de Gênes,
L'INTÉRIEUR
des cuirs vénitiens, des fauteuils de Brustolone, des flambeaux de Gouttière; cela en complète et heureuse harmonie, formant un tout très chaud, très plaisant, où les plantes et les fleurs parisiennes apportent l'éclat vivant de leurs verdures et de leurs couleurs. C'est fou, mais d'une folie communicative qui ne nous permet pas do protester. C'est bazar, c'est boutique d'antiquaire si l'on veut; mais cela est conforme à notre esthétique actuelle qui est mosaïquée des notions les plus variées et des admirations les plus superficielles. Il y aurait, en dehors des travaux faits par les gens de métier, par les critiques d'art académique et par tous les inféodés des boutiques ministérielles, un bien passionnant ouvrage à écrire sur l'habitation moderne dans son détail et sa généralité, un livre prime-sautier et hétérodoxe, mais nourri de vérités et de fantaisies. J'aimerais à voir un esprit indépendant s'éprendre de celte idée et la traiter par- dessus l'opinion de tous les pions qui prétendent régenter l'ameublement moderne avec le gracieux concours des gros bonnets bourgeois qui président k l'administration des vilains arts contemporains. Par malheur, il n'y a que les Bridoisons de la foornic mobilière, les professeurs d'art industriel, les/)o/??/>/er.v du style pédant et les bonnetiers de la phrase bourgeoise qui se mettent en frais pour nous donner d'indigestes ouvrages sur cette questioiî|1,fjui ne relève que du goùl et qui^fcise impitoyablement toutes
les règles et toutes les lignes des logiciens amis de l'Epure. Ce n'est pas à des architectes, à des usiniers à prétentions d'art, à des éducateurs patents de l'Ecole dite Il lM\tïes\Beaux-Arts qu'il
conviendrait d'écrire un tel livre sur les moyens originaux d'affisloler et adorner sa demeure. — Un écrivain intimiste, léger, coloré et supérieurement afliné dans le dilettantisme des tons, des draperies, y suffirait au deLà, car il pourrait apporter dans \e pnssementé de son style, la grâce de sa phrase, le séduisant de sa biendisance, une originalité véritable de conception pour tout ce qui concourt à relever le goiit de l'installation actuelle et à échauffer la fi-oideur des combinaisons de la tapisserie et de l'ébénisterie courante.
Il ferait œuvre utile, car, loin d'effrayer par des allures dogmatiques et prétentieuses, il séduirait par l'imagination des choses entrevues, — il n'imposerait pas de cadres immuables, mais il laisserait doucement percevoir son goût que le lecteur sans y songer s'assimilerait peu à peu sans résistance. Il ferait surtout comprendre cette théorie que le beau n'est point toujours de concert avec le rare et le ruineux et que les plus modestes étoffes, les sièges les plus primitifs, les bahuts les plus simples, les tentures les plus modestes peuvent, par le groupement qu'on leur donne et les menus riens dont on les décore, devenir des objets uniques, exquis, étonnants et qffririrt'œîr rènserable le plus heureux.
Attendons célivre type.
Me. poor nian, my library Was dukcdmora large enough
Shakespeare
E Prézel, dans son Dictionnaire iconologique, définit ainsi la figure allégorique de l'Étude : .< C'est un jeun^jjij'' homme pâle, dont la parure est négligée et qui lil ou'' médite à la lueur d'une lampe. On lui met un bandeau sur la bouche, pour nous faire entendre que l'homme studieux est ami du silence et de la solitude. Le coq, symbole de la vigilance, est son attribut ordinaire. » — Je ne sais trop d'après quel tableau, basrelief ou estampe, de Prézel a pu faire cette description assez ingénieuse; je la suppose tout imaginative, mais l'élude a inspiré tant d'allégories que cette dernière , sous son allure essentiellement romantique, mérite d'être mentionnée.
Le xviii' siècle, plus particulièrement, a tenu à symboliser l'Étude sous mille expressions diverses, et l'art des vignettistes semble s'y être épuisé dans les frontispices, les têtes de pages et les culs-de-lampe de tant d'ouvrages gracieux qui rendaient aimable l'enveloppe même des lectures arides. Le plus souvent, les artistes du siècle dernier ont personnifié l'Étude sous les traits d'une femme
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à l'air pensif, le regard dans des nues où apparaissent des amours porteurs de tous les instruments mathématiques et scientifiques, alors inventés, tandis qu'au premier plan, les livres s'écroulent en désordre, comme las d'être consultés. Le Temps, avec sa barbe de fleuve, y semble arrêté dans sa course et sa faux s'enguirlande de fleurs que les charmes de l'Étude ont fait soudain éclore sur le fer meurtrier. Yanloo, Boucher, Eisen, Gravelot, Monnet, Marillier, Dubourg ont tour à tour traité ce sujet, soit en des grisailles de dessus de porte, soit en des compositions que les burinistes du temps ont popularisées. Greuze lui-même a symbolisé l'Etude en une peinture qui fit partie de la galerie de San-Donato et sous la figure d'un jeune enfant à l'air soucieux, qui, le compas d'une main, semble chercher la solution d'un problème.
C'est que si l'étude est le garde-fou de la jeunesse, comme l'a dit je ne sais quel La Rochefoucauld, c'est aussi l'asile de chaude retraite de la vieillesse, et la fiction du Faust de Gœlhe devrait nous révéler dans sa brume de métaphysique allemande son véritable mythe qui est le rajeunissement, car l'étude met en nous une flamme inextinguible et nous enveloppe d'une ardeur toujours nou- . velle par la curiosité qu'elle attise. — A quelques recherches que sa '"vocation le porte, qu'il s'occupe de rhétorique, de logique, de philosophie, de physique, d'astronomie, d'histoire ou de chronologie, de droit canonique ou de théologie, de géographie ou de médecine, qu'il étudie comme Guvier les mondes antédiluviens, qu'il décrive les mystères de la conchyliologie, des lépidoptères ou des phalènes, l'homme qui envoûte sa vie dans un travail exclusif cohabite avec le bonheur. — L'étude apporte chez le chercheur un désir de connaissances qui est un éternel renouveau pour son esprit ; elle laisse tomber sur ses fervents amoureux une rosée bienfaisante et conservatrice qui les soustrait aux sécheresses grimaçantes de la vie extérieure, elle élargit leurs horizons par la perspective irradiée des