‹ Le mirroir de la vie, essais sur l'évolution esthétiqueChapitre 10 sur 37 · LES NEIGES 1) ANTAN · texte numérisé non relu

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brandissent dos torches, — on nous nionlrcnt complaisaniment sur des sphères eélesles \v sij^nc Jn scorpion. D'autres posent leurs mains sur des guitares, mais n'en jouent jjuinl, eouinie ces chanteurs d'opéra qui font senibhmt de tirer d'un instrument, entre leurs doigts malhabiles, les sons ([ue fournit un accompagnateur perdu dans l'orchestre. D'autres s'accoudent sur un clavecin silencieux ou retirent des missives subreptices hors des bouquets receleurs. D'autres, à la vérité, étalent de grands livres ouverts, — « lisant comme par vanité comme elles se coilTent », selon le mot de Bossuet, — mais qui a jamais vu les effets de leur science? Ou bien, elles tiennent des houlettes, et se prétendent bergères, mais qui s'est jamais vôtu de la laine de leurs troupeaux?

Tout cela nest quaiïectatiun pure, sinon peutêtre chez la marquise du Châtelet, à qui, du moins, les hautes mathématiques qu'elle professe, la main sur sa sphère céleste, furent d'un grand secours pour calculer ses pertes et ses gains au pharaon. Une délies pourtant semble attentive et, comme on dit, à son alTaire. C'est la Femme à sa loilelle, de Tocqué; assise en peignoir, devant sa glace, prèle à se poser une mouche noire qu'elle tient au bout de l'annulaire droit, une de ces lamenses mouches quiservirentà Mme de Ponipadourà mar((uersurles cartes la place des corps d'armée (hiranl la guerre de Sept Ans. Elle balance si elle va la mettre en assassine au coin de l'o'il. en i/a/ante au milieu de la joue ou bien en fi-i/xniuc au coin des lè\res. Ses nuiins, à elle, l'emplissent uru; fonction autre

que de se montrer, la seule fonction qui importe à cette société sans cervelle et sans ailes : ajoutera sa beauté grasse, replète, « d'ortolans seuls et de bisques nourrie », rosée, toute parfumée d'eau de chair et tournée en friandise, quelque nouvelle et irrésistible « amorce d'amour ».

Les autres mains font des gestes imprécis qui n'ont d'autre but que de nous les présenter dans leur grâce ou dans leur adresse, de les ouvrir sous nos yeux et de nous les donnera lire, comme si nous étions des chiromanciens. Mais dans les mains des femmes on ne lit pas l'avenir. On y lit seulement la race et la beauté. Et c'est mieux ainsi. Le plus grand bienfait de l'avenir au présent et de la mort à la vie, c'est de se cacher, ("est de ne pas jeter sur la joie des unions qui commencent l'ombre des séparations prochaines et de permettre que, jusqu'aux derniers pas qui rejoignent un tournant fatal de la route, les âmes restant ignorantes, les lèvres demeurent souriantes, et les yeux limpides dans leur sérénité. Parce qu'il nous montre ses contemporaines ainsi, dans le plus beau moment de leur destinée, le peintre vaut mieux que l'historien. En nous peignant toutes ces femmes exquises du xviiF siècle, l'historien se croirait obligé de nous dire ce qu'elles sont devenues et de nous les montrer dans les affres d'une mort insoupçonnée. Dans ces figures de la duchesse de Châteauroux et de sa sœur, Mme de Flavacourt, où Nattier ne nous fait voir que des divinités enchanteresses planant audessus des misères de la vie dans la nue dorée qu'elles embrasent de leur torche ou qu'elles

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strient do leurs douces flèclies amoureuses, Tliistorien, lui, nous révèle la disgrûce et la mort. Il laul (|u"il nous dise ce qu'est devenue, quatre ans aprcs. la malheureuse maîtresse de Louis XV. 11 f'aul quil nous fasse assister à ses angoisses durant la maladie de Louis le Bien-Aimé, à ses intrigues auprès du confesseur du roi, à ses scènes de larmes, à ses crises de nerfs, à son renvoi, lorsque Tévèque de Soissons lui dit, entrant dans la salle où elle se tenait avec sa sœur de Flavacourt : « Mesdames, le roi vous ordonne de vous retirer sur-le-champ... »; à sa fuite de Metz au milieu des huées populaires, à son retour à Paris, à ses fièvres, à ses saignées, à sa mort prématurée, au moment où le roi, guéri, ressuscité, venait lui demander l'oubli et la réconciliation; à ses obsèques honteuses, enfin, à Saint- Michel de Saint-Sulpice, en cachette, au petit jour, protégées par le guet contre les outrages de la populace...

Cette Mme de Flavacourt, qui manie si librement et si imprudemment la torche sur le vieux monde monarchique, ;uira peut-être un meilleur destin. Elle se tirera des chaussc-trapes du tiibunal n'-volulionnaire. Mais combien d'aulres de ces |)eliles tètes frisottées et poudrées rouleront dans le panier de Sanson! A combien, le nœud délicat qni sertit le cou désignera-t-il j)ar avance la place dû passera le (il tranchant (le la i^Miilioline ! F>c\aiil la />// /iarri/, de hrouais, l'historien est obligéde nous murmurer sa fin atroce, sous le « rasoir national ... et de nous répéter le cri de ce cannibale peidn dans la l'onle lorsqu'elle passait : " Je nai jamais tant ri (luau-

jourd'hui on voyant les grimaces que cette belle faisait pour mourir!... » Devant la Sophie Arnoiild, de Le Clercq, il faut qu'il nous dise la misère noire de cette femme toute rose, l'abandon, la détresse, l'agonie faute d'argent pour payer le pharmacien. Devant celte Mlle Mayer, la bienfaitrice de Prud'hon, que le peintre a représentée debout en face de sa psyché, s'ajustant des boucles d'oreilles, l'historien doit nous conter plus que la mort, — le suicide...

Le peintre, lui, ne sait rien et ne nous dit rien de tout cela. Il saisit la vie de ses modèles à sa fleur et l'arrête. Elles gardent, chez lui, pour des siècles, le reflet d'une minute heureuse. C'est, si l'on veut, l'infériorité du peintre vis-à-vis de l'écrivain, et, si l'on veut, son avantage. Car, tandis qu'il nous donne une image moins complète d'un personnage dans le temps, il nous la donne plus complète dans l'espace. Il nous montre d'un seul coup, d'une seule vision, la physionomie que l'écrivain est obligé de détailler, trait après trait, pour la faire voir. « Elle avait le front comme ceci, nous dit l'historien, et la bouche comme cela... Elle se promenait dans un parc aux ombrages de telle couleur... Sa toilette se composait de tels atours. . . des nuages jetaient sur elle telle ombre; ici, une ride annonçait la préoccupation constante, et là, une fossette annonçait une passagère gaieté... » Le peintre produit à la fois tous les traits, tous les accessoires, tout le mélange des impressions d'une femme, dans tout son milieu et dans un moment donné. Il ne peut nous la peindre successivement à toutes les époques de sa vie, mais

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il nous la peint tout entière à telle époque voulue, ce que ne peut faire Técrivain. — C'est le sens du mot d'Eugène Delacroix : « Le poète se sauve par la succession des images, le peintre par leur simullanéité. »

Avec les portraitistes anglais du xvni'' siècle, très peintres à la fois et très peu écrivains, il n'y a pas de recherche d'images simultanées. Il n'y a qu'une recherche : la vie. Lorsque vous comparez, d'un coup d'oeil, les maîtres français et les maîtres anglais, vous mesurez du même coup toute la distance qu'il y a entre les deux nations. Rappelez-vous le portrait de la vicomtesse Bulkoley, par Iloppner, le rival de Lawrence, puis celui de lady Caroline Price, en corsage noir, sur fond rouge, à jierruque grise, par Reynolds. L'art peut dire autre chose que cela, mais cela, il ne peut pas le dire mieux, et la littérature, elle, ne peut pas le dire du tout. C'est le triomphe de la vie dans la matière. On n'a pas envie d'écrire devant de telles choses; elles donnent envie de peindre et, si l'on essayait, elles désespéreraient de continuer! Les plus grands noms de maîtres viennent à la pensée et l'on ne s'étonne plus du mot enthousiasie de Gainsborough mourant à Reynolds : « Nous irons tous au ciel et Van Dyck sera du voyage! »

11 semble qu'entre le rivage français et le rivage anglais un souffle puissant ait passé ([ui ait secoué les fards, balayé les bibelots mythologiques, emporté les fanfreluches. Les attitudes sont simples et calmes; les accessoires elTacés et discrets. Les bras, levés ou étendus ou déj)loyés chez Nallier et

Van Loo, retombent sur les genoux; les mains ne s'olïrent plus inutilement à Tadmiration. Les femmes sont admirables de santé, de force et d'éclat, mais elles ne cherchent ni à en imposer, ni à plaire. Elles se contentent de vivre. Elles se tiennent droites dans l'orgueil tranquille de leur sang, de leur race et de leur pays. Elles envisagent froidement, de leurs yeux brillants, les hommes et l'avenir. Mais elles taisent cet orgueil. Elles ne le nient pas pourtant. En vraies Anglaises, elles ne profèrent ni mensonges ni aveux. Pas un geste d'ostentation, pas une pose hautaine ou voluptueuse. Si elles portent des costumes d'une élégance hardie, c'est avec aussi peu de coquetterie que le ferait un mannequin. Les Romney, les Hoppner et les Reynolds restituent à l'attitude de la femme sa simplicité. Désormais, elle dominera dans les portraits du xix^ siècle. Il y aura des exceptions, mais on ne verra plus les bergeries à la Deshoulières ni les mytlîologies à la Quihault. A mesure que nous avançons vers les David et les Goya, les Gérard, les Ingres et les contemporains, nous trouvons que les peintres reviennent, inconsciemment, au précepte de Léonard. Les poses sont plus modestes, plus naturelles, plus réservées. Regardez l'admirable portrait de l\Ime Devauçay, d'Ingres. Les mains ne s'occupent plus à des besognes de toilette ou d'ostentation : elles se rejoignent par le bout des doigts, et les bras mêmes se croisent de nouveau. Quelques têtes doucement s'inclinent, selon le désir du Vinci. Quelque chose de grave est revenu, comme en son temps, approfondir les

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regards de nos contemporaines. Il semble <[u"i! y ait dans tous leurs yeux une appréhension de ce que va être le soir — le grand soir — du siècle où elles sont nées. A sonder quelques - uns de ces regards infiniment doux et tristes, on dirait que les yeux physiques portent déjà le reflet de douleurs à venir que l'âme ignore encore, comme un miroir qui reflète, qui renseigne, qui avertit et qui, lui, ne sait rien...

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