PORTRAITS DE FEMMES
COMMENT doit-on peindre les femmes? se deman- I dait un jour Léonard de Vinci, et il répondait : « Il faut qu'elles fassent paraître dans leur air beaucoup de retenue et de modestie », et le moyen qu'il en donnait est « qu'elles aient les genoux serrés, les bras croisés ou approchés du corps et plies sans contrainte sur l'estomac ». C'est bien ainsi que son temps l'a compris et qu'on l'avait compris avant lui. C'était la tradition des Primitifs et des premiers Renaissants. C'est encore celle d'Holbein. Considérez les portraits des xV' et xvi" siècles, à Windsor : vous y verrez les mains jointes, allongées dans l'attitude de la prière; ou modestement liées l'une à l'autre, dans celle du repos; ou tenant des livres ouverts, dans celle du soin et de la méditation. Là où les mains ne sont pas visibles, le visage est posé de telle sorte qu'il suffit à donner, pour tout le corps, l'idée d'une attitude simple et d'une douce gravité. Souvent il est de profil pur, et rien n'est simple et sérieux comme un profil :
LES NEIGES D ANTAN, ]\y,
qui a jamais vu un profil boulTon ou niùiiie rieur? Voyez le Federiçio et la Battishi de Piero délia Francesca, ou encore le double portrait de Jeun Benlivoglio et de sa femme par Cossa, situés en face l'un de Tautre, se rei^ardant rranclienient et droitement, au lieu de se louinrr vers le spectateur ou de considérer par lliuis des rideaux enlr'ouverls les canons braqués sur les toits de la ville et la ville elle-même, et les montagnes et l'horizon, et ce bout de ciel. "Voyez la Bianca Maria S/hrza, d'Ainbrof^io de Prédis ou la Giovanna de Tortudnioni, de Ghirlandajo... \'ous ne reverrez plus, après le xvi'' siècle, ces profils purs découpés comme des médailles sur fonds planes. Ils sont la marque d'une époque où les modèles avaient assez de modestie ou assez de confiance en leur beauté pour n'y rien vouloir ajouter par l'expression, et les peintres assez d'audace pour jouer le va-tout de leur talent sur une ligne sans faute et un modelé sans repentir.
De face ou de trois quarts, les figures de ces femmes gardent le môme aspect modeste et recueilli. La Marguerite d'Autriche el la Jeune femme lisant, de Mostaert, baissent les yeux sur les lignes attachantes de leurs livres d'heures. Les femmes de Clouet se tiennent droites el fermes. Encore au xvii* siècle, celles de Van Keulen et de Philippe de Champaigne, Anne d'Autric/ie ou Une femme relue de noir ne se laissent aller à aucune altilude nonchalante, et celle-là garde encore à la Muiin le livre (ju'elle ne litdi'jà |tlus. La Maria l.uisa de 'l'assis, de \'nu l)y<Iv, a remplacé le livre par l'éventail : elle n'est déjà plus très modeste, mais
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demeure simple et digne. La raideur de Tapparat maintient les poses simples ([u'avait inspirées, auparavant, la rectitude de la modestie.
Mais comme nous avançons dans le xvir siècle, la machine humaine subit une détente. Les bras s'entr'ouvrent, las de s'être tenus, comme le veut Léonard, « croisés », le corps s'alanguit, les vêtements se dégrafent et flottent. Telles la Mme de Montespan, de Mignard, la marquise du Châlelet, de Largillière et ses autres portraits somptueux et redondants. Les figures font des mines, et aussi les mains. Tandis que celles-ci se cachaient dans les tableaux du xvr siècle, ou accomplissaient quelque besogne utile, voici qu'au xviii" siècle, elle s'avancent toutes au premier plan, étalant leurs dix doigts oisifs dans des attitudes d'ostentation désœuvrée. Si elles sont occupées , c'est un pur prétexte pour se montrer. Les femmes de Largillière, de Perroneau, de Boucher, de Tocqué, de Van Loo, de La Tour, de Nattier, de Fragonard, ne s'occupent nullement de ce qu'elles font, mais de qui les voit, et s'ingénient .à se tourner et à se bistourner en mille manières également gracieuses et diversement révélatrices. Elles tiennent des éventails qu'elles ne déploient pas, des lettres qu'elles ne lisent pas, des roses qu'elles mettent à leur corsiige, mais qu'elles ne regardent pas, des chiens qu'elles ne caressent pas, des coupes qu elles laissent pleines. Elles manient des masques, des loups noirs ou bleus; elles nouent aux boucles de leurs enfants des couronnes de perles. Quelquesunes flattent des perroquets, inclinent des urnes,