‹ Le misanthrope, comédie en cinq actes et en versChapitre 12 sur 120 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Oronte, Alceste, Philinte.

Oronte, à Alceste.

J'ai su là-bas que, pour quelques emplettes, Éliante est sortie, et Célimène aussi.

Mais comme l'on m'a dit que vous étiez ici, J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable, 59) Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis Dans un ardent désir d'être de vos amis. 60) Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice, Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse.

s8) On dit bien un choix plus conforme à votre caractère, à votre humeur, mais l'emploi absolu de l'adjectif conforme, sans complément, rend l'expression trop vague et n'a pas trouvé d'imitateur.

59) On dirait aujourd'hui: D'un cœur véridique, d'un cœur sincère. L'adjectif véritable qui a vieilli dans le sens de sincère avait souvent cette valeur du temps de Molière. Dans le Dépit amoureux notre poêle fait dire à Gros-René, valet d'Eraste, qui vient d'entendre le récit d'une infidélité de son amante:

„Eh bien, monsieur, Nous en tenons tous deux, si l'autre est véritable."

(Aetc I, scène 5.) Des exemples de cet usage se trouvent dans les auteurs contemporains:

„Mais, mon père, si le diable ne répond pas la vérité, car il n'est guère plus véritable que l'astrologie, il faudra donc que le devin restitue, par la même raison ?"

(Pascal, 8èmc Provinciale.)

60) ,, L'estime qu'on a pour une personne ne met pas dans un ardent désir d'être de ses amis; elle donne ce désir, elle le fait naître, elle l'inspire." Avger.

Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité, N'est pas assurément pour être rejeté.61)

(Pendant le discours d'Oronte, Àlcestc est rêveur, et semble ne pas entendre que c'est à lui qu'on parle. 11 ne sort de sa rêverie que quand Oronte lui dit:)

C'est à vous s'il vous plaît, que ce discours s'adresse.

Alceste.

A moi, monsieur?

Oronte.

A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse?

Alceste.

Non pas. Mais la surprise est fort grande pour moi, Et je n'attendais pas l'honneur que je reçoi, 62)

Oronte.

L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre.

Alceste.

Monsieur. . .

L'État n'a rien qui ne soit au-dessous Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.

Alceste.

Monsieur. . .

, Oronte.

Oui, de ma part, je vous tiens préférable A tout ce que j'y vois de plus considérable.

61) N1est pas assurément pour être rejeté. Voyez sur cette construction acte I, note 20.

62) „Autrefois les premières personnes des verbes, au singulier, ne prenaient point d's à la fin. On réservait cette lettre pour les secondes personnes, et on mettait un t aux troisièmes. Par là, chaque personne ayant sa lettre caractéristique, nos conjugaisons étaient plus régulières. Les poêles commencèrent par ajouter une s aux premières personnes du singulier des verbes terminés par une voyelle, afin d'éviter des hiatus. N'ayant rien à craindre pour les verbes qui finissent par un e muet, parce que ceux-là s'élident, ils les laissèrent sans s. Insensiblement l'usage des poètes est devenu si général, qu'enfin l'omission de Ys aux premières personnes des verbes qui finissent par une consonne, ou par toute autre voyelle que Te muet, a été regardée comme une négligence dans la prose, et comme une licence dans le vers." WOlivet. Comparez encore Diez, Gramm. â. rom. Spr. I, 183 sqq. & Génin, Var. du lang. franc, p. 98 sqq.

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