ACTE I, SCÈNE IL
Alceste.
Monsieur...
Oronte.
Sois-je du ciel écrasé, si je mens!63) Et, pour vous confirmer ici mes sentiments, Souffrez qu'à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse, Et qu'en votre amitié je vous demande place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez, Votre amitié?
Monsieur...
Oronte»
Quoi! vous y résistez?64)
Alceste.
Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire ; Mais l'amitié demande un peu plus de mystère ; Et c'est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre à toute occasion. 65) Avec lumière et choix cette union veut naître; Avant que nous lier,66) il faut nous mieux connaître;
63) On dirait ordinairement et en prose: Puissé-je être écrasé, mais la formule de souhait, telle qu'elle se trouve dans Molière, est excellente et d'une force beaucoup plus grande que la formule ordinaire.
64) Le mot y n'est pas ici très-clair; car il ne peut se rapporter à votre amitié. Du reste les comédies de Molière offrent de nombreux exemples d'un emploi du mot y que les grammairiens d'aujourd'hui condamnent comme fautif, et qui ne sont qu'une nouvelle preuve que du siècle de LouisXlV plusieurs points de grammaire étaient autrement entendus qu'ils ne le sont aujourd'hui. *
65) Mettre Vamitié à toute occasion, c'est à dire parler de Vamitié a toute occasion, est une tournure qu'on ne dit pas aujourd'hui.
66) ,,ll faudrait: Avant que de nous lier, ou simplement: Avant de nous lier. Aujourd'hui on retranche presque toujours le que, soit en vers, soit en prose. u Auger. L'emploi de avant que avec suppression de la préposition de est si fréquent dans Molière, que cette locution était sans doute autorisée par l'usage de son temps. M. Loyal, le fameux huissier qui parait dans Tartufe, à la fin de la pièce, s'exprime ainsi:
„Pour la forme, il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte, Avant que se coucher, les clefs de votre porte."
(Acte Y, scène 4.) La préposition de se trouve encore supprimé dans Molière après:
Et nous pourrions avoir telles complexions,
Que tous deux du marché nous nous repentirions.
Oronte.
Parbleu!67) c'est là-dessus parler en homme sage, Et je vous en estime encore davantage.
Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux; Mais cependant je m'offre entièrement à vous. S'il faut faire à la- cour pour vous quelque ouverture,68) On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure;69) Il m'écoute, et dans tout il en use, 70) ma foi, Le plus honnêtement du monde avecque71) moi. Enfin je suis à vous de toutes les manières; Et comme votre esprit a de grandes lumières,72)
à moins que, plutôt que, valoir mieux que, aimer mieux que, suivis d'un infinitif. Voyez Génin, Lexique p. 100 sqq.
67) Parbleu v. Acte I, note 8.
68) On dit bien faire des ouvertures, en parlant des premières propositions relatives à une affaire, à un traité, mais cette locution n'est guère usitée dans le sens que Molière lui prête ici, et où elle veut dire: Ouvrir le chemin à quelqu'un, lui aplanir les premières difficultés.
69) On dit absolument: faire figure, pour dire, être dans une situation avantageuse, paraître beaucoup, avoir de l'influence, être estimé. Quoique celte expression n'entre guère dans le style soutenu, un célèbre orateur a pourtant su l'employer heureusement:
„La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure." Bossu et.
70) En user bien, en user mal avec quelqu'un sont des locutions fort usite'es mais familières qui veuleut dire: Agir bien ou mal avec lui, le traiter bien ou mal. Il en use le plus honnêtement du monde avecque moi est une expression originale de Molière fondée sur l'analogie, et dont la familiarité excessive fait voir d'une manière excellente toute la fatuité du personnage qui ose s'exprimer ainsi, en parlant du roi.
71) Avecque archaïsme pour avec ne se dit plus, même en poésie. Cette forme qui est très-fréquente dans Molière se trouve aussi souvent dans les autres poètes du dix-septième siècle.
,',Pour moi, fermant ma porte, et cédant au sommeil, Tous les jours je me couche avecque le soleil. "
Boileju, Satire VI.
[Avec, en vieux français avuec, avoec et avoc de ab oc, ab hoc, formé de apud hoc, comme cab (cap) de caput. V. Diez H, 405.]
72) Lumière signifie souvent, surtout au pluriel: intelligence, clarté d'esprit, connaissance.