ACTE I, SCENE II
e viens, pour commencer entre nous ce beau nœud. Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.
Alceste.
Monsieur, je suis mal propre73) à décider la chose. Veuillez m'en dispenser.
Oronte.
(Pourquoi?
Alceste.
J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.
Oronte.
C'est ce que je demande; et jaurais lieu de plainte,74) Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.
Alceste.
Puisqu'il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.
Sonnet. C'est un sonnet. . . L'espoir. . . C'est une dame Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme.
7i) Mal propre. ,,Les comédiens, par la crainte d'une équivoque ignoble (malpropre izz sale, fd)mtt£tcj) substituent: Je suis peu propre. Le sens n'est pas le même. On employait autrefois mal et peu à cet office avec des nuances différentes. Mal gracieux, mal habile, étaient des expressions moins fortes que peu gracieux, peu habile, il est regrettable que l'on ait laissé perdre cet emploi de mal. La prononciation a soudé inséparablement l'adverbe à l'adjectif dans maussade (mal sade), c'est-à-dire qui est mal sérieux, d'un sérieux désagréable, de'plaisant, et non peu sérieux.'-' Gênin. Aujourd'hui on ne pourrait plus dire que peu propre. 11 y a plusieurs adjectifs, usités encore aujourd'hui, où mal a cette signification, mais, d'après l'orthographe moderne, ils s'écrivent en un mot, p. e. malavisé, malbâti, malcontent. Ce dernier commence à vieillir et on le remplace ordinairement par mécontent. On trouve encore mal content, en deux mots, dans les fables de La Fontaine.
,,Le galant aussitôt
Tire ses grègues, gagne au haut, Mal content de son stratagème."
(Livre II, fable 15, le Coq et le Renard.)
74) ,,On ne dit pas avoir lieu de plainte; mais avoir lieu de se plaindre. M'exposant à vous, pour dire apparemment: me livrant, me confiant à vous, est une espèce de barbarisme.4' âuger.
L'espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres, et langoureux.
Alceste.
Nous verrons bien.
Oronte.
L'espoir... Je ne sais si le style Pourra vous en paraître assez net et facile, Et si du choix des mots vous vous contenterez.
Nous allons voir, monsieur.
Oronte.
Au reste, vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.
Alceste.
Voyons, monsieur; le temps ne fait rien à ^affaire.75)
Oronte lit.
L'espoir, il est vrai, nous soulage, Et nous berce un temps notre ennui; Mais, Philis, le triste avantage, Lorsque rien ne marche après lui!
Philinte.
Je suis déjà charmé de ce petit morceau.
Alceste, bas, à Philinte.
Quoi! vous avez le front de trouver cela beau?
Oronte.
Vous eûtes de la complaisance; Mais vous en deviez moins avoir, Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir.
Philinte.
Àh ! qu'en termes galants ces choses-là, sont mises !
Alceste bas, à Philinte.
Morbleu! vil complaisant, vous louez des sottises!76)
Oronte.
S'il faut qu'une attente éternelle Pousse à bout l'ardeur de mon zèle, Le trépas sera mon recours.
75) Les mots: Le temps ne fait rien à V affaire sont devenus proverbe.
76) Variante: Hé quoi! vil complaisant, vous louez des sottises.