‹ Le misanthrope, comédie en cinq actes et en versChapitre 15 sur 120 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

Vos soins ne m'en peuvent distraire:

Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours.77) Philinle.

La chute en est jolie, amoureuse, admirable.

Alceste, bas, à part.

La peste de ta chute, empoisonneur, au diable! En eusses-tu fait une à te casser le nez!78)

77) „Une tradition, sans preuves, attribue ce sonnet à Benserade (poëte et bel-esprit du siècle de Louis XIV, fort en faveur à la cour). L'auteur, quel qu'il soit, semblerait en avoir emprunté la pointe au Combibado de Piedra, cette comédie espagnole qui est l'originale du Festin de Pierre (comédie de Molière, laquelle à son tour, a fourni à Mozart le texte du célèbre opéra Don Juan):

El que un ben gozar espéra Quanto espéra désespéra.

Celui qui espère jouir d^un bien, désespère tout le temps qu'il espère." Juger. Les commentateurs remarquent encore que la chute du sonnet d'Oronte rappelle un couplet de Ronsard, poëte du seizième siècle, connu par la richesse de son style, mais aussi par son affectation pédantesque d'érudition et une imitation exagérée des anciens. Ce couplet finit ainsi:

,,Un désespoir où toujours on espère

Un espérer où l'on se désespère." De Visé, littérateur contemporain de Molière, rédacteur du Mercure de France, l'apologiste du Misanthrope, nous raconte qu'un assez grand nombre de spectateurs se firent jouer a cette scène, lorsqu'on représentait la pièce la première fois. Lorsque Oronte eut fini la lecture de son sonnet, ils applaudirent à qui mieux mieux. Grand fut leur étonnement, quand ils entendirent la critique d'Alceste et qu'il comprirent que Molière avait voulu leur produire un mauvais sonnet. On dit même que le parterre pendant toute cette représentation en conserva un peu de mauvaise humeur au poëte, qui, sans le vouloir, s'était ainsi moqué des arbitres souverains du goût dans la capitale. Du reste convenons franchement que Terreur du parterre était excusable et que la pointe du sonnet ne laisse pas d'être piquante. Si Molière lui-même est l'auteur de ces vers, comme cela est probable, il n'a pas dû être trop choqué de ces applaudissements qui lui prouvaient qu'il faisait encore assez bien, quand même il avait l'intention de mal faire.

Tg) „Jean Jacques Rousseau (dans sa Lettre k d^Âlembert sur les spectacles) se récrie qu'il est impossible qu'AIceste, qui, un moment après, va critiquer les jeux de mots, en fasse un de cette nature. Mais ne dit-on pas tous les jours en conversation ce qu'on ne voudrait pas écrire ?" La Harpe.

Philinte.

Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés.

Alceste, bai, à part.

Morbleu !

Oronte, à Philinte.

Vous me flattez; et vous croyez peut-être...

Philinte.

Non, je ne flatte point.

Alceste, bas, à part.

Eh! que fais-tu donc, traître?

Oronte, à Alceste.

Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité. Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.

Alceste.

Monsieur, cette matière est toujours délicate, Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. Mais un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom, Je disais, en voyant des vers de sa façon,79) Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire; Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements Qu'on a de faire éclat de tels amusements; Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,80) On s'expose à jouer de mauvais personnages.

Est-ce que vous voulez me déclarer par là Que j'ai tort de vouloir...

Alceste.

Je ne dis pas cela.

Mais je lui disais, moi, qu'un froid écrit assomme; Qu'il ne faut que ce faible à décrier un homme;81)

79) Façon veut dire quelquefois: l'action de faire, d'inventer, de composer quelque chose. Le mot façon se dit, encore aujourd'hui dans ce sens, mais seulement dans le langage familier; la locution de notre passage, des vers de sa façon est surtout en usage. [Façon de factio, comme chanson de cantio, poison de potio, liaison de ligatio etc., v. Diez II, 280 sqq.]

80) La chaleur de montrer ses ouvrages. On dirait en prose': IS empressement à montrer ses ouvrages.

81) „On dirait aujourd'hui pour décrier un homme. Du temps

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