‹ Le misanthrope, comédie en cinq actes et en versChapitre 17 sur 120 · ACTE I, SCENE IL · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IL

Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles, Et vos expressions ne sont point naturelles.

Qu'est-ce que: Nous berce un temps notre ennui?

§Et que, Rien ne marche après lui?

Que, Ne vous pas mettre en dépense, Pour ne me donner que Vespoir ?

Et que, Philis, on désespère, Mors qtfon espère toujours?

Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité; Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature. Le méchant goût du siècle en cela me fait peur; Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur; Et je prise bien moins tout ce que l'on admire, Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire. Si le roi m'avait donné Paris, sa grand ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie,90)

crois que Molière a cherché l'équivoque. Et qu'on ne dise pas que la grossièreté du second sens est indigne d'Alceste; Alceste est poussé à bout; et lui, qui ne s'est pas refusé tout à l'heure une mauvaise pointe sur la chute du sonnet, ne paraît pas homme à refuser à sa colère un mot à la fois dur et comique, bien que d'un comique trivial. C'est justement cette trivialité qui fait rire, par le contraste avec le rang et les manières habituelles d'Alceste." Génin. 11 paraît pourtant que le mot cabinet se disait du temps de Molière déjà absolument pour cabinet de travail et que Duviquet , un des commentateurs de notre poëte a raison, s'il prétend que des vers bons à mettre au cabinet ne signifiaient que des vers indignes de voir le jour , de recevoir les honneurs de Vimpression. Il dit que c'était là une expression consacrée, et il appuie son opinion sur deux vers tires du Procès de la Femme juge et partie, comédie de Montfleury, fils de ce comédien que nous avons dû mentionner (Acte I, note 43) comme le calomniateur de Molière. La prude prononce ainsi la condamnation de l'ouvrage:

„Ordonnons, par pitié, pour raison de ses faits, QuHl entre au cabinet, et n'en sorte jamais. " 90) Mie est un mot qui doit son origine à une faute d'orthographe. Aujourd'hui on dit mon amie, aimant mieux joindre un adjectif masculin à un substantif féminin que de supporter un hiatus ou de faire une élision qui aurait pour elle l'analogie de l'élision de l'a dans l'article féminin, devant tout mot commençant par une voyelle ou une h muette. En vieux français on faisait cette élision, et l'on écrivait m'amie, des ignorants s'avisè-

Je dirais au roi Henri:

Reprenez votre Paris, J'aime mieux ma mie, ô gai!91) J'aime mieux ma mie.

La rime n'est pas riche, et le style en est vieux: Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure?

Si le roi m'avait donne'

" Paris, sa grand ville,

Et qu'il me fallût quitter

L'amour de ma mie, Je dirais au roi Henri:

Reprenez votre Paris, J'aime mieux ma mie, ô gai!

J'aime mieux ma mie.

Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris.

(à Philinte, qui rit.) Oui, monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits, J'estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants où chacun se récrie.

Oronte.

Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.

Alceste.

Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons; Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.

Oronte.

Il me suffit de voir que d'autres en font cas.

rent d'écrire ma mie, il n'en fallait pas davantage à l'Académie pour enregistrer un nouveau mot. Le dictionnaire de l'Académie de 1835 nous donne mie pour une abréviation de amie et en consacre l'usage par plusieurs exemples. M. Génin demande avec raison pourquoi l'Académie n'a pas fait le mot mour, puisque le peuple dit tous les jours m jamour pour mon amour. — C'est du reste ainsi que le mot tante s'est formé de ma ante, séparé, pour éviter l'hiatus, par un t euphonique ma-t-ante [ante, en anglais aunt du latin amita, v. Diez I, 189, 264.] Comparez Génin, Variât, du lang. franc, p. 343.

91) O gué, syllabes de refrain qui n'ont aucune signification, comme tra la la, biribi, dondon, zonzon etc. qu'on trouve en grande quantité dans les chansons de Béranger.

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