SCÈNE PREMIÈRE
Philinte, Alceste.
Philinte.
Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
Alceste, assis.
Laissez-moi, je vous prie.
Philinte.
Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie...
Alceste.
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.
Philinte.
Mais on entend les gens au moins sans se fâcher.
Alceste, ( Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.
Philinte.
Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre; Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers... I Alceste, se levant brusquement.
I Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers. J'ai fait jusques *) ici profession de l'être; Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître, Je vous déclare net2) que je ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.
Philinte.
Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?
*) On écrit quelquefois jusques avec une « à la fin, quand une voyelle suit, et Ton fait sentir la liaison. Les lois de la mesure font surtout employer cette forme aux poètes; car la dernière syllabe de jusque sans s ne compterait pas devant un mot commençant par une voyelle ou une h muette. [Jusque de de usqxie. V. Diez, Gramm. d. rom. Spr. Il, 408.]
2) Le t final du mot net se prononce toujours, même devant une consonne. V. Académie, lettre t; Lesaint, pron. fr. p. 165.
Alceste.
Allez, vous devriez mourir de pure honte; Une telle action ne saurait3) s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses;4) De protestations, d'offres et de serments, 5) Vous chargez la fureur de vos embrassements : Et quand je vous demande après quel est cet homme, A peine pouvez-vous dire comme il se nomme;6)
3) Je ne saurais s'emploie fort souvent pour je ne puis.
4) Dernier s'entend ici dans le sens d'extrême [su mm us]. Dans cette signification, il se dit en bien et en mal. Arriver au dernier degré de perfection. Cela est du dernier ridicule. Académie. — Molière qui emploie souvent le mot dernier dans ce sens (v. Acte II, scène 5 de cette pièce) en blâme pourtant l'abus. Dans sa comédie des Précieuses ridicules, il en fait la locution favorite des précieuses: Je vous aurais la dernière obligation; du dernier beau, du dernier galant etc.
s) Vinversion qui consiste à placer quelques-uns des mots de la phrase d'une autre manière qu'on ne le ferait en suivant le sens direct et grammatical, est une des peu de licences permises aux poètes français. Ainsi, dans notre passage, les régimes indirects de protestation, d'offres et de serments précèdent le verbe charger dont ils dépendent. Pourtant, même du temps de Molière, les poètes ne se permettaient plus guère la licence de faire précéder le verbe de son régime direct, inversion très-fréquente dans les poésies du moyen âge, et dont La Fontaine offre encore des exemples.
6) On dirait aujourd'hui comment il se nomme. En vieux français comme s'employait aussi bien que comment tant dans les questions directes que dans les questions indirectes. Cet emploi de comme se trouve encore dans quelques écrivains du dix-septième siècle. „Le but de notre carrière c'est la mort: si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller un peu avant sans jièbre?" Montaigne.
, , Attendez! .. . comme est-ce qu'il s'appelle?"
Molière, Misanthrope (Acte IV, scène 4). „ Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?"
Molière, Tartufe (Acte I, scène 5).
L'usage moderne a tout à fait proscrit l'emploi de comme dans la question directe, et dans le discours indirect on n'emploie guère comme, dans ce sens, que pour désigner le degré, tandis que comment s'emploie pour désigner la manière. „Il est juste que vous sachiez comment est fait et comment se gouverne un cœur." Fléchier. „Vous voyez comme il travaille.1''' Académie. Ne pas confondre ce comme avec le comme de la comparaison. Dans Molière on trouve de nombreux exemples où comme, à l'instar de notre pas-