‹ Le misanthrope, comédie en cinq actes et en versChapitre 29 sur 120 · ACTE II, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE V

Clitariài e.

Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui?

Célimène.

Que de son cuisinier il s'est fait un mérite, Et que c'est à sa table à qui l'on rend visite.42)

Éliante.

Il prend soin d'y servir des mets fort délicats.

Célimène.

Oui; mais je voudrais bien qu'il ne s'y servît pas: C'est un fort méchant plat que sa sotte personne, Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne.

Philinte.

On fait assez de cas de son oncle Damis; Qu'en dites-vous, madame?

Célimène.

Il est de mes amis.

Philinte.

Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage.

Célimène.

Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage. Il est guindé43) sans cesse; et, dans tous ses propos,

42) „Le redoublement de la pre'position à est certainement superflu, et c'en est assez pour qu'il soit préférable de dire, c'est sa table à qui, ou mieux encore, c'est à sa table que,6"' Avger. ,,L'on prescrit aujourd'hui de dire c'est à sa table qu'on rend visite, sous pre'texte que les deux datifs font double emploi, mais cette façon de parler est originelle dans notre langue, et nous vient du latin, où cette symétrie des cas est rigoureusement observe'e entre le substantif et son pronom relatif. Boileau a dit de même:

„C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler."

(Satire IX.) Vers qu'il lui eût été facile de changer, et qu'il voulut maintenir, avec raison; car ce ple'onasme est dans le génie et la tradition de la langue." Génin.

43) Guinder veut dire, au sens propre, hausser, lever en haut par le moyen d'un machine. Guinder des pierres avec une

frue ((gteute cm etnem $rdm fyercutfnnnben). Ce verbe se dit gurément, en parlant de l'esprit, et des choses d'esprit où l'on affecte trop d'élévation. Dans ce sens il est surtout usité au participe passé. Discours guindé, esprit guindé, style guindé. Académie. [Guinder n'est autre chose que l'allemand: toinben, v. Diez I, 294.]

On voit qu'il se travaille à dire de bons mots.44) Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile, Rien ne touche son goût, tant il est difficile. 45) Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit, Que c'est être savant que trouver à redire, Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps, Il se met au-dessus de tous les autres gens. Aux conversations même il trouve à reprendre, Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre; Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit,46) Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.47)

Acaste.

Dieu me damne!48) voilà son portrait véritable.

44) De bons mots. On dirait aujourd'hui sans scrupule des bons mots, car on considère bon mot (2Bt£toort) comme un substantif, comme on dit des jeunes gens, du bon sens, de la bonne volonté etc.

45) Difficile se dit souvent dans le sens de exigeant, délicat (frîjtw in befriebtgen),

46) Molière emploie quelquefois haut, comme substantif pour une hauteur. Il le dit même au sens propre.

,,Sur un haut, vers cet endroit, Était leur infanterie.4'

(Amphytrion, Acte I, scène 1.)

47) Il faut bien remarquer ici l'expression il regarde. Elle achève de peindre le caractère du fat dont parle Célimène. Il écoute eût e'té un contresens, et il entend n'eût pas rendu ce superbe dédain qui assiste aux conversations pour les regarder sans daigner les écouter.

48) Damne se prononce dd-ne. La lettre m est muette dans damner et dans tous les mots qui en dérivent: damnable, condamner, condamnation etc. V. Lesaint proo. franc, p. 13. Il y a encore un grand nombre de mots, où, par cause d'euphonie on ne prononce qu'une seule de deux consonnes consécutives ou deux seulement de trois qui se suivent. Ainsi par exemple, la lettre p est muette dans baptême, baptiser, sculpteur, sculpter etc. Il est sûr que dans la vieille langue il y avait beaucoup plus de lettres muettes qu'a présent, M. Génin l'a prouvé d'une manière indubitable par les savantes recherches qu'il a publiées sous le titre de Variations du langage français, mais il va probablement trop loin, s'il pose en règle que dans le français du moyen âge ,,on ne faisait dans aucun cas sentir deux consonnes conse'cutives écrites, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin d'un mot; soit l'une à la fin d'un mot, et

Page 1