ACTE II, SCENE V
Clitandre à Célimène.
Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.
Alceste.
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour;49) Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour: Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d'être son serviteur.
Clitandre.
Pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit vous blesse, Il faut que le reproche à madame s'adresse.
Alceste.
Non, morbleu!, c'est à vous; et vos ris50) complaisants Tirent de son esprit tous ces traits médisants. Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie; Et son cœur à railler trouverait moins d'appas, S'il avait observé qu'on ne l'applaudît pas. C'est ainsi qu'aux flatteurs on $îoit partout se prendre51) Des vices où l'on voit les humains se répandre. 52)
Philmte.
Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend?
l'autre au commencement d'un mot suivant." (Page 5 du livre cité.) Voyez encore Francis Wey, Histoire des révolutions du langage en France p. 266.
49) ,,Les portraits que fait Molière par l'organe de la médisante Célimène surpassent en beauté de style les plus achevés de La Bruyère; et l'éloquence même inspira ce mouvement d'Alceste, lorsqu'il eut à s'écrier: Allons ferme etc."
Lemercjer.
50) Ris, substantif masculin signifie la même chose que le rire. II s'emploie surtout dans le style soutenu et dans les vers.
,,La princesse Anne avait peine à retenir ce ris dédaigneux qu'excitent les personnes simples, lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles.'4 Bossuet.
,,Le ris sur son visage est en mauvaise humeur."
ROILEAU.
5X) „On ne dit plus se prendre, on dirait aujourd'hui s'en jyrendre à quelqu'un dhme chose, pour dire : la lui attribuer, l'en rendre responsable." Bret.
S2) On ne dit pas: Ces hommes se répandent dans les vices; l'expression est impropre." Juger. (On dit: S'abandonner à un vice.)
Célimène.
Et ne faut-il pas bien que monsieur contredise? A la commune voix 53) veut-on qu'il se réduise, Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux? Le sentiment d' autrui n'est jamais pour lui plaire: Il prend toujours en main l'opinion contraire, Et penserait paraître un homme du commun, Si l'on voyait qu'il fut de l'avis de quelqu'un. L'honneur de contredire ' a pour lui tant de charmes, Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes; Et ses vrais sentiments sont combattus par lui, Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui.
Aie este.
Les rieurs sont pour vous, madame, c'est tout dire; Et vous pouvez pousser contre moi la satire. 54)
Philiiite.
Mais il est véritable 55) aussi que votre esprit Se gendarme 56) toujours contre tout ce qu'on dit; Et que, par un chagrin que lui-même il avoue, Il ne saurait souffrir qu'on blâme ni qu'on loue.
Aleeste.
C'est que jamais, morbleu î les hommes n'ont raison, Que le chagrin contre eux est toujours de saison, 57)
53) A la commune voix c'est-à-dire: à la voix générale, à l'opinion de tout le monde. Vune commune voix veut dire: unanimement. Une voix commune signifie: une voix ordinaire.
54) Pousser la satire contre quelqu'un est une expression originale de Molière qui n'a pas trouvé d'imitateur, mais qui a pour elle le naturel et l'analogie de la phrase vous poussez trop loin la raillerie. Comparez Acte III, note 37.
55) Il est véritable, on dirait aujourd'hui: // est vrai, voyez Acte I, note 59.
*6) Se gendarmer verbe pronominal formé du substantif gendarme (on n'écrit plus gensd1 armes) se dit familièrement dans le sens de: s'empoi-ter mal à propos pour une cause légère. Dans Tartufe Elmire dit à son mari:
,, Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport Il faut que notre honneur se gendarme si fort?
(Acte IV, scène 3.) 57) Saison signifie quelquefois en général: le temps propre pour faire quelque chose. Ce mot se dit, dans ce sens, surtout de choses morales, mais il est rare de le trouver dans un