ACTE III, SCÈNE V
Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi. Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets29) D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre; Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre, J'en prétends reconnaître à l'instant la faveur Par un avis aussi qui touche votre honneur; Et comme je vous vois vous montrer mon amie, En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux, En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. En un lieu, l'autre jour, où je faisais visite, Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite, Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien, Firent tomber sur vous, madame, l'entretien. Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle; Cette affectation d'un grave extérieur, Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,
en prose vulgaire on ne l'emploie dans cette acception qu'au singulier et le plus souvent dans un sens négatif. „Il n'y a pas ombre de doute, l'ombre du doute. Il n'a pas V ombre de bon sens." Académie. L'emploi de ombre, dans cette signification, au sens positif et surtout au pluriel appartient à la poésie et au style soutenu.
„Ombres et apparences du péché, madame la dauphine vous poursuivait dans les plus secrets replis de son âme."
Fléchier (Oraisons funèbres.)
,, D'adorateurs zéle's à peine un petit nombre, Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre." Racine, QAthalie, Acte I, scène i.)
29) En prose il faudrait dire: ,,Et pour ne l'attribuer qu'aux mouvements secrets. " La suppression de la première négation ne est très-fréquente dans Molière, surtout dans une formule interrogative, mais elle est rare, dans un cas comme celui de notre passage, devant que. Cette suppression s'explique par la ne'gation de l'infinitif précédent pour ne pas prendre, et dont il faut suppléer ne près de l'infinitif attribuer.
Cette hauteur d'estime30) où vous êtes de vous,
Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,
Vos fréquentes leçons et vos aigres censures31)
Sur des choses qui sont innocentes et pures;
Tout cela, si je puis vous parler franchement,
Madame, fut blâmé d'un commun sentiment.
A quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste,
Et ce sage dehors que dément tout le reste?
Elle est à bien prier exacte au dernier point;32)
Mais elle bat ses gens, et ne les paye33) point.
Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle;
Mais elle met du blanc,34) et veut paraître belle.
Elle fait des tableaux couvrir les nudités;
Mais elle a de l'amour pour les réalités.
Pour moi, contre chacun je pris votre défense,
Et leur assurai fort que c'était médisance;
Mais tous les sentiments combattirent le mien,
Et leur conclusion fut que vous feriez bien
De prendre moins de soin des actions des autres,
Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ;
Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps
Avant que de songer à condamner les gens;
Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire
30) Hauteur d'estime (@elbjriïberfcfyal3ltttg) est une expression originale de Molière, formée d'après l'analogie de l'acception du mot hauteur, dans les phrases: Parler avec hauteur, se conduire avec hauteur (Ôocfymutï)).
31) En français les mots aigre, aigreur (fauer, Maître) se disent aussi bien au figuré que les mots amer, amertume (bitter, 23itterfeit), avec cette différence cependant qui paraît être fondée sur la nature des goûts qu'ils expriment, que des paroles dites avec amertume, des paroles amères supposent beaucoup plus de fiel, que des paroles aigres, des paroles dites avec aigreur qui sont plutôt Feffet de quelque mauvaise humeur, d'une irritation passagère. {Aigre de acer, v. Diez I, 102, amer de amarus, v. Diez I, 125.]
32) Dernier, v. Acte I, note 4.
33) „Pai/e est un de ces mots qui ne peuvent entrer dans les vers qu'autant qu'ils sont suivis d'un mot commençant par une voyelle ou par une h non aspirée: alors l'e muet qui les termine est élidé. Cette règle ne s'observait pas rigoureusement du temps de Molière. 4i Juger.
34) Blanc ou blanc de fard, voyez Acte I, note 24.