ACTE III, SCENE V
Dans les corrections qu'aux autres on veut faire; Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin, A ceux à qui le ciel en a commis le soin. Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
Arsinoé.
A quoi qu'en reprenant on soit assujettie, Je ne m'attendais pas à cette repartie, Madame; et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.
Au contraire, madame; et, si Ton était sage, Ces avis mutuels seraient mis en usage. On détruirait par là, traitant de bonne foi,35) Ce grand aveuglement36) où chacun est pour soi. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle Nous ne continuions cet office fidèle, Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.
Arsinoé.
Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre, C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.
Célimène.
Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout; Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût. Il est une saison pour la galanterie, Il en est une aussi propre à la pruderie.
35) Traiter est ici employé absolument comme agir, se conduire. Cet emploi du verbe traiter qui n'est plus du tout usité, parait l'avoir élé beaucoup du temps de Molière. Bossuet dit fréquemment traiter avec quelqi^un pour avoir des relations avec qn.
,.Sous un visage riant elle cachait un sérieux dont ceux
qui traitaient avec elle étaient surpris. u
(Oraison funèbre de la duch. d'Orl.) i6) Le substantif aveuglement ne s'emploie qu'au figuré OBerbîenbitng) tandis que l'adjectif aveugle et le verbe aveugler se disent au sens propre comme au figuré. Comme substantif, on emploie au sens propre : cécité, 23[infcbeih
On peut, par politique, en prendre le parti, Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti; Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces: L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps, Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.
Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage, Et vous faites sonner terriblement votre âge.37) Ce que de plus que vous on en pourrait avoir N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir;38) Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, Madame, à me pousser39) de cette étrange sorte.
Ce lî mène.
Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi On vous voit en tous lieux vous déchaîner40) sur moi. Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre? Et puis-je mais41) des soins qu'on ne va pas vous rendre?
37) On dit au figuré: Faire sonner bien haut une action, une qualité, un service pour: vanter, exagérer, faire valoir. Cette métaphore expressive, tirée du bruit de la cloche, se trouve employée d'une manière comique par La Fontaine qui dit en parlant du mulet qui porte l'argent du fisc:
,,Il marchait d'un pas relevé Et faisait sonner sa sonnette.*'''
(Livre I, fable 4.)
38) Un si grand cas pour: une chose si considérable n'est plus usité. La Fontaine a encore employé la même locution.
39) Pousser quelqu'un se dit absolument, au sens moral pour attaquer, offenser, presser. Racine a dit:
„Vous me poussez! — Bonhomme, allez garder vos foins."
(Les Plaideurs, Aclc I, scène 7).
On dit dans un sens analogue: Pousser quelqu'un à bout pour: mettre quelqu'un en colère, à force d'abuser de sa patience.
40) ,,On s'emporte, on se décharné, on s'irrite, on crie, on cabale contre une personne, et non sur elle." Voltaire.
41) En puis-je mais veut dire: Est-ce ma faute? Aujourd'hui le mot mais, qui est adverbe dans celte phrase, ne se dit ainsi que dans le style familier et joint toujours au verbe pouvoir par une négation ou une interrogation. Les phrases je ii'en puis mais, en puis-je mais sont tout ce qui reste de la signification ancienne et originelle de l'adverbe mais, formé du latin magis: davantage , plus. Au moyen âge on prononçait- mais en deux syllabes (ma-ïs), conformément à son origine. Peu à