ACTE III, SCÈNE VII
Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.48)
Pour moi, je voudrais bien que, pour vous montrer mieux, Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines,49) On peut, pour vous servir, remuer des machines; Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous, Qui vous feront à tout un chemin assez doux.
Alceste.
Et que voudriez-vous, madame, que j'y fisse? L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse; Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, Une âme compatible avec l'air de la cour.
48) Le même caprice dont nous avons parlé dans la note 17 de cet acte a presque proscrit aujourd'hui le mot gazette, transmis aux Français par les Italiens et autrefois seul en usage. On dit ordinairement journal, et au pluriel papiers publics, feuilles publiques ou journaux. — Avez-vous déjà lu les journaux, les papiers publics? A quel journal étes-vous abonné? Les journaux, les feuilles publiques annoncent, que ... Le journal du soir est en main (toirb geïefen) etc. sont des phrases que l'on entend tous les jours, tandis que le mot gazette ne s'emploie que dans les rares occasions où l'écrivain sent le besoin de varier les termes. Cependant gazette se dit encore de quelques journaux comme nom propre. La Gazette de France, la Gazette des Tribunaux, la Gazette d'Augsbourg etc. Le mot gazetier qui se disait autrefois de ceux qui écrivaient les gazettes, a tout à fait vieilli ou est devenu une expression dédaigneuse (3ettitng3fcn6ent). On le remplace aujourd'hui par journaliste qui n'a été introduit que du temps de l'empire. Sous la restauration on a trouvé le mot journalisme pour désigner une puissance que l'on n'avait pas connue jusqu'alors. Les grands journaux s'étant divisés en deux parties distinctes la politique et la littérature , on a inventé le mot feuilleton pour désigner cette seconde partie. Enfin le règne de Louis-Philippe a vu naître les mots feuilletonistes et feuillet onisme, que l'Académie n'a pas encore pu reconnaître; car ils sont même plus jeunes que la dernière édition de son dictionnaire (1835). (Comparez Vocab. syste'm. p. 159.)
49) „Faire mine de, c'est faire semblant de (ft'cfy fklïett al§ Ub), avoir Vair de (bcmcirî) attêfefyett a\$ cb). Faire la mine, c'est bouder (fcfyttlOÏÏett, tttauïen). Faire les mines, c'est minauder (jïclj £teten). On dirait donc aujourd'hui, et mieux, je crois: pour peu que vous nous fassiez mine d'y songer. Il est vraisemblable même que Molière, en altérant l'expression consacrée, a cédé à la contrainte du vers." Génin.
Je ne me trouve point les vertus nécessaires
Pour y bien réussir, et faire mes affaires.
Être franc et sincère est mon plus grand talent;
Je ne sais point jouer les hommes en parlant;
Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense,
Doit faire en ce pays fort peu de résidence.50)
Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui,
Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui;
Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages,
Le chagrin de jouer de fort sots personnages:
On n'a point à souffrir mille rebuts cruels,
On n'a point à louer les vers de messieurs tels,51)
A donner de l'encens à madame une telle,
Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.52)
Arsinoé.
Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour: Mais il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour; Et, pour vous découvrir là-dessus mes pensées Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux placées. Vous méritez sans doute un sort beaucoup plus doux, Et celle qui vous charme est indigne de vous.
Alceste.
.Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie, Que cette personne est, madame, votre amie?
Oui. Mais ma conscience est blessée en effet De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait.
so) La Bruyère eut peut-être une réminiscence de ce passage lorsqu'il e'crivit: ,,Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux, de son visage: il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments. u De la cour,
51) „Quid Romae faciam? Mentiri neseio: librum,
Si malus est, nequeo laudare et poscere ;u etc.
(Jvvênal, Satire III, v. 41.)
52) „On ri>a point à essuyé?* la cervelle de nos francs marqui» veut dire: On n'a pas à supporter les travers (SSerfefyrtfyeitett) de nos courtisans, de nos petits-maîtres. Pour essuyer voyez Acte II, note 22, pour franc Acte I, note 32. Le marquis est dans Molière le courtisan ridicule, le type du petit-maître (<2>tuj?et) de son temps. Comparez Acte III, note 3.