‹ Le misanthrope, comédie en cinq actes et en versChapitre 50 sur 120 · ACTE IV, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE I

„De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire?

„Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire ?

„Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers?

„On peut être honnête homme, et faire mal des vers:

„Ce n'est point à l'honneur que touchent ces matières.

„Je le tiens galant homme en toutes les manières,

„Homme de qualité,1) de mérite et de cœur,

„Tout ce qu'il vous plaira; mais fort méchant auteur.

„Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense,

„Son adresse à cheval, aux armes, à la danse;

„Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur;

„Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,,

„On ne doit de rimer avoir aucune envie,

„Qu'on n'y soit condamné sur peine2) de la vie."3)

Enfin toute la grâce et l'accommodement

Où s'est avec effort plié son sentiment,

C'est de dire, croyant adoucir bien son style:4)

>) Qualité v. Acte II, note 35.

2) Sur peine de la vie (fret SobeSfftafe). On ne dit plus guère aujourd'hui que sous peine de la vie, sous peine de la mort etc. Il est vrai que la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie donne les trois locutions: sur peine,, sous peine, et à peine de la vie, mais elle ajoute que de ces trois façons de parler sous peine est la plus usitée et la meilleure. Du temps de Molière et avant lui sur peine était très-usité:

„Les seigneurs de Carthage, voyants que leur pays se despeupïait peu à peu, feirent desfense expresse, sur peine de mort, que nul n'eust plus à aller par là."

Montaigne, (I, 30.)

„Est-ce un article de foi qu'il faille croire, sur peine de damnation ?" Pascal, (iSe Provinciale.)

„0n écrivait originairement sor et soz (pour sur et sous.) Comme la consonne finale était muette, et que l'o sonnait le plus souvent ou, la prononciation confondait pour l'oreille sour et souz; de là l'emploi indifférent de l'un ou de l'autre dans certaines locutions consacrées, comme sur peine et sous peine." Génin. Il est peut-être plus simple d'expliquer sur peine et sous peinepar une métaphore différente, employée dans la même locution.

3) „On raconte qu'un jeune homme de robe (3urift tm 2ïmtc) étant venu consulter Malherbe (v. Acte II, note 55) sur quelques petits vers qu'il avait faits, ce poëte lui dit: ,,Avez-vous l'alternative de faire paraître ces vers ou d'être pendu? A moins de cela, vous ne devez pas exposer votre réputation en produisant une pièce si ridicule." Avgeb.

4) Fartante: C'est à dire, croyant adoucir mieux son style.

„Monsieur, je suis fâché d'être si difficile;

„Et, pour l'amour de vous, je voudrais, de bon cœur,

„Àvoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur."

Et dans une embrassade on leur a, pour conclure,

Fait vite envelopper toute la procédure.

Eliante. Dans ses façons d'agir il est fort singulier; Mais, j'en fais, je l'avoue, un cas particulier; Et la sincérité dont son âme se pique A quelque chose en soi de noble et d'héroïque. C'est une vertu rare, au siècle d'aujourd'hui,5) Et je la voudrais voir partout comme chez lui.

Philinte.

Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne De cette passion où son cœur s'abandonne. De l'humeur dont le ciel a voulu le former, Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer; Et je sais moins encor comment votre cousine Peut-être la personne où son penchant l'incline.6)

Éliante.

Cela fait assez voir que l'amour, dans les cœurs, N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs; Et toutes ces raisons de douces sympathies Dans cet exemple-ci se trouvent démenties.

Philinte.

Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir?7)

Eliante.

C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir. Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime?

5) Au siècle à? aujourd'hui, on dit vulgairement: au temps & aujourd'hui, de nos jours.

6) ,,On dit, la personne vers laquelle son penchant V attire, V entraîne^ le porte, V emporte; mais on ne doit pas dire vers laquelle son penchant V incline : il y a pléonasme, parce que penchant et inclination sont synonymes ; il y a impropriété, parce qu'une chose n'incline pas une personne mais la fait incliner" Juger. Il paraît que du temps de Molière, incliner était aussi verbe transitif.

7) Voici encore le mot on employé dans la même phrase pour exprimer deux différents sujets de proposition; car le premier on, c'est Célimène, le second c*est tout le monde, voyez Acte I, note 28.

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